{"id":182,"date":"2024-12-07T14:15:27","date_gmt":"2024-12-07T13:15:27","guid":{"rendered":"http:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/?p=182"},"modified":"2024-12-07T14:15:27","modified_gmt":"2024-12-07T13:15:27","slug":"une-histoire-alambiquee-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/2024\/12\/07\/une-histoire-alambiquee-2\/","title":{"rendered":"Une histoire alambiqu\u00e9e 2"},"content":{"rendered":"\n\t\t\t\t\n<p>\u00ab\u00a0Judith, gn&rsquo;\u00e9tais venu te voir parce que depuis 3 jours gn&rsquo;ai malalat\u00eate.<br>&#8211; En m\u00eame temps, \u00e0 force de te prendre des coups de pelle, \u00e7a n&rsquo;a rien d&rsquo;\u00e9tonnant&#8230;<br>&#8211; Gn&rsquo;ai pris qu&rsquo;un seul coup de pelle. Chuchote moins fort, teutepl\u00e9, \u00e7a fait mal&#8230;<br>&#8211; T&rsquo;as pris quelque chose ?<br>&#8211; Un grand coup de pelle, tu le sais bien.<br>&#8211; A part \u00e7a ?<br>&#8211; Gn&rsquo;avais pris un lapin pour toi.<br>&#8211; Non, je veux dire : as-tu essay\u00e9 de te soigner ?<br>&#8211; Y&rsquo;a le p\u00e8re Magloire qui m&rsquo;a fait boire son rem\u00e8de. Moins fort, moins fort. Y m&rsquo;avait promis que c&rsquo;\u00e9tait souverain contre les migraines.\u00a0\u00bb<br>Judith porta sa main au visage. Le rem\u00e8de du p\u00e8re Magloire, il \u00e9tait souverain contre la ligne droite, surtout. Judith le connaissait trop bien, c&rsquo;\u00e9tait chez lui qu&rsquo;elle avait &#8211; comment dire &#8211; emprunt\u00e9 ? son premier mortier. C&rsquo;\u00e9tait il y a&#8230; il y a &#8230; oh l\u00e0 l\u00e0, \u00e7a remonte \u00e0&#8230;  \u00ab\u00a0\u00c7a remonte \u00e0 : il n&rsquo;y a pas si longtemps que \u00e7a, h\u00e9, ho, petit malandrin, je ne suis pas vieille. Et puis je l&rsquo;ai rendu, de toute fa\u00e7on, je n&rsquo;en ai pas eu besoin longt&#8230; Je l&rsquo;ai rendu il y a d\u00e9j\u00e0 de nombreu&#8230; H\u00e9 mais c&rsquo;est fini, ces insinuations ?!\u00a0\u00bb. <br>Bref. Mettons que Judith est jeune depuis tant de temps que \u00e7a force le respect.<br>Le p\u00e8re Magloire avait quelques pruniers, et \u00e9tait fain\u00e9ant comme peut l&rsquo;\u00eatre un veuf avec deux gar\u00e7ons adultes et pleins de fougue. D\u00e9j\u00e0 adultes. C&rsquo;est fou comme le temps passe&#8230; Dire que Judith les avait connus quand ils \u00e9taient&#8230; Quand ils n&rsquo;\u00e9taient que des&#8230; Quand ils n&rsquo;\u00e9taient pas si petits que \u00e7a. Voil\u00e0. Donc ces gar\u00e7ons \u00e9taient pleins de fougue, certes, mais avec un grand courant d&rsquo;air entre les oreilles. Judith avait voulu en essayer un, une fois : bien b\u00e2tis, ils venaient en double exemplaire, \u00e7a avait l&rsquo;air d&rsquo;\u00eatre une affaire int\u00e9ressante. H\u00e9las, pendant la p\u00e9riode d&rsquo;essai, au milieu de la nuit, elle s&rsquo;\u00e9tait retrouv\u00e9e avec l&rsquo;oreille coll\u00e9e \u00e0 l&rsquo;oreille de son \u00e9talon. Elle avait entendu la mer, comme dans un coquillage bien vid\u00e9. Elle a courageusement fuit la mar\u00e9e.<br>Mais passons.<br>Le p\u00e8re Magloire, donc, ne cueillait pas ses prunes. Il les ramassait. Ce qui implique que sa r\u00e9colte \u00e9tait toujours dans un \u00e9tat de d\u00e9composition peu d\u00e9fini, et personne d&rsquo;autre que les enfants n&rsquo;avait jamais mang\u00e9 telle quelle une prune du p\u00e8re Magloire. Oui, les enfants ren\u00e2claient \u00e0 g\u00e2cher les quetsches et se d\u00e9vouaient pour sauver une partie de la r\u00e9colte de la pourriture. Les belles \u00e2mes. <br>Tandis que le p\u00e8re Magloire, lui, n&rsquo;\u00e9tait pas du genre \u00e0 risquer de se rompre une vert\u00e8bre sur un escabeau. Ce n&rsquo;est plus un enfant, le p\u00e8re Magloire, c&rsquo;est un respectable g\u00e9niteur qui ne va pas s&rsquo;amuser \u00e0 passer les cl\u00f4tures pour aller chiper les prunes dans son propre terrain. Il se contentait donc d&rsquo;attendre que la gravit\u00e9 se donn\u00e2t la peine de faire son boulot, et plut\u00f4t que de se hisser vers le ciel, se penchait vers l&rsquo;ab\u00eeme pour ramasser ce que les oiseaux ne voulaient plus. Il jetait alors son r\u00e9sidu de r\u00e9colte dans une barrique stock\u00e9e en plein cagnard et pourvue d&rsquo;un couvercle \u00e0 l&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 totalement d\u00e9faillante. Quelques semaines plus tard, pr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre remis de l&rsquo;immense effort de la r\u00e9colte, il vidait le contenu de sa barrique dans une cuve, insectes et larves inclus, et demandait \u00e0 sa prog\u00e9niture d&rsquo;avoir l&rsquo;obligeance de bien vouloir la porter \u00e0 \u00e9bullition.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Non mon fils, \u00e9bullition n&rsquo;est pas une ville. Ni le percepteur. \u00c7a veut dire qu&rsquo;il faut la faire chauffer. Non, pas dans la cuisine. Ici, comme l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re. Et l&rsquo;ann\u00e9e d&rsquo;avant. Ram\u00e8ne du bois, quoi.\u00a0\u00bb<br>Et aid\u00e9 dans ses explications par quelques coups de trique, le p\u00e8re Magloire finissait par distiller une prune de fort mauvaise facture, qu&rsquo;il distribuait alentours en lui pr\u00eatant maintes propri\u00e9t\u00e9s m\u00e9dicinales.<br>Judith en avait constat\u00e9, en effet, quelques-unes : excitante, puis s\u00e9dative, puis, en usage chronique, c\u00e9citante. Oui, \u00e7a rendait aveugle. La faute \u00e0 une distillation simple m\u00eal\u00e9e \u00e0 une hygi\u00e8ne douteuse, et le refus d&rsquo;\u00f4ter les t\u00eates et queues de distillation. \u00ab\u00a0Les gamins ont d\u00e9j\u00e0 du mal \u00e0 comprendre qu&rsquo;un pinard ait du corps, alors une t\u00eate et une queue, on n&rsquo;est pas rendus, asteur !\u00a0\u00bb, justifiait-il dans l&rsquo;intimit\u00e9 du banquet annuel du village.<br>Sachant tout ceci, Judith pesta. \u00ab\u00a0Mon cher Hyacinthe, ton rem\u00e8de, c&rsquo;est pas une cons\u00e9quence, c&rsquo;est une des causes de ton probl\u00e8me. Je vais te pr\u00e9parer une dose d&rsquo;aspiri&#8230; d&rsquo;acide ac\u00e9tylsa&#8230; Une tisane d&rsquo;\u00e9corce de saule. Pas trop chaude.<br>&#8211; Avec du miel.<br>&#8211; Avec du miel.<br>&#8211; Et moins fort.<br>&#8211; Et moins fort.<br>&#8211; Et un nuage de lait.<br>&#8211; Et un nuage de&#8230; Tu ne te moquerais pas, l\u00e0, tout de suite, maintenant, par hasard ?<br>&#8211; Moi ?, dit Hyacinthe, avec un rictus mi-choqu\u00e9, mi-douloureux, mi-narquois.<br>&#8211; T&rsquo;es encore ruisselant d&rsquo;eau de vaisselle, t&rsquo;as un bout de salade dans les cheveux, je serai toi, je ne ferai pas le malin.\u00a0\u00bb<br>Et elle s&rsquo;en fut dans sa cuisi&#8230; dans son labo&#8230; dans &#8230; L\u00e0 o\u00f9 elle pr\u00e9parait ses trucs avec force incantations magiques. Enfin, incantations magiques&#8230; Disons que Judith avait un langage particuli\u00e8rement fleuri, abondant et vari\u00e9, et qu&rsquo;effectivement, \u00ab\u00a0salet\u00e9 de v\u00e9sicule enflamm\u00e9e par les vapeurs m\u00e9phitiques de ces enfoir\u00e9es de terres rares \u00e0 la stabilit\u00e9 copi\u00e9e sur un funambule sous psychotrope\u00a0\u00bb, pour un observateur ignare, \u00e7a peut passer pour l&rsquo;invocation des puissances chtoniennes et impies. Alors qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit que d&rsquo;un honn\u00eate juron. Et elle fouilla, fouilla&#8230; \u00ab\u00a0Non, pas \u00e7a, \u00e7a c&rsquo;est pour blanchir le linge. D&rsquo;o\u00f9-ce que j&rsquo;ai mis l&rsquo;aspiri.. Non, pas \u00e7a non plus, \u00e7a c&rsquo;est un somnif\u00e8re. Tudieu, mais d&rsquo;o\u00f9-ce qu&rsquo;est cette \u00e9corce de saule ? Non, pas \u00e7a, \u00e7a va lui faire des trous dans l&rsquo;estomac. Et aussi apr\u00e8s l&rsquo;estomac. Tiens, c&rsquo;est quoi, \u00e7a ? Ah oui, je me rappelle. Et c&rsquo;est encore stable ? Pas mal, pas mal&#8230; Bon sang, j&rsquo;en avais \u00e0 ne savoir qu&rsquo;en faire&#8230; \u00c7a on ne touche pas, c&rsquo;est sensible aux chocs. Cr\u00e9 nom, j&rsquo;\u00e9tais persuad\u00e9e qu&rsquo;il m&rsquo;en restait ici&#8230; Oh, j&rsquo;ai de l&rsquo;huile de benjoin ? Il faudrait que j&rsquo;en fasse quelque chose&#8230;\u00a0\u00bb<br>Hyacinthe, lui allait mieux. Pas mieux-top ou mieux-mieux, mais mieux quand m\u00eame. Il se leva, histoire de ne pas para\u00eetre totalement \u00e9tranger aux soins que Judith se proposait de lui prodiguer. Et par masochisme, ou par curiosit\u00e9 &#8211; c&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s pareil, il se dirigea vers l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a faisait le plus mal au cr\u00e2ne : les sons de contenants divers qui \u00e9taient entrechoqu\u00e9s.<br>Judith \u00e9tait maintenant assise au milieu d&rsquo;un capharna\u00fcm de fioles, pots, jarres et autres formes tarabiscot\u00e9es. Elle contemplait sa collection de r\u00e9sultats plus ou moins aboutis de mois de travail, perdue et d\u00e9sempar\u00e9e : \u00ab\u00a0Bon ben je crois que je n&rsquo;en ai plus. Je vais devoir aller en chercher.\u00a0\u00bb<br>Hyacinthe, un peu anxieux \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de se retrouver seul au milieu de tous ces produits &#8211; si \u00e7a se trouve ils allaient sortir d&rsquo;eux-m\u00eame de leur contenant pour finir de lui broyer la t\u00eate, proposa : \u00ab\u00a0Je viens avec toi.\u00a0\u00bb Judith leva la t\u00eate : \u00a0\u00bb Mauvaise id\u00e9e. Tu as une tronche \u00e0 faire fuir un pourceau. Attends-moi l\u00e0, je n&rsquo;en ai pas pour longtemps.<br>&#8211; Gn&rsquo;udith, la derni\u00e8re fois que tu es all\u00e9e aux champignons, tu as fini \u00e0 5 lieues d&rsquo;ici.<br>&#8211; Oui ben si le soleil ne se d\u00e9pla\u00e7ait pas n&rsquo;importe comment entre le matin et l&rsquo;apr\u00e8s-midi, je serai rentr\u00e9e tranquillement. Et c&rsquo;\u00e9tait tout \u00e0 fait volontaire. Je voulais passer voir la euh&#8230;<br>&#8211; Gn&rsquo;udith, il suffisait de suivre la route pour ne pas se perdre.<br>&#8211; Je voulais passer voir la p\u00e9pini\u00e9riste.<br>&#8211; En automne ? En rentrant des champignons ?<br>&#8211; Oui, je voulais lui euh&#8230; commander&#8230; un euh&#8230;<br>&#8211; Gn&rsquo;udith ?<br>&#8211; Ouiiiii ? (yeux de biche)<br>&#8211; \u00c7a se voit que tu racontes n&rsquo;importe quoi. Gne viens avec toi. Gn&rsquo;uste pour te voir rentrer. Et moins fort, teutepl\u00e9.\u00a0\u00bb<br>Judith ajusta son ch\u00e2le, empocha un couteau pliant, jeta sa musette sur l&rsquo;\u00e9paule et sortit. Hyacinthe, qui \u00e9tait un peu trop pr\u00e8s, pris \u00e9galement la musette &#8211; mais dans la figure, et sortit \u00e9galement.<br><\/p>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Judith, gn&rsquo;\u00e9tais venu te voir parce que depuis 3 jours gn&rsquo;ai malalat\u00eate.&#8211; En m\u00eame temps, \u00e0 force de te prendre des coups de pelle, \u00e7a n&rsquo;a rien d&rsquo;\u00e9tonnant&#8230;&#8211; Gn&rsquo;ai pris qu&rsquo;un seul coup de pelle. 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