Une histoire alambiquée 10

Hyacinthe se réveilla avec une énorme migraine. Il grimaça en se relevant, il grimaça devant sa tisane, il grimaça en se rasant. Son visage était tout gonflé, sa tête bourdonnait. Il avait l’impression qu’elle allait exploser. Chaque battement de cœur résonnait dans son crâne comme dans une cathédrale. Il mit un bonnet. Il se sentit mieux. Mais il avait à faire.
Il prit son matériel : mètre ruban – qui n’était pas en mètres, évidemment, ciseaux, aiguilles, papier soie. Il partit chez Judith. Naturellement, il pleuvait cet immonde crachin fin et transperçant qui paraît anodin en partant, mais qui vous ruine une demie-heure de brushing avant d’avoir dit ouf.
Il toqua. À la fenêtre. Pas folle, la guêpe. Enfin, pas véritablement à la fenêtre : les volets étaient fermés, donc il tambourina dessus. Un peu plus fort. « Dis donc, elle est sourde ? » Il réessaya plus fort. « Hé ho ! ». Il tapa du poing. « Elle dort ? Elle compte me laisser moisir sous la flotte ? »
Judith, elle, s’habillait. » Bon, c’est quoi ce raffut ? » Elle se dirigea vers la fenêtre en enfilant son châle. « Oui, oui, ça vient, ça vient. » Elle tira le battant. « Oui, c’est bon, on a entendu, on arrive. » Puis, d’un geste machinal, elle poussa le lourd volet de bois qui claqua contre le mur : boum boum.
« Boum boum ? C’est un boum de trop, ça, non ? »
Judith se pencha au-dehors. Assis par terre, Hyacinthe se tenait la tête en geignant : « Gn’aurais dû m’en douter, Gn’aurais dû m’en douter…
– Oups ! Désolée, je ne pouvais pas te voir. Je viens t’ouvrir. « 
Une fois entré, il lâcha son fourbi sur la table et, s’effondrant sur une chaise, déclara :
« Gn’ai brutalement un coup de fatigue, là. Mais reprenons. Tu as à peu près… Tu as exactement la même stature que la châtelaine. Donc, si tu le veux bien, on va faire la conception directement sur toi. Mais avant quelques dessins. »
Il griffonna quelques silhouettes. Judith le regardait : « Ça m’a l’air mal proportionné, c’t’affaire. »
Hyacinthe s’arrêta net. Il lui tendit le crayon : « Il vous en prie. »
Toute petite déjà, Judith ne savait pas dessiner. Et comme toute personne qui ne sait pas dessiner, il lui fallait crayons, peintures, pastels, et surtout une bonne blouse, pour accoucher d’un bonhomme bâton aux mains palmées.
« Heu, non non ça va aller, je ne dirai plus rien, merci.
– J’essaie de trouver une vue d’ensemble, je ne suis pas en train de peindre un Botticelli. Alors. Cette dame a beaucoup d’activité physique, j’ai pu le constater par moi-même. Donc on va plutôt miser là-dessus. Plutôt taille fine, dos musclé. On peut donc étoffer un peu le devant. »
Néanmoins et pour les étudiants anatomistes, il faut savoir que le canon humain, et précisément, le canon humain féminin, est d’une hauteur de sept têtes. Le tronc est d’ordinaire représenté par trois têtes, la largeur d’épaules est d’environ deux têtes. Hyacinthe, ici, dessinait plutôt sur un canon de neuf têtes. Rien à voir avec l’hydre, soyez attentifs s’il vous plaît.
Et il griffonnait. Le fusain noircissait la page. Quelquefois il s’arrêtait, regardait son œuvre, la jetait dans la cheminée et recommençait. Judith suivait ces gestes avec attention. C’était la première fois qu’elle voyait son ami à son ouvrage. Elle le connaissait plutôt comme un sympathique hypocondriaque que comme un créateur passionné.
Mais le temps passait, et Judith lui dit : « Je dois passer chez les Magloire.
– Besoin d’oublier de mauvais souvenirs ?
– Non, merci, je ne bois pas. Ils font bien toujours du mouton ? »
Elle revint bien longtemps après avec un paquet taché de sang. Hyacinthe fit une grimace de dégoût : « Qu’est-ce que c’est ?
– Deux choses : de la matière première, et le dîner. Tu aimes les rognons ? »
Judith alla à son laboratoire. Elle déplia le linge et Hyacinthe eut un haut-le-cœur. « La paillasse est propre, tu es prié de rendre tes tripes ailleurs.
– Nom d’une bobine, mais ça pue comme une fosse commune, ce truc !
– Tu veux qu’on vérifie si tes entrailles à toi sentent le jasmin ? »
La journée s’écoulait calmement dans un gai échange entre les deux travailleurs. Hyacinthe dessinait, découpait et assemblait. Parfois il fermait les yeux de douleur, mais lentement, sa tâche avançait : on voyait naître entre ses doigts un fouillis de papier qui paraissait, aux yeux du profane, n’être qu’une pile grossissante de feuilles chiffonnées. Parfois il bondissait sur Judith, mais ce n’était que pour essayer une découpe sur son modèle.
Judith, elle, découpait, écrivait, réfléchissait, versait, touillait, chauffait. Dix fois dans la journée, on toqua à sa porte. Dix fois elle alla fureter dans son armoire, sortant pour ses visiteurs un pot d’onguent, une bouteille de teinture ou quelque poudre maronnasse. Pour les étudiants anatomistes, mais pas les mêmes que ceux d’au-dessus, observez bien qu’attachées à la partie supérieure des reins se trouve, de chaque côté, une masse blanchâtre. Ce sont les glandes surrénales, paires mais asymétriques. Judith les préleva, les lava soigneusement à l’alcool, les sécha. Puis elle dissolut le collagène, d’abord en l’hydrolysant par un bain dans une solution chaude à laquelle, touche personnelle, elle mettait un peu de savon. Elle fit ensuite une extraction avec un soxhlet, qui lui offrait des concentrations finales bien meilleures que… Oui, elle est chimiste, on le sait depuis le début, non ?
Pendant la journée, le crachin se mua en franches averses.
Hyacinthe s’était enfin fait une idée claire de son projet couturier. Il lui restait à prendre les mesures de la châtelaine. Ce n’est pas long à faire, mais aller là-bas, se farcir tout le protocole d’accès à sa seigneurerie, nom, prénom, numéro d’écrou, certificat de baptême et tout le toutim, il en était déjà fatigué. Ah, s’il pouvait l’avoir rapidement sous la main !
Judith avait coupé l’urètre, puis détaché le pelvis rénal et les avait jetés. Elle avait ensuite ciselé les reins en cubes et les avait mis dans l’eau bouillante. Non, pas de chimie, là : elle cuisine.

Les averses avaient viré à l’orage. Le ciel était noir et l’eau tombait à seaux.
On toqua une onzième fois. La porte s’ouvrit, et Judith, sans grande surprise, s’exclama : « Ah ben vous tombez bien! ». Hyacinthe leva les yeux vers l’ombre qui se dessinait dans l’encadrement : « Ah ben vous tombez bien !
– Oui, dit la châtelaine. Vous vous répétez un peu, tous les deux…
– Possible. Le bruit court qu’on est assez assortis. Tenez, mettez-vous là. Vous êtes trempée, enlevez votre veste. Levez le bras, comme ceci. Parfait. 175, excellent. Tenez, une serviette, vos cheveux dégoulinent. Tournez-vous comme cela. Non, pas comme ça. De l’autre côté. 247 et demi. Noté.
– Pardon de vous couper, mais j’étais venue vous demander…
– Question très importante : noir ou couleur ?
– Couleur, mais je voulais vous dire…
– Est-ce que vous savez porter des talons ?
– Non, mais j’ai une question…
– Hyacinthe ! Laisse parler la dame !  » beugla Judith. Puis elle s’adoucit en se tournant vers la châtelaine : « On vous écoute. » Mais le tonnerre l’interrompit. Une bourrasque rabattit la pluie qui tambourinait contre la vitre. Enfin Caroline put parler :
« On n’a plus d’eau. »

Il y eut un moment de flottement. Les regards allèrent de la châtelaine à la fenêtre, puis à la flaque qui s’était formée autour d’elle, puis encore à la fenêtre battue par la pluie, etc…
Caroline ressentit la gêne :
« Me regardez pas comme ça. Je sais bien que ça paraît un peu cocassement cocasse.
– C’est à dire que la situation est légnèrement… »
Ce fut Judith qui mit les pieds dans le plat :
« Comment ça, « plus d’eau » ? On est quasiment inondés ! »
Caroline parut quelque peu hésitante, et s’éclaircit la voix :
 » Oui, c’est vrai que vu comme ça… Mais depuis plusieurs jours quotidiens, les fermiers constatent une chute baissière du débit de la source qui les irrigue. Et qui alimente aussi la ville. Et depuis ce matin, tous les puits sont à sec.
– Formidable. Mais je ne suis pas hydrophobe. Hydrocéphale. Hydraulique… Hydrologue. J’y suis arrivé. Je ne vois pas bien mon utilité là-dedans.
– Les fontainiers (parce qu’ici on les appelle plutôt comme ça) sèchent, si je peux me permettre, sur le problème. Ils ont passé en revue tout le réseau de canalisations sans trouver le bouchon. Ils mettent le problème sur les forces occultes.
– Elles ont bon dos, les forces occultes. Bon, on va voir ce qu’on peut vous trouver comme déboucheur… »
Judith alla à son armoire. Elle ouvrit le battant, prit une grande inspiration, ferma les yeux, les rouvrit, et brutalement, devint d’un calme olympien. Elle prit délicatement une fiole assez grande, plein d’un liquide huileux, qu’elle alla poser avec énormément de précautions sur la paillasse. Elle l’enveloppa dans beaucoup de chiffons.
« On part, dit-elle. Mais doucement. »
Hyacinthe intervint : « Excusez-moi de vous importuner en vous demandant pardon, mesdames, mais il fait nuit. Vu la dégringolade qu’on se prend, cela m’étonnerait que quelqu’un manque d’eau cette nuit. Donc gne nous imagine mal crapahuter dans cette nuit humide pour trouver un bouchon dans une meule de noir. En plus les rognons sont prêts. »

Une histoire alambiquée 9

« Saleté de cristallisation de scoumoune pure à la manque ! » jura Judith en claquant la porte du laboratoire. Elle tournait sur elle-même, furieuse et enragée, comme un renard pris au piège. Hyacinthe, doucement, lui posa la main sur l’épaule, puis la serra dans ses bras. Ses griffes d’orgueil cédèrent d’un coup, et elle éclata en sanglots : « J’ai peur, j’ai peur, j’ai tellement peur… Je m’en veux, tu sais, de t’avoir embarqué là-dedans
– Gn’udith, calme-toi. C’est moi qui ne t’ai pas écoutée et qui t’ai mise sur le mauvais chemin. Gne propose de dire que ce n’est pas notre faute à nous. »
Judith essuya ses joues d’un revers de main. « Mettons. Mais va te laver quand même le temps que je te prépare quelque chose à manger. »
Et en ce début de soirée, Hyacinthe et Judith jouirent d’un instant de tranquillité domestique. Hyacinthe observait son amie. Il se dit qu’elle n’avait pas du tout le physique de son esprit. Ou l’esprit de son physique. Enfin bref, c’était dissonant. Car malgré son esprit acerbe et ses répliques assassines, Judith avait le regard le plus doux qu’on puisse imaginer. On n’y pouvait voir aucune animosité envers qui que ce soit, et quand elle vous regardait calmement, vous vous sentiez envahi d’un bien-être agréable comme un rayon de soleil qui vous caresse le corps. Cette douceur était affichée sur son visage. Nulle pommette saillante, nulle mâchoire proéminente ne venait troubler les tendres courbes de son sourire.
Il était encore dans sa béatitude contemplative quand la voix de Judith le ramena sur terre : « Et tu le connais, toi, le marquis de Casse Rapace ? « 

Hyacinthe grimaça.
« Cabistan. Benoist Cabistan.
– Oui, bon, tu m’as comprise. On sait de quel bonhomme il s’agit ?
– Hélas, sa réputation n’est pas très bonne. »
Judith plissa les yeux.
« Avant de parler de sa réputation on va parler du garçon. Âge ?
– Gn’ai pas son extrait d’acte de naissance, mais il doit avoir dans les 35 ans… Néanmoins on raconte qu’il garde dans son château un tableau qui…
– Oui oui. Taille ?
– On dit qu’il n’est pas très grand. Mais il compense par une immense…
– Oui oui. Corpulence ?
– Gros. Il est gros. Il a sur lui les stigmates du péché de gourmand…
– Oui oui.
– Mais tu vas me laisser en placer une ?
– … Oui oui.
– …
– Bon, ben si tu n’as rien à dire : il vit seul ?
– Légalement il est célibataire, mais tous les soirs, dans les quartiers mal…
– D’accord. D’où-ce que tu le connais ?
– Ben, gne sors de ma cambrousse, des fois, moi… »
Judith accusa le coup.
« Pendant qu’il y en a qui suent sang et eau sur l’autel de la science, y’en a qui courent les mondanités. Au final l’un a besoin de l’autre. Bon, maintenant que j’ai sa carcasse en tête, présente-moi son fond de commerce. « 

« Cet homme-là est l’incarnation des péchés capitaux. Gourmandise : il bouffe et boit autant qu’il le peut. Luxure : il entretient des malheureuses pourvu qu’elles satisfassent ses perversités. Avarice : son peuple est exsangue tant il lève d’impôts. Orgueil : il passe ses gnournées à manigancer pour se faire couronner. Paresse : la dernière fois qu’on l’a vu à l’entraînement, c’était pour faire ferrer son cheval. La colère : ses prisons sont pleines et le bourreau n’a pas assez de bras pour les vider par le fer. L’envie : et malgré cette vie de pacha, il veut encore étendre sa domination. Il est fat, gredin et égoîste.
– Charmant programme. Et c’est avec ça qu’on doit être plus heureux. Idiot ?
– Possiblement. »
Judith sourit avec une étincelle dans les yeux. Elle prophétisa :
« C’est un défaut qui peut lui corriger tous les autres, ça…
– Probablement. Dis-moi, tu as demandé à la châtelaine de trouver un tailleur…
– Oui ?
– Si elle va à « Au fil du taon », le tailleur du bourg, je ne suis pas certain-certain du résultat. C’est pas que gne cherche à tailler un costard à un honnête artisan, hein, mais vu les étoffes qu’il manie, on va avoir plus de guenilles que de gala.
– La Dutilleul et moi ne sommes pas très versées dans l’art des fanfreluches. Si tu as une proposition…
– Oh, je n’oserai pas… rougit-il. »
Judith était fine. Non, pas comme ça. Enfin, comme ça aussi, mais ce n’est pas le sujet. Elle était psychololo… Psychopomp…Psychédéli… futée. Elle était futée.
« Tu as envie de l’habiller pour l’occasion ?
– J’ai surtout envie de faire ce que je peux pour sauver mon amie du bûcher.
– Vas-y, alors.
– Merci. Je vais y aller, alors. »
Hyacinthe n’était pas fâché de sa façon spirituelle de prendre congé. Il enchaîna :
« Je vais débarrasser avant de rentrer chez moi.
– Non non, Hyacinthe, je vais le faire. Reste assis. Ta migraine…
– Merci, c’est gentil. »
Judith empila les assiettes et prit le broc d’eau. Mais au moment de partir vers la cuisine, elle donna un grand coup de pied dans la table. Un de ces trucs qui vous retourne les nerfs. Alors qu’elle lâchait la vaisselle pour se tenir ce foutu petit orteil dans une bordée de jurons, une assiette se libéra de la pile et vint s’échouer contre le nez de Hyacinthe. Judith s’arrêta dans son mouvement pour porter secours à son hôte : « Oh pardon, quelle maladroite je suis ! Oh, désolée ! Ca va ? »

Ce soir-là, devant le miroir de sa penderie, au château : « Je ne comprends pas. Je la trouve très bien, moi, cette vareuse. Je l’avais mise pour le mariage de mon frère. Pour son enterrement aussi, d’ailleurs. »

Une histoire alambiquée 8

Judith pestait en sortant du bureau de la châtelaine : « Avantage Dutilleul, avantage Dutilleul, m’énerve la grognasse. »
La tête légèrement baissée, Judith cogitait dur. Quand doucement un sourire narquois vint naître sur ses lèvres. Elle s’arrêta dans l’embrasure de la porte :
« ‘xcusez, m’dame, mais vous avez bien dit « Toutes les ressources » ? »
Flairant le piège, la châtelaine répondit : « Il me semble, oui… Que voulez-vous ?
– Hé bien, figurez-vous que j’ai ce qu’il vous faut. Il y a juste un inconvénient.
– Inconvénient qui est ?, questionna Caroline, un sourcil interrogatif levé.
– C’est en injection.
– En quoi ?
– En injection. Voyez-vous, il s’agit de manipuler les hormones, car les sentiments, les ressentis et autres manifestations bestiales du désir le plus fou sont essentiellement une affaire d’hormones. Or les hormones sont de très grosses molé… de très grosses briques qui ne passent pas la barrière du tractus digestif. Je vois que vous essayez de suivre, accrochez-vous à votre carte. Le tractus digestif, c’est ce qu’il y a entre la fourchette et les latrines. Donc, contrairement à une idée reçue, les philtres ne peuvent passer par la voie orale, car leurs principes actifs seraient détruits par l’acidité gastrique. Oui, moi aussi je sais parler en charabia, me regardez pas comme ça. Donc il faut les distribuer directement dans le système lymphatique par le procédé classique mais parfois ressenti comme légèrement humiliant et totalement flippant de … »
Judith planta par en-dessous son regard dans celui de Caroline : « La piquouze dans le cucul. »

Il y eut un blanc, il y eut un flottement : ce fut la première réplique (Gervaise, 1:5).

« C’est, comment dire… pas pratique ?
– Ah c’est sûr. Après c’est assez normal de ne pas être sensible à tout ce qui traîne par terre, hein, quand on pense qu’il y a des gens qui déterrent des trucs pour les manger, c’est plutôt pas mal qu’on ne soit pas sensible à n’importe quoi.
– C’est dégoûtant.
– Ah ? Vous n’avez jamais mangé de carotte ? » Elle laissa le temps aux images de se former dans l’esprit de la Dutilleul. « Mais passons. Donc vous allez devoir coller un clystère au marquis. C’est mieux quand même s’il est consentant.
– Bon. Pour ça, j’imagine que je dois tenter d’élaborer un stratagème avec mon médecin…
– Vous êtes sûre d’avoir besoin d’un médecin ? »
Caroline était interloquée.

« Vous me dites si je me trompe, mais si vous avez besoin de votre médecin, c’est pour lui demander une raison médicale de lui triturer les fesses.
– Dans la catégorie clairvoyance, je vous accorde le point.
– Je pense que c’est un mauvais départ pour une idylle, même chimique. Je suggère une autre approche.
– Hmm. Quelle est votre suggestion ? »

Et Judith dit : « Qu’on jette un oeil à votre garde-robe, et qu’on sépare le bon du mauvais. » (Gervaise, 1:6)
Judith vit la penderie, elle sépara les loques qui sont au-dessous de la ceinture et les fripes qui sont au-dessus. Et ce fut ainsi. (Gervaise, 1:7)

« C’est tout ?
– C’est tout.
– Rien d’autre ?
– Je suis chef de guerre, pas magasin de mode.
– Notez que personnellement, j’aime bien, hein, mais comment dire… Hyacinthe, tu en penses quoi ?
– De … Oui ?
– Il ne se rend pas bien compte. Caroline, allez essayer ça, qu’on voit ce que ça donne. »

Caroline s’exécuta. Pendant ce temps, Judith s’enquit de la santé de Hyacinthe : « Ca va la tête ?
– Non, ça ne va pas très fort, la tête. Et puis j’ai dormi assommé dehors, je suis sale, j’ai pas mangé, je n’en peux plus.
– Je vois. Si on se sort de ce guêpier, sache que j’hésiterai entre te diluer dans le vitriol et te serrer dans mes bras à t’en déplacer les vertèbres. Bon, on est… enfin je… Je suis dans un sacré pétrin. Alors essaie de la jouer intelligente.
– Et comment je dois la jouer « intelligente » ?
– Pense avec ton entrejambe. »

Caroline revint. Elle était vêtue d’un pantalon épais et rugueux, et d’une chemise de flanelle d’un quelconque consommé.
Judith appela le pantalon « falezar », et elle appela la masse de flanelle « torchon ». Et Judith vit que cela n’était pas bon. (Gervaise, 1:10)
« Hyacinthe.
– Oui ?
– Verdict.
– On voit que c’est de la qualité. On sent que c’est conçu pour éviter la raideur du gambison, et pour adoucir la morsure des sangles des cnémides.
– Ta candeur est touchante.
– Je fais de mon mieux.
– Excusez-moi d’interrompre votre charmant échange, mais je ne comprends pas.
– Hé bien, tant que Hyacinthe n’aura, lui non plus, pas compris où nous voulons en venir, c’est qu’on est loin du compte. Vous connaissez un tailleur ?
– Mais pour quoi faire ?
– Madame, vous avez, à la louche, deux approches pour distribuer l’élixir que je vais vous préparer : la brutalité de l’abeille, qui meurt de sa piqûre, ou l’ingéniosité du moustique, qui peut recommencer toutes les nuits. Je vote pour le moustique.
– Et que dois-je faire ?
– Je vais vous expliquer. »

Quelques minutes après, Judith et Hyacinthe sortaient des appartements de Caroline. « Attention à la marche en sortant !
– Oui, merci ! »
Boum.
« Oh, et le linteau, aussi.
– Trop tard », dit Hyacinthe en se tenant la tête.

Une histoire alambiquée 7

En suivant la direction qu’on lui avait indiquée, Judith avait réussi à sortir de la forêt. Elle voyait le village au loin, elle était sauvée. Elle croisa même un des garçons du père Magloire qui eut l’obligeance de la ramener en charrette juste devant sa porte.

Dans la forêt, la partie de chasse allait bon train. Malgré un je-ne-sais-quoi de désespoir, le trappeur avait levé la trace d’un sanglier, que la châtelaine se proposait d’affronter à la loyale, c’est-à-dire à deux contre un et armés de longues piques, l’usage d’un arc n’étant pas à exclure en première intention. Le trappeur était tout de même soucieux et taiseux car sa situation personnelle n’était pas des plus reluisantes, et l’idée de devoir gérer une charge porcine avec des mains essentiellement inopérantes ne l’enthousiasmait guère.

Le sanglier, lui, allait bien.

Hyacinthe allait un peu mieux. Sa migraine ne passait pas, mais il pansait ses plaies inter gambettiennes. Rien à voir avec un homme d’État. On parle des gambettes qui gambadent quand on n’a pas de tête. Il allait se mettre en route quand quelque chose le chiffonna. Il toucha son buste. Puis ses jambes. Le sang quitta son visage quand il se rendit compte que … « La musette… Où est-elle ? »

Le sanglier vivait gaiement sa vie de sanglier.

La piste était facile, mais au bout d’un moment, le malheureux trappeur nota quelques signes du passage d’un autre grand animal. Autant courir une bête, dans une partie de chasse, c’est assez quelconque, autant se mettre à en courir deux, c’est le risque de n’en attraper aucune. À courir deux lièvres…

Le sanglier débarrassa avec bonheur une souche moisie d’une invasion de pleurotes.

Hyacinthe refaisait ce qu’il imaginait être son chemin de la veille en cherchant des yeux le précieux bagage. Il avançait penché, reniflant ici et là, regardant derrière les troncs. Vraiment il cherchait et il y mettait du coeur. Déjà qu’il avait fui, s’il n’avait même pas l’excuse d’avoir mis le matériel à l’abri…

Le sanglier se roula délicieusement dans la boue d’un ruisseau.

Le trappeur le vit enfin. C’était comme une forme indistincte et sombre au loin, farfouillant dans le sol. Il tapa sur l’épaule de la châtelaine et le désigna silencieusement. La chasseresse détecta aussi la forme basse et grommelante. Elle était majestueuse, fière, droite et inflexible. Elle banda son arc. Il fit de même, mais sans arc. Et se ravisa très vite. Rapidement, il posa sa main sur le bras armé de sa cliente. En effet, il avait vu cette silhouette peureuse ramasser une gibecière pleine. Il sourit en murmurant : « On tient le braconnier : il a récupéré ses prises, on va l’avoir. Il va chercher à remonter sur le chemin. On va l’en empêcher. » Et il saisit une grosse branche.

Le sanglier passa une magnifique journée, bien peu conscient de la menace sourde qui avait plané pendant quelques heures au-dessus de sa hure.

Hyacinthe passa une moins bonne journée : il avançait prudemment sur le chemin, la musette bien calée sous le bras. Le silence de la forêt lui parut soudain étrange. Il s’arrêta, fronça les sourcils. Peut-être un écureuil ? Il tourna la tête… mais trop tard. La batte de fortune fendit l’air et le frappa avec un son mat de bois sur crâne, aussi net qu’un maillet sur un tonneau.

Judith tournait en rond sur la place de cette bourgade. Certes, elle avait eu le temps de passer chez elle, d’engloutir un bol de soupe et une tranche de pain rassis, elle s’était même lavée, mais elle avait déjà fait trois fois le tour du château sans en trouver l’entrée. « Mais il doit bien y avoir une grille, une porte, un guichet, quelque chose ! C’est plus fermé qu’un tube à essai scellé au fond d’une brique réfractaire ! », jura-t-elle. « Hé bonhomme ! Par où-ce qu’on rentre dans c’t’édifice ?
– Pousse donc eut’carriole eud’là. T’vois pas qu’t’es en double file, hé morue !
– C’est pas des yeux que t’as, c’est des poches à colloïdes : je suis piétonne, dugenou ! »

Proche mais pourtant si loin des harangues de rues, Caroline Dutilleul était à sa table de travail, à l’intérieur de l’édifice en question. Qui a donc une porte. Qu’un garde ouvrit quelques minutes plus tard : « Vous avez de la visite, patronne.
– Qui est-ce ?
– Une dame.
– Très précis, on n’a plus que la moitié de la population mondiale. Son nom nominatif ?
– Judith Vergandonsk.
– Inconnue au bataillon. Congédiez.
– Elle dit que vous lui avez demandé de passer ce matin.
– On est l’après-midi, elle est en retard, congédiez.
– Pardon pour mon langage mal fagoté : Elle dit que ce matin, vous lui avez demandé de passer cet après-midi.
– Oh. Profession ?
– Elle a répondu : sorchimeubleu. »
La châtelaine s’interrompit, posa ses binocles et répéta :  » Sorchimeubleu ?
– Euh… Oui patronne.
– Vous êtes sûr ?
– Euh… Pas vraiment patronne, mais quelque chose dans ce goût-là. »
La Dutilleul réfléchit.
« Mais je peux retourner demander, patronne.
– Sorchimeubleu, sorchimeubleu… Je vois, je vois… Difficile d’assumer le seul indice que j’avais sur elle, mais le reste du mot, je ne comprends pas bien. Faites entrer. Et amenez nous l’imitation de braconnier qu’on a au frais, nous allons le rendre à sa représentante légale. »
Judith entra avec ses béquilles. Le bureau n’était pas bien grand et sommairement meublé. Il y avait une carte de la région au mur, une épée suspendue à deux clous, et comble du raffinement, un lustre à trois bougies. Bon, une seule était mise, mais on était en plein jour et, ho, ça va, c’est pas Versailles ici.
« Entrez, Judith.
– Merci.
– Vous connaissez la géopolitique ?
– La … Je connais la géogénèse, ça a un lien ?
– Très bien, on va dire que vous remportez le point sur le match de vocabulaire avec cette reprise de préfixe au fond du filet. Maintenant, voyez cette carte. »
Judith regarda poliment.
« Nous sommes ici. » Les yeux de Judith allaient du papier au bureau et du bureau au papier dans des aller-retours saccadés.
« Alors, succinctement : au Sud, c’est le domaine de mon cousin. Il vit avec un train d’enfer, or l’année dernière, la récolte de guède a été désastreuse et le bleu est passé de mode, donc il est proche de la banqueroute. »
Judith était tendue dans un effort intense. Pour elle, le Sud était en bas, or la châtelaine désignait des formes même pas dessinées à gauche. Ou à droite. Judith réfléchissait : « Alors, la droite, c’est là où j’ai le pouce à gauche. Ca ne m’a jamais aidé, comme moyen mnémotechnique. » La Dutilleul continuait : « Au Sud Est, c’est la seigneurerie de ma dot, qui est gérée par mon beau-père depuis mon veuvage. Oui, je suis veuve et non, je ne sais toujours pas où est le corps. À l’ouest, il y a la coalition des comtes Hadormir de Bout et Inuh de Touyerssafon, à l’ambition débordante, et plutôt débordante par-delà leurs frontières. » Judith était au bord de la rupture d’attention : « Franchement, les délires alchimiques de Chocolat Flanelle étaient plus clairs que ça ». Caroline débitait : « Tout ce beau monde aimerait s’emparer de ce fief. Or je n’ai pas vraiment d’allié par ici. Néanmoins, au Nord, vit le marquis Benoist Cabistan, homme riche, influent, capable et célibataire. Vous avez compris où je veux en venir ? »
Caroline leva les yeux. Judith contemplait les cristaux de salpêtre qui chatoyaient dans la lumière grise de cet après-midi terne. La châtelaine haussa le ton : « Avez-vous compris un traître mot de ce que je viens de dire ? » Judith sursauta. « Hein ? Ah ! Oui oui, bien sûr, évidemment. Oui oui oui. Le marquis qui ne sait pas faire les comptes, le corps tout bleu, la veuve à la mode du Sud, toussa toussa… » Caroline approcha ses yeux du visage de Judith : « Manche stratégie : le point est à Dutilleul. »
Elle s’éloigna et reprit doctement : « Je veux en venir au fait que même si je peux tenter de monter ma famille contre les comtes, je reste au milieu de ce traquenard. Il me faut un allié. Et la façon la plus sûre d’avoir un allié, c’est encore de l’épouser. Il me faut donc, keuf, keuf, séduire le marquis. C’est d’une importance vitale pour moi. Donc c’est d’une importance vitale pour vous. C’est une question de survie de la paix, et nous devons utiliser toutes les ressources de nos terres, même les plus – elle posa les poings sur la table et fixa Judith dans les yeux – mystérieuses. Il a toujours été dans ma politique de ne pas faire la guerre aux forces occultes de ce monde. Vous aviez remarqué ? »
Silence.
« J’ai dit : vous aviez remarqué ?
– Ah, euh… Oui oui, bien sûr. Les forces occultes de ce monde. »
– Merci. Aussi, pour mettre toutes les chances de – elle posa un regard hypnotique sur Judith – notre côté, puisque je viens d’apprendre que nous avons une sorcière, j’aimerais requérir les services de l’autre monde, j’aimerai qu’avant même le marquis, nous nous allions, votre sorcellerie, vos charmes et moi, pour… le charmer.
– Oui, alors tout ça c’est très bien, répondit Judith avec un débit que le stress accélérait, mais on vous aura mal renseignée, parce que mon truc, voyez-vous, c’est pas la sorcellerie, c’est plutôt la chimie, vous voyez…
– L’alchimie ? Excellent ! Vous êtes donc bien en contact avec le monde de l’occulte et la kabbale. C’est une excellente nouvelle. J’attends donc votre philtre d’amour pour jeudi prochain. Le marquis viendra assister à une obscure réunion d’une confrérie idiote, il passera la nuit au château.
– Non mais… Pas l’alchimie, la chimie. Je sais ça sonne presque… Euh, c’est-à-dire que… Si je refuse ? »
Caroline tourna la tête pour fixer posément son nouvel alchimiste : « Le refus n’est pas une option. Et l’échec… Vous ai-je dit que le marquis raffolait du charme folklorique des exécutions d’hérétiques?
Ca ne sentait pas bon, cette histoire. Judith tenta : « Je peux, euh, je peux faire un essai d’abord ?! Sur une souris. Ou un écureuil, ou n’importe quoi de local. Voyez, on ne peut pas jouer avec les forces occultes, hein, vous savez comment c’est, les esprits se vexent vite, et…
– Le marquis n’est pas un écureuil, il est plus grand, il porte des chausses et il aime les tartes aux prunes. Je compte sur vous. Oh, et manche autorité : avantage Dutilleul. »

On toqua à la porte.
« Oh, Judith : on vous ramène un braconnier. D’après lui, c’est votre gars, mais on n’a pas tapé très fort. Essayez de le nourrir décemment : vu ce qu’on a retrouvé dans sa gibecière, il ne sait même pas attraper des lapins, tout ce qu’il arrive à braconner c’est des bouteilles. »
Et on fit entrer un Hyacinthe qui, si la chose eût été possible, en aurait mené une largeur négative.

Une histoire alambiquée 6

Le vantail s’ouvrit dans un grincement sinistre. Profitant de cette aubaine inespérée, une lumière blafarde de matin dégueulasse se faufila dans le trou à rat où Judith et la brute ronflaient du sommeil des affamés. À sa suite, un air froid comme une couleuvre, insidieux comme une pluie froide et vicié comme une décharge coula dans le terrier des malheureux. Une voix pinçante, grinçante et gueulante se fit entendre : « Debout, fainéant ! C’est mercredi, et le mercredi, je chasse ! »
Judith sursauta dans un bond : « Quel amputé des neurones fini au perchlorate de manganèse ose beugler dans mes oreilles avant midi ? » Il ne faut pas se relever brutalement, comme ça, quand on a une entorse toute fraîche : « Aïe ma cheville, chié ça fait mal ! » Sinon on finit à regarder par terre, courbée et accroupie, à se tenir le membre blessé. C’est dans cette position qu’elle découvrit la pointe d’une botte de cuir noir. Et lentement, très lentement, son regard suivit la botte, découvrant un pantalon de velours noir également, sombre comme un jour sans espoir. Puis il remonta le long d’un justaucorps vert émétique, comme en portent les chasseurs, couvert d’une veste de cuir vieux mais entretenu. Il grimpa encore pour rencontrer un visage de la blancheur de la faïence d’aisance, encadré par des cheveux noirs de charbon coupés en un carré sévère. La tête était nue, sans coiffe aucune, et fière. Dans le même temps, le regard inconnu glissa le long du corps de Judith. D’abord sur sa figure, couverte de boue et parsemée de taches de son, perdue dans une tignasse oscillant entre l’auburn et le délavé. Puis sur ses épaules recouvertes d’un châle troué, le buste serré dans une blouse maladroitement brodée. Ensuite sur sa jupe ample, usée et pleine de replis, pour finir par ses pauvres godasses qui rêvaient d’un passé plus glorieux.
Les regards s’accrochèrent, et le monde sembla s’immobiliser. Judith se redressa lentement, le dos raide de fierté. Ses prunelles d’un brun velouté croisèrent l’acide vert de celles de l’autre. Les âmes se jaugeaient. Les yeux étaient à même hauteur et ne cillaient pas. Ceux de Judith étaient interrogatifs, et les autres inquisiteurs.
« Bon, mes biches, quand vous aurez fini de vous reluquer, on pourra peut-être faire quelque chose de la journée ? »
La femme en vert tourna lentement la tête vers lui et le fusilla du regard. L’effet fut immédiat : la brute se renfrogna dans un coin d’ombre.
« Qui est cette femelle femme ? dit la voix avec autorité.
– C’est le braconnier que j’ai capturé hier. »
Le regard fronça les sourcils.
« Si, je l’ai trouvée dans le piège hier. »
Le regard fronça davantage les sourcils.
« C’est pas un braconnier braconnant. Mon braconnier court encore les bois boisés. Qui est-ce ?
– C’est euh… c’est… »
Judith comprit. Elle n’était que la malheureuse victime collatérale d’un jeu morbide entre cette terrible dame et un pauvre crève-la-faim qui chassait les lapins dans la forêt. Elle allait pouvoir rentrer chez elle.
C’était sans compter que le trappeur devait maintenant justifier une capture inutile, ce qu’il fit ainsi :
« C’est une sorcière !
– Une sorcière ? » L’inconnue jeta un regard en biais à Judith. Peut-être l’avait elle mal évaluée en première instance.
« Une sorcière comment ?
– Une sorcière ensorcelante ! Elle m’a fait ça !, » argumenta-t-il en secouant ses mains empaquetées pour appuyer son propos.
Judith se sentit dans une posture légèrement fâcheuse, tendance jugement expéditif. Elle prit la parole : « Alors, euh, techniquement, il s’est fait ça tout seul. » Quoi ? C’était bien lui qui avait mis les mains dans la chaux, non ?
Ca n’eut pas l’effet escompté : « Je vous ai autorisée à parler ?
– Fleubeuleu », fit l’amour-propre de Judith.
« Une sorcière… intéressant », répéta l’inconnue.
Le mot atteint Judith comme une fléchette empoisonnée. Le poison était de la terreur pure. Judith n’était pas sans ignorer la haine que la vindicte populaire porte aux sorcières, et se voir affublée de cet épithète avait tendance à raccourcir drastiquement votre espérance de vie.
« J’ai besoin d’une sorcière. Je vous retrouve après la chasse, cet après-midi, au castel châtelain. Soyez ponctuelle.
– J’ai une entorse, comment je me déplace ?
– Un détail. »
Et la châtelaine sortit de la maisonnette qui maintenant semblait ardemment confortable à la promue sorcière. Elle prit la hache d’armes qu’elle portait à la ceinture – on se bat avec ce qu’on veut – et de quatre coups bien sentis, fit tomber deux branches fourchues tout à fait appropriées à l’usage de béquilles.
Une de ces branches portait un nid. Son habitant, furieux de se voir délogé, s’envola d’un battement d’ailes rageur. Il remonta le ruisseau, tourna trois fois au-dessus des eaux et, d’un naturel rancunier, lâcha sa vengeance d’un trait blanc. Le projectile, filant droit comme la justice, s’abattit pile sur le crâne d’un Hyacinthe qui, jusque-là, flirtait avec l’inconscience. Son regard vide fixa le ciel un instant. Puis il grogna, et ses yeux se refermèrent tout seuls.
Judith s’apprêtait donc à vider les lieux en béquilles. Elle se retourna pour demander son chemin, et vit que par un triste coup de malchance, il se trouvait que le petit arbre élagué par la châtelaine soutenait un très vieux chêne, respectable mais moisi, qui attendait l’éternité en surplomb de la demeure du trappeur. Pauvre chêne, de finir ainsi sa glorieuse carrière, à s’effondrer sur le toit branlant d’une bicoque mal retapée.
Le trappeur, les mains souffreteuses, vit l’arbre. Sa maison. L’arbre. Sa maison. La rencontre entre les deux. D’abord, il ne dit rien. Puis ses lèvres tremblèrent, ses épaules secouées de petits soubresauts. Une première larme coula lentement, comme à regret, suivie par d’autres qui roulèrent en silence le long de ses joues sales.

Mais on le hélait : « Bon, on y va ? Et allez mettre un pantalon, c’est indécent ! »

Une histoire alambiquée 5

« Ben allez, entre, tourterelle, quoi. »
Judith pesta : « Gnemini, bloubeuleu fleu greugneu graaaaa ! »
– Ah oui, c’est vrai, tu es attachée. Allez, debout la chouette ! » dit-il en levant Judith.
« Aaaaaaaah ! » répondit-elle en posant les pieds sur le sol, puis en sautillant benoîtement. Oui, l’entorse. Et boum, par terre. « Ah, pardon. Je ne savais pas que tu étais en porcelaine. – Gneumeugnan, flagrala ! »
M. de la brute la mit à l’intérieur de sa… non, vraiment, j’ai pas le vocabulaire. Il la mit à l’intérieur, ferma la porte et la détacha. Judith avait très, très très envie de faire étalage de ses connaissances encyclopédiques en ornithologie, mais elle se retint de l’affubler d’une farandole bien sentie de noms d’oiseaux. Elle resta coite.
« Bon, ben puisque tu ne racontes pas grand-chose, j’ai faim, fais-nous à manger, mon écureuil blessé. »
S’il y a une partie de l’anatomie de Judith qu’elle entraîne par beaucoup d’activité, c’est bien sa cervelle. Pas forcément d’une activité pertinente, mais à tout le moins débordante. C’est toujours ça de pris. Donc en cet instant, Judith faisait tourner ses méninges à fond la caisse. Un trappeur. Qui faisait des travaux chez lui. Et qui voulait manger. N’importe quoi, apparemment. C’est parti. « Ca fait combien de temps que l’ours n’a pas mangé de pain ? »
Sentant confusément qu’on s’adressait à lui, le trappeur ouvrit de grands yeux qui scintillèrent : « Du … pain. Du pain. » C’est quand même autre chose que de la viande faisandée et des racines terreuses. « Ca fait… on va faire du pain ? » On sentait dans sa voix qu’il était pris par l’émotion. Cette grande brute perdue pour la civilisation n’avait probablement pas eu un aliment correctement cuit depuis des années.
– Oui. Un truc un peu civilisé. C’est parti. Farine, if you plize »
Et l’ogre se retourna pour farfouiller dans sa hut.. dans son foutoi… Dans son bazar. Judith profita qu’il avait le dos tourné pour relever le loquet de la porte. Première étape.
La brute trouva ce qu’il cherchait. Il tendit à sa captive une vanneri… un… récipient ? plein d’une poudre blanchâtre. Judith y jeta un oeil circonspect.
« Farine ?
– Farine.
– Bon, on va commencer par la rendre comestible. Passoire ?
– Passoire. »
Judith passa la farine. Elle se retrouva avec un tas de farine et un monticule de chiures et de cadavres de mites. « Beuah. Je vais jeter ça. » Elle prit la jatt… le truc, là, plein de farine à peu près propre, et franchit la porte. Non, elle ne se mit pas à courir. Elle a une entorse et le gaillard court vite. Non. Elle jeta prestement la farine et la remplaça par la poudre blanche qu’elle avait vu précédemment. Et elle balança aussi les cadavres avec une grimace de dégoût. Deuxième étape.
Puis elle rentra. Enfin, elle rentra surtout dans le bide de la brute, qui avait imaginé que sa proie avait pris la poudre d’escampette et s’était élancé pour lui courir après. Et non, mon grand, elle n’a pas pris cette poudre-là. Il se trouvèrent donc tous deux les fesses à terre : « Mais fais gaffe, tudieu, j’ai failli renverser. T’imagine j’aurai porté de l’eau ? On serait bien, tiens. Allez, aide-moi. Mets-toi là. Plonge tes mains là-dedans, je vais mettre de l’eau, il faut que tu pétrisses.
– Du pain…
– Oui, enfin… Ca va être super. Avec un peu d’eau, ça va être chaud chaud chaud !
– On ne met pas de sel ?
– Hein ? Non, y’a pas besoin d’une solution ioniq… Aaaaaah, du sel ! Si si si, du sel ! Excellente idée. Du sel. Il est ?
– Sur l’étagère.
– La quoi ?
– La planchette au-dessus de ta tête.
– Voilà. Une bonne dose de bon sel, dit-elle en vidant le pot allègrement.
– Y’en a pas trop ?
– Non non, au pire on en retirera. Allez, tu es prêt ? Je verse l’eau.
– Tiens, c’est marrant, ça fait des bulles.
– Oui, hein, c’est rigolo. C’est l’air de la poudre qui s’en va au travers de l’eau. Pétris, pétris.
– Dis donc, c’est tout doux.
– Oui, c’est l’hydratation du carbonate de…
– Dis donc, c’est moi ou ça chauffe ?
– Oui, c’est normal, c’est la levure qui travaille.
– La levure ? Mais on n’a pas mis de aaaaaaaah ! Ca brûûûûle ! »

Et l’ours sortit les mains du mélange bouillonnant en criant. Elles étaient encore couvertes de chaux, et il les secoua pour s’en débarrasser. Judith s’abrita vite sous la table. L’ours hurlait. Et projetait des gouttes de chaux brûlante un peu partout, y compris sur son visage, qu’il voulu s’essuyer. Avec ses mains. Pleines de chaux, donc. Hurlements pires. Bruits de choses qui tombent. L’ours se débat, constatait Judith de sous la table.

Vous a-t-on déjà parlé de la praticité de l’eau courante ? Une invention formidable. Bien pratique quand, par exemple, on se brûle. Hop, sous l’eau courante le temps que ça se calme. Ou quand on a les mains pleines de saleté. Hop, sous l’eau courante et tout propre ! Formidable. C’est dommage d’avoir à aller chercher de l’eau à la rivière sous prétexte qu’on est un trappeur dans une cabane au fond des bois. Surtout quand on n’arrive pas à ouvrir la porte, vu que les mains brûlent.

Mais Judith, dans son infinie bonté, ouvrit cette fameuse porte. Et la lui claqua au nez pour s’enfuir en boitillant.
Libre. Judith était libre ! Elle prit une profonde inspiration. Avec les occupations qu’elle lui prévoyait, quand son ravisseur aura le temps de s’occuper d’elle, elle sera déjà loin ! Chez elle, même ! Plus qu’à rentrer à la maison. Il suffit d’aller par là. Enfin, je crois que c’est par là. Il faut monter la pente ou la descendre ? La prendre en travers ? Tous ces arbres, vraiment, ça bouche l’horizon. Personne ne fait donc l’entretien, dans cette forêt ? Au bout d’un moment, Judith s’arrêta un instant : « Ce paysage me dit quelque chose… Je ne dois plus être loin ». Et de plus très loin en plus très loin, de scène qui lui disaient quelque chose en lieux qu’elle trouvait familiers, de plus en plus familiers, le jour déclina, et la nuit chut mollement sur la forêt indifférente.
« Jean-foutre de rapiat d’apothicaire de bar-tabac ! Je te jure que si je retrouve cet empaffé de chemin, je te ferai regretter ce que tu m’as fait jusqu’à ce que tu aies fini de griller au fond d’un creuset qui colle au fond. »
Et désespérée, Judith se laissa choir le long du mur. Le long du mur. Le long du mur ? Attends… Ca veut dire que j’ai réussi à sortir de… Mais… Une goutte de sueur glacée lui courut le long du dos, d’ici à là, voir figure 2. Ce tas de poudre blanche abandonné au sol. Ce vantail branlant. Ce toit trop bas. Oh non. Dis-moi pas que c’est pas vrai. Sa respiration se fit haletante. Non. Non non non non non, c’est pas possible !
Hélas si. Après avoir tourné des heures dans cette forêt, Judith avait réussi à s’arrêter pile devant la masure du trappeur dont elle venait de s’échapper. Elle eut un sanglot. Elle prit une grande bouffée de cet air plein de liberté, et se résolu à entrer. Elle s’attendait à trouver un bête furieuse, rouge de colère et de rage. Elle trouva un animal blessé, pathétique et défait.

« J’ai faim, dit-elle.
– J’ai mal, lui répondit-on.
– Aussi.
– Aussi.
– On mange quoi ?
– Tu n’as jamais ne serait-ce que cuit un oeuf ?
– Non. »

Il montra ses mains. Elles étaient maladroitement empaquetées dans des chiffons crasseux.
« Oh. Pour les rincer, ça s’est passé…
– Pipi.
– Oui. Effectivement. Et pour ouvrir le pantalon, tu as… »
La brute était cul nu, tant ses chausses étaient trouées.
« Oui, ça brûle aussi le tissu, hein ? Touché-brûlé. Et pour la figure ?
– Gros pipi.
– Je vois. Et donc, avec tes gants de boxe, là, c’est pas pratique, c’est ça ? Du coup, au menu c’est ? »
D’un coup de menton, il désigna le sol.
« Je ne comprends pas.
– Spécialité du jour.
– Oh. Intéressant. C’est quoi ?
– Des cailloux à la sauce terre.
– Excellent. Et bien, après cette bombance, mon cher hôte, je vais prendre mes quartiers. Bonne nuit ! »

Et, trop loin de cette touchante scène de retrouvailles pour s’en sentir concernés, les oiseaux, scolopendres et autres cloportes entendirent un « aaaaaaaaaah ! Mais ça fait mal ! » suivi d’un « boum » et d’une cavalcade. Remontons la rivière pour retrouver la source de cette gaie symphonie : Hyacinthe qui était en grande négociation avec un cochon. Oui, le sanglier avait choisi les boules glacées plutôt que le fromage de pieds, ce qui avait réveillé Hyacinthe, qui s’était mis à hurler qu’on lui bouffait les bijoux de famille, ce qui avait fait peur au sanglier, qui était donc parti en courant tout droit, c’est à dire pile sur la tête de Hyacinthe, qu’il avait donc abondamment piétinée et replongée dans la fange du ruisseau.

Romantisme et mycoses 4

Ils se rencontrent au mois d’janvier
Car une nouvelle année commence
Mais depuis des éternités
L’a pas tellement changée, Romance

Passaient les jours et les semaines,
Les deux pendus au téléphone,
En visioconf, c’est de la bonne
Moi, sur ce coup-là, j’tiens la chandelle…

Enfin, la lampe torche. Mais pas pour longtemps, on allait avoir besoin de moi. On allait solliciter ma grande lucidité et mon immense clairvoyance. Ainsi, vint ce jour :
Elle : « Je serai à Paris la semaine prochaine.
Lui : – Non ? Vraiment ? Formidable ! »
Moi : j’étais sur les sites « comment détecter un brouteur ».
Elle : « J’ai un souci, je ne sais pas si je vais pouvoir venir.
Lui :- Ah mince, de quoi s’agit-il ? »
Moi : Au dernier moment, le brouteur prétextera un problème.
Elle : « Ma carte bancaire n’est pas passée pour l’hôtel.
Lui : – On peut essayer avec la mienne ? »
Moi : Le brouteur essaiera de vous faire avancer les frais.
Elle : « Non, je ne veux pas que tu paies. C’est mon voyage, mon problème.
Lui : – Écoute, ici j’ai une chambre vide. Dans le pire des cas pour toi, tu ne trouves pas d’hôtel tout de suite et tu viens dormir là. Dans le meilleur des cas pour moi, tu ne prends pas d’hôtel du tout et chez moi devient ta base avancée pour tes vacances parisiennes. »
Moi : Le brouteur essaiera de vous faire avancer les frais.
Elle : « Non non, je préfère l’hôtel.
Lui : – Je comprends. Mais tu as prévu ce voyage depuis longtemps quand même, tu es déjà en Turquie, tu ne vas pas faire demi-tour si près du but ? »
Moi : Le brouteur prétextera un problème.
Elle : « J’arrive par le train de 19h17, gare de Lyon.
Lui : – Juste pour vérifier parce qu’en langue étrangère on peut se perdre. La gare de Lyon, de Paris ? On est d’accord ? Pas la gare de Lyon de Lyon ?
Elle : – Paris. Comment j’arriverai chez toi ?
Lui : – Je viendrai te chercher. »
Toute la journée. Toute la journée il avait les yeux rivés sur le téléphone. Et à 18h00, il est parti se changer. Il s’est fait propre, cette andouille, il s’est coiffé, il a choisi une pelure propre, et ce sous-doué est parti.
Il a pris le tram, le RER, le métro, et ce n’est qu’à la gare en voulant vérifier l’horaire de train, qu’il s’est rendu compte de sa stupidité. Il avait changé de pantalon. Le téléphone était resté dans l’ancien.
Il a été beau joueur. Vu qu’avant les téléphones cellulaires, les gens arrivaient à se rejoindre dans une gare, il a piqué une feuille à un étudiant et un stylo à un guichet, et il a écrit son nom, son nom à elle, son nom qu’il avait prononcé tant de fois ! Mais qui s’écrit en cyrillique. Déjà qu’il a du mal à déchiffrer cet alphabet-là, alors pour l’écrire, tintin !
Il s’est posté comme un chauffeur de taxi devant la voie. Le train n’arrivait pas. Le stress était fort. Le train est arrivé. Les voyageurs sont descendus. Il ne la voyait pas. Le stress montait. Il n’y avait plus de voyageur. Elle n’était pas là. Le stress était au plus haut. Il s’imaginait tout et n’importe quoi. Impossible de la joindre, forcément. Il l’imaginait paniquée quelque part dans un pays hostile, abandonnée. Putain d’étourderie. Il se mit à courir dans la gare. Il voulait appeler quelqu’un : un chef de gare, un guichetier, n’importe ! Foutue automatisation, où est l’humain, bordel ! Y’a personne dans c’te gare ?
Et il reprit contrôle de lui -même. Et avant de repartir chercher son téléphone, il retourna sur le quai. Et tout au bout du train, là-bas, au loin, il vit une petite silhouette descendre. Son cœur ne fit qu’un bond et il se remit à courir, mais cette fois en riant, en riant ! C’était elle ? Oui, ça ne pouvait être qu’elle. Ce pas-là. Ce manteau-là. Il bondissait. Il dansait. Le quai semblait s’étirer sous ses pieds, comme un rêve où on n’avance pas. Et il l’arracha du sol dans un tourbillon de joie et d’émotion. C’était réel. C’était irréel. C’était elle.
Moi je dis : probablement un scammer.

Une histoire alambiquée 4

« Espèce d’isotope de résidu de distillat de putréfaction de vieille carne ! »
Judith jura.
« Chut oulalà moins fort malalatête », ajouta Hyacinthe.

Les deux compères étaient bien plaisants à voir. Cul par-dessus tête, ils étaient plongés au fond d’un grand trou boueux auparavant caché par des branchages, et une grille s’était refermée sur eux. Ce loft, quoi que gratuitement mis à disposition par un propriétaire peu au fait des coutumes d’hospitalité, était fort étroit, pour ne pas dire totalement exigu, et légèrement inconfortable. L’enchevêtrement des membres, têtes, sacs et accessoires de mode était assez délicat à décrire, mais se présentait à l’agent immobilier en goguette comme suit : Judith était tombée la première, elle était donc sur les genoux, et ses mains avaient glissé quand elle s’était réceptionnée. Du coup elle s’était retrouvée la joue contre la paroi, bras écartés et fesses en l’air. Hyacinthe, lui, était tombé droit comme un I. Le I s’était alors mué en L dans un choc de coccyx heureusement sans trop de conséquence. Le résultat, pour les parties intéressantes, était que Judith avait le nez sur les godasses de Hyacinthe et Hyacinthe le nez dans les jupes de Judith.
« D’où-ce qu’on est ?, reprit Judith, 60 décibels en-dessous.
– Dans une fosse à purin, à vue de nez, chuchota Hyacinthe.
– À l’odeur, j’aurai dit dans un concentré de fromagerie périmée. Et arrête de renifler ma culotte.
– Mes excuses. Gn’e me suis trompé. Plutôt dans une fosse à ours, à vue d’œil.
– Il n’y a pas d’ours dans la région.
– D’où mon étonnement. Ça va ?
– Malalacheville.
– Le piégn’eur va revenir relever ses piègn’es. Gn’e préférerais ne plus être là.
– Moi aussi. Ça douille.
– Attends, laisse-moi t’aider. Passe-moi ta musette. Merci. Allez, redresse-toi un peu. Appuie-toi sur les parois. Qu’est-ce que tu as senti ? »
Judith grimaça : « Quand j’ai posé le pied, c’est pas le pied qui s’est posé, mais la cheville.
– C’est une entorse, ça. Tu as de la glace ? »
Judith lui lança un regard tellement glacial que si le sens figuré pouvait passer au sens propre, ils auraient eu une belle patinoire.
« Bon, gne suis tout plié, c’est pas un piègne pour un grizzli, ça manque un peu d’espace. Franchement il aurait pu creuser un peu plus, il manque d’ambition ce trappeur. Je crois que j’ai le câble de la grille. »
Et telle les portes du paradis devant les pécheurs souillés mais repentants, la grille s’ouvrit dans un grincement rhumatisant.
Judith était encore en train de compter ses abattis que Hyacinthe était déjà dehors.
« Hé ho ! Hé ! Asteur ! Mais c’est qu’il ne viendrait même pas filer un coup de main à une dame, ce mufle ! Hé ! Pignouf, tu viens me tendre une main charitable ? »
Et la pauvre Judith essayait tant bien que mal d’escalader les parois glissantes de son trou puant, maudissant cette vilaine entorse qui commençait à gonfler.
« Rustre ! Mâle puant ! Je te garantis que je te le ferai payer ! Amène-toi si tu l’oses, putois ! »
Rien n’y faisait. Et elle rageait, rageait : « Dévergondé ! Malappris ! Goujat ! Fils de chacal vérolé ! Viens donc que je t’apprenne la politesse et l’entraide, résidu d’homoncule ! »
Mais rapidement, Judith s’essoufflait. La fréquentation assidue des fumerolles, acides, esters et autres vapeurs entêtantes ne fait pas bon ménage avec des poumons sains et vigoureux. Oui, Judith crachait ses poumons comme une gitane tuberculeuse.
« Rheuu… J’te revaudrai ça, poche à musc ! C’est quoi c’te bruit ? » Et Judith tendit l’oreille. D’abord, elle n’entendit que le silence. Puis des crissements légers sur le sentier. Et enfin une respiration profonde. Il était revenu.
« C’est maintenant que t’arrives ? J’ai failli t’attendre. T’étais en train d’inventer l’eau tiède, d’avoir mis autant de temps ?
– C’est à moi que tu parles, ma chérie ? »

Judith fut saisie d’un frisson qui va de là à là, voir figure 1. Car ce n’était pas la voix chevrotante de Hyacinthe qu’elle avait entendu, mais une voix de stentor, qui sentait la sueur, le poil et la chèvre. Il était revenu, oui, mais c’était pas le bon « il ». Elle leva timidement les yeux pour apercevoir dans le ciel un buisson ardent d’une pilosité rousse avec, très enfoncés très loin derrière ce tumulte barbu, deux cercles d’un bleu très très pâle. « Faut se laver au savon à la potasse, ça respecte mieux les couleurs que la soude, et à l’eau pas très chaude pour ne pas délaver. »

Personne, mais personne, n’est en droit de juger ce qui passe par la tête en situation ingérable de stress. Néanmoins, après cette tirade digne des plus belles publicités misogynes, le buisson eut un instant d’hésitation, que Judith ne mit pas à profit pour faire quoi que ce soit, vu qu’elle était tétanisée.

Le trappeur, avec une rapidité surprenante pour un homme de sa corpulence, la tira hors du trou et l’attacha comme un chevreuil. Judith se serait bien passé des allusions bestiales de son ravisseur : « Hé bien ma biche, on revient sur les lieux du crime en plein jour ? C’est assez bête, comme comportement, et les bêtes ça me connaît ! Allez, c’est de bonne guerre, un donné pour un rendu, alors souris, ma chatte ! « 

Aucune réaction. Il faut dire que bien que pourvu d’un cerveau de dimensions honorables (90-60-90, longueur-largeur-hauteur, en unités cléricales du cru), Judith était très occupée à suer très très fort et à flageoler abondamment, et vice-versa. « Souris, ma chatte, j’ai dit. »
Toujours rien. Le buisson roux s’approcha dangereusement :
« Sou-ris-ma-chat-te.
– Ben quoi ?
– C’est ma blague. Chatte. Souris. Drôle. Rire. Elle est bonne. Souris, ma chatte. Elle me fait rire depuis ce matin. Hein ? Elle est marrante, hein ? Hein ? HEIN ? Tu réponds quand on te parle ? Tu réponds ? » Le trappeur, surpris de l’absence de réaction à ce remarquable trait d’esprit, lui colla une baffe. « Réponds, je te dis ! » Il lui en colla une deuxième parce qu’il n’avait pas bonne mémoire. « Tu vas répondre, oui ? » Il voulut lui en mettre une troisième mais il n’avait pas si mauvaise mémoire que ça. Alors il réfléchit : « Ah ben c’est bien ma veine, elle s’est évanouie. Me v’là bon pour la porter, maintenant. » Il se gratta le menton, jeta un regard autour de lui, puis haussa les épaules. « Bah, ça fera l’affaire. » Le buisson se pencha, la saisit sans effort et la hissa sur son épaule comme un sac de farine. Judith, plus molle qu’une éponge trempée, se retrouva pliée en deux, empaquetée comme un tapis, ballottée au rythme de son pas chaloupé.
Heureusement, le malaise de Judith n’était que vagal, et elle reprit rapidement ses esprits. Peut-être à cause des odeurs. Son nez arrivait au creux des reins du trappeur, et le dos d’icelui sentait la transpiration rance, tandis que le futal sentait les fèces fraîches. Ses mains étaient si calleuses qu’elle le devinait au travers de ses chiffes, tant sa prise était désagréable. Et sa marche était ballotante au point que Judith se mit en devoir de chercher une position où elle pourrait décemment rendre son déjeuner. La vue d’un tas de chaux vive lui apprit rapidement deux choses : 1. ils étaient arrivés. 2. M. de la Brute s’était offert le luxe d’un ravalement domestique, actuellement en cours.

Le trappeur la jeta nonchalamment devant la porte de sa maison… enfin, plutôt de son antre… enfin, presque, de son… de son… Bon, pour gagner du temps, vous vous rappelez la fosse à ours ? Ben pareil, mais au-dessus du sol et un peu plus grand. Et l’odeur… Si les portes de l’enfer sentent quelque chose, ici, ça sentait le portail du garage de l’enfer. Pas étonnant que le maçon ait fui en laissant là son matériel. Et arborant un large sourire qui dévoilait un vide abyssal de quenottes fonctionnelles, la brute ouvrit le vantail branlant : « La livraison aura lieu demain, ma tourterelle. Voici ton lit pour la nuit. »

Hyacinthe, quant à lui et pour l’instant, gisait de tout son long, la tête dans le lit du ruisseau qui abreuvait les saules, les pieds reniflés par un sanglier qui hésitait entre fromage et dessert. « Franchement, philosophait l’animal, les glands c’est bon, mais un bon fromage affiné, c’est pas mal non plus pour finir le repas ». Aucune réaction du bonhomme. Il est comme ça, Hyacinthe : on lui mange dans la main. Mais comment était-il arrivé là ?
Et bien, en sortant de son trou, il avait entendu, faiblement mais distinctement, le cri de ralliement des tristement célèbres croquemitaines de la forêt enchantée :  » Hé ho, hé ho, on rentre du boulot ». La mélodie était chantée d’une voix traînante et fatiguée, mais parfaitement reconnaissable. Son sang n’avait alors fait qu’un tour, et son cerveau agile avait décidé que plutôt que de risquer d’être pris à deux, il valait mieux être sûr de n’être pris qu’à un. Il s’était donc discrètement coulé dans le bosquet voisin. Après tout, pour libérer quelqu’un, il vaut mieux être libre soi-même. Et sauver le contenu sacré de la précieuse musette de maraudeurs peu scrupuleux. Hyacinthe avait crapahuté en listant toutes les excuses qu’il pourrait donner si un jour il croisait à nouveau le regard de Judith. Las, les sols sont humides et glissants près des cours d’eau, et le malheureux avait dérapé dans une bouse de sanglier. Surpris, sa tête s’était réceptionnée sur une antique souche, pourtant heureuse mère de ribambelles de pleurotes succulentes. Sonné, le jeune homme avait fini de dévaler la pente pour finir par se rafraîchir dans l’onde claire d’un rû forestier. Et maintenant, inconscient ou mort, il était reniflé par un sanglier qui hésitait entre des orteils fromagers et deux petites boules glacées.

Romantisme et mycoses 3

Vous avez un nouveau message.
« Ne refais jamais ça ! J’ai eu peur.
– Mais euh, si, tu as un nouveau message.
– Purin l’attaque que tu m’as filée. J’ai cru que l’ordinateur était devenu berserk.
– Mais c’est pas moi, c’est ton ordinateur.
– Ah, ça va, hein, ne cherche pas à faire porter la faute sur quelqu’un d’autre !
– Mais je t’assure que ton ordinateur te dit que tu as un message.
– J’ai jamais de message, tu me connais suffisamment pour savoir que je n’ai jamais de message.
– Je te connais suffisamment pour savoir qu’il ne faut jamais dire jamais. »

Néanmoins, l’écran blafard me narguait bien avec un 1 blanc sur fond rouge. Nul doute n’était possible.
« Vieux lisier sur la préfecture… T’as raison, j’ai un message. Il raconte quoi ?
– C’est écrit : « Je crois qu’il n’est pas trop tard chez toi. Serais-tu disponible ? »
– Seb ?
– Hein ?
– C’est Seb ?
– Non, ce n’est pas Seb.
– Nico ?
– Non !
– T’as raison, c’est pas son genre.
– C’est ta nouvelle rencontre.
– Aaaaah !
– …
– Purin t’es con. L’attaque que tu m’as filée !
– Mais non, mais atterris, potot. C’est elle.
– C’est gentil d’essayer de me remonter le moral, mais j’ai été une catastrophe au téléphone et…. Ouhou nom d’un crottin – de Chavignol, c’est elle !
– Puisque je te le dis. Ah vraiment, ça fait plaisir d’être cru.
– Oui ben excuse-moi de ne pas savoir gérer les sorties d’un générateur d’improbabilités infinies.
– De ? Je ne que pardon ?
– Guide du routard galactique. Tu l’as lu autant que moi. Il était infiniment improbable qu’il y ait une suite à ma désastreuse prestation, donc il y a un générateur d’improbabilités infinies quelque part.
– Tu veux dire que l’univers est en train de trafiquer les dés, là ? Tu crois que tu vas gagner au loto de l’amour ?
– Arrête les paraphrases et réponds que je suis disponible.
– Maintenant ?
– Non, le siècle prochain.
– Sarcasme mis à part, tu es sûr ?
– Oui, évidemment, j’ai autre chose de prévu ?
– Possiblement.
– Quoi donc ?
– Mettre un pantalon, par exemple ? »
J’étais en effet en cours de nettoyage de la salle de bains, et j’avais précédemment remarqué que mes genoux supportent nettement mieux l’eau de Javel que mes pantalons. Donc je nettoie à poil et je vous conchie.
Une fois présentable, je me connecte. Mais je me connecte comme on se connecte à la sortie du couvent : raide comme la justice et niais comme un ministre, un sourire de figue éclatée sous un pif rouge d’avoir été expurgé de ses points noirs.
Bon. Ben c’est parti.
Moi je croyais qu’elle allait me raconter que suite à l’intervention du GIGN, sa voiture avait été fracturée par un fuyard qui avait pris en otage le fils du président du Niger et qu’il exigeait le paiement d’une rançon qui lui était dûe parce qu’il l’avait aidé à transférer des fonds pendant une guerre civile qui… Mais non. Pas du tout. J’étais très surpris. En fait j’ai beaucoup parlé de moi. Je ne sais pas trop comment elle a fait, je promets que je voulais écouter toute son histoire, mais elle avait le chic pour poser les questions et éluder les miennes. Non mais c’est vrai. Il parait que les mecs ne parlent que d’eux, alors je fais bien attention à écouter ce qu’on dit autour de moi, pour savoir si c’est vrai. Et puis, je me pose quand même beaucoup de questions qu’on pourrait résumer en : scammer ou brouteur ? Donc j’ai une enquête à mener, je dois trouver des indices, donc chut. Donc j’ai parlé.
Mais je n’ai rien dit de compromettant. Rien du tout. Nada. Muet comme une tombe. J’ai peut-être lâché une info par ci par là, mais pas plus. Si j’avais des enfants, par exemple. Ou mon métier. Oui, là où j’habite aussi. Mais elle est à peine sur le même continent, c’est pas bien grave. J’ai peut-être donné la composition de ma famille, oui. Pas beaucoup. J’ai dû m’arrêter aux cousins issus de germains. En tout cas rien d’exploitable. Sauf là où je travaillais, ça m’a échappé. Et pour quoi. Combien et comment aussi. Rien de médical en tout cas, sauf mes allergies, c’est pas la peine si elle ne mange que du poisson. Bon, mon psoriasis aussi, et je lui ai demandé ses astuces pour les mycoses. Rien d’autre. Promis. À part l’intégralité de mes relations sentimentales. Et je lui ai joué la sérénade.
Par contre, j’ai habilement réussi à la connaître profondément. Elle a les yeux d’une douceur infinie, des cheveux noirs comme le jais et la peau couleur de lait. Ses dents régulières se cachent derrière des lèvres pulpeuses qui articulent les mots comme on savoure un bonbon. Elle se tient fière, les épaules en arrière et les jambes en tailleur. Elle rayonne de sérénité, et sa voix calme charrie avec elle les charmes slaves des ruisseaux du printemps. Parfois elle regroupe ses cheveux d’un bras assuré et les ramène d’un seul côté. Alors ils se dispersent à nouveau dans une cascade de boucles brunes qui projette vers moi des éclats soyeux. Elle est vêtue d’élégance et de sobriété. Ses gestes sont fluides et sûrs. Ses mots sont choisis et réfléchis, et chaque phrase est empreinte d’une sagesse qu’on dirait orientale. Et je crois qu’elle a deux fils.
« Bref, tu t’es fait rouler dans la farine, mon asticot.
– Hé mais ?! Je ne te permets pas !
– Bien sûr que si, tu me permets. Bon, et tu n’as rien repéré d’étrange ?
– Hein ? Non, pourquoi ?
– Oh. Elle est curieuse, hein ?
– Elle s’intéresse.
– Bien sûr. Tu es intéressant.
– Mmmm… Toi tu me suggères quelque chose.
– Oui, hein ? Donc elle a une bonne idée de la valeur de ton patrimoine, maintenant, bravo. En plus elle connait tes horaires. T’as une alarme ? »

Je blêmis.
« Elle habite où, déjà ?
– J’ai… j’ai mal entendu, balbultiais-je.
– Forcément. Elle n’a pas articulé.
– Comment tu sais ça, toi ?
– T’étais en haut-parleur. En tout cas, que tu aies fait précédemment bonne ou mauvaise impression, il va falloir que je fasse un peu de place à cette dame, au moins pour un temps.
– Dis-moi. Est-ce qu’il te serait possible, parfois, de me laisser sur mon nuage, au lieu de ne jamais manquer une occasion de me replonger dans le sordide ?
– C’est à dire que si je ne le fais pas, je ne saurai pas quand tu dégringoleras de ton extase béate, et je risquerai de ne pas être là pour te réceptionner, et tu pourrais te faire très mal, et j’en serai très chagrin.
– Oh. Il faudrait donc que je te remercie de me remettre dans la fange ?
– Pour l’instant, oui. J’aimerai que ton envol soit sûr plutôt que devoir te rafistoler 60 fois. Et va faire la popotte, j’ai faim. »

Une histoire alambiquée 3

« C’est encore loin ?
– Non non, plus très.
– Ça me paraît super loin.
– Ça va, c’est pas si loin que ça. Hé, il faut savoir faire usagne de ses gn’ambes ! Quand on a oublié de refaire ses stocks, il faut marcher. Quand on n’a pas de tête, on a des gn’ambes.
– Moui, maugréa Judith. Je persiste à dire que ce n’est pas la bonne route.
– Mais si, mais si.
– Mais non. Pour moi on a pris la mauvaise sortie du village, on aurait dû descendre vers…
– Gn’udith. Ma mijonne. Tu es tellement mauvaise en orientation que tu t’es dégn’à trompée dans un couloir. Donc non, c’est par ici.
– Alors ça c’est petit. Déjà c’était pas de ma faute si le couloir avait DEUX bouts. Ça fait une chance sur deux, hé. C’est pas gagné à tous les coups. Ensuite il y avait une ÉNORME créature cauchemardesque qui me barrait le passage, j’ai dû battre en retraite calmement sur des positions préparées à l’avance.
– Tu es partie en courant en agn’itant les bras en l’air.
– C’est ce que je viens de dire.
– Parce que tu as croisé une araijée.
– Ça n’était pas une araignée ! »
Hyacinthe plissa les yeux en baissant la tête : « Engueule-moi en chuchotant, s’te plaît ! ». Un sourire passa sur son visage : « Ça arrive à tout le monde d’être araignélopho… aragologi… arachnophobe. Regarde, moi, gn’ai bien de l’herpès… non, c’est pas ça. Gne suis herpétomane… herigé… herpétophobe.
– Ça n’était pas une araignée et je ne suis pas arachnophobe. Les araignées sont de mignons petits arthropodes qui ont des pas hésitants, des danses amusantes et qui se nourrissent des vermines suceuses de sang. Moi j’ai croisé un monstre noir et velu aux yeux jaunes. Ils scintillaient dans l’obscurité glauque de cet endroit oublié des dieux, comme si la bête me jaugeait, prête à bondir. Sa respiration faisait un bruit étrange, rauque et roulant, un peu comme le grondement infernal des eaux du Styx. Il avait des griffes rétractées, mais je les ai devinées dans l’éclat perfide de ses pattes, et des mâchoires sanguinolentes de ses derniers méfaits. L’air était saturé d’une odeur piquante qui m’a fait tousser. Ça sent le diable, j’ai pensé. » Judith s’arrêta un instant, dramatisant son récit avec un frisson calculé.
« Alors évidemment, j’ai fait demi-tour. C’est une réaction logique.
— Logn’ique. En battant l’air de tes bras.
— Oui. Logique, je dis.
– Hé ben. Gne ne savais pas que notre villagn’e était une base avancée des hordes démoniaques.
– La ferme. Pis j’ai pas à me justifier. C’est pas la question. La question est : ça ne me paraît pas être la bonne route : c’est trop loin.
– C’est la bonne route. Tu ne sais pas t’orienter. Et arrête de te plaindre de la distance, hein : quand on n’a pas de tête, on a des gn’ambes.
– Ce n’est pas parce que je ne sais pas m’orienter que c’est la bonne route. Ce n’est pas parce que j’ai souvent faux que tu as nécessairement bon. C’est pas un argument.
– Tch tch tch tch tch. Malalatête.
– « Gné gné gné, malalatête » dès qu’il s’agit de se justifier, marmonna Judith. Macho, va.
– Qu’est-ce que tu as dit ?, demanda Hyacinthe en se retournant.
– Chuut, ta migraine… malalatête, tout ça, silence, calma Judith, l’index sur ses lèvres et la main sur la tempe de son ami.
– Gn’ai la vague impression d’être pris pour un idiot, là, tout de suite.
– Mais non, mais non, c’est ta migraine, elle te met sur les nerfs », dit Judith en tapotant sur les cheveux de Hyacinthe.

C’est horripilant de faire ça. Il n’y a pas mieux pour dire : « Non, je ne te prends pas pour un idiot, je te prends pour un débile profond ». Judith enfonça le clou, tout sucre tout miel : « Fais attention au caillou qui dépasse, là. Sinon, on arrive bientôt ?
– Oui. C’est un peu plus loin sur la droite.
– Oh. On est bientôt arrivés ?
– Oui, je viens de te le dire, c’est un peu plus loin sur la droite.
– D’accord. On est bientôt arrivés ?
– Tu as compris ce que je viens de dire ?
– Oui oui, on tourne à droite maintenant.
– Non, c’est un peu plus loin. Et la droite c’est de l’autre côté.
– C’est maintenant ? On est presque arrivés ?
– Non, c’est pas maintenant, maintenant tu prends ton bouquin et tu lis, et tu arrêtes d’embêter papa qui condui… Qu’est-ce que gne débloque, moi ? »
Judith se mit un peu en arrière de son ami, croisa ostensiblement les bras et garda le silence. En d’autres termes : elle bouda.
S’ensuivit donc le dialogue immémorial avec les gens qui boudent :
« Tu boudes.
– Nan.
– Si, tu boudes.
– Nan je boude pas.
– Si tu boudes.
– Arrête ça m’énerve.
– Ah, tu vois, tu boudes.
– La ferme.
– Oh le boudin !
– Tais-toi.
– Oh le gros boudin !
– Au lieu de faire l’andouille, regarde où tu vas. »
Et boum la tête. Et de la gorge rageuse du mâle Sapiens sortit le long cri de guerre ancestral du quidam déboussolé, ce cri maintes fois poussé par des générations d’étourdis qui ne regardent pas devant eux :  » Cré vingt noms de saleté de bon sang de bonsoir d’idiot dégnénéré ! Mais qui qu’a foutu un unique arbre aux branches basses le long du chemin en plein milieu des champs ?
– L’unique arbre aux branches basses au milieu des champs, tu es bien content de l’avoir quand tu moissonnes en plein cagnard. Sinon, avec un boudin et une andouille on a un beau plateau de charcuterie. Oui, en plus, s’énerver ça fait mal, hein ? »

Quelques temps plus tard et après de bien trop nombreux pas au goût de Judith, Hyacinthe s’arrêta, écarta les bras comme pour séparer les eaux de la mer Rouge et dit : « Et voilà ! »
Et juste après, Hyacinthe plissa la yeux et se tint le front : il avait parlé trop fort. Mais il était quand même fier de lui.
« Euh… Voilà quoi ?, chuchota Judith.
– Ben, des saules. Tu cherchais de l’écorce de saule, voilà des saules, plus qu’à prendre l’écorce, expliqua-t-il en bombant le torse.
– Les chênes liège.
– Pardon ?
– Les chênes liège. Ce sont les chênes liège dont on récolte l’écorce à la sagouin. Pour avoir de l’écorce de saule, on va chez le vanneur.
– …
– C’est bien les mecs, ça. Ça t’explique la vie, mais ça n’a pas compris le début du problème. Allez, retour au village.
– Euh, attends. Pourquoi le vanneur ?
– Il utilise quoi, comme matière première, le vanneur ?
– De… de l’osier ?
– Très bien, et c’est quoi de l’osier ?
– De… euh… des tignes ?
– C’est bien, tu progresses, des tiges de quel arbre ?
– C’est pas un arbre, l’osier ?
– Oh. Si. Bien sûr. Un arbre. De l’espèce Osierus Vulgaris, décrite par Hyacinthe T. Con en 1382 avant l’invention de l’intelligence.
– Gne sens une légère pointe de sarcasme dans ton discours.
– ATTENTION FAIS GAFFE ! LÀ ! Un euphémisme sauvage !
– Gueule pas, par pitié gueule pas, ça fait super mal.
– Pardon. C’est du saule, ici, l’osier blanc. C’est même du saule écorcé. Écorce qui est par conséquent un déchet pour le vanneur, dont il sera très heureux de nous céder quelques lots.
– Mais c’est super intelligent !
– Comme quoi, quand on n’a pas de tête, les jambes ne servent à rien non plus. Allez, retour à l’envoyeeEEEEEEUR ! », dit Judith en tournant à gauche et en disparaissant.
« Mais ne gueule pas, par pitiééÉÉÉÉÉ ! » ajouta Hyacinthe. En train de plisser les yeux de douleur et fort occupé à ne pas se laisser distancer, il n’avait pas vu où il allait en lui emboîtant le pas, et une branche ployée par Judith lui était revenue dans la figure, l’envoyant dans le même trou.