{"id":193,"date":"2024-12-08T17:05:58","date_gmt":"2024-12-08T16:05:58","guid":{"rendered":"http:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/?p=193"},"modified":"2024-12-08T17:05:58","modified_gmt":"2024-12-08T16:05:58","slug":"une-histoire-alambiquee-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/2024\/12\/08\/une-histoire-alambiquee-3\/","title":{"rendered":"Une histoire alambiqu\u00e9e 3"},"content":{"rendered":"\n\t\t\t\t\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est encore loin ?<br>&#8211; Non non, plus tr\u00e8s.<br>&#8211; \u00c7a me para\u00eet super loin.<br>&#8211; \u00c7a va, c&rsquo;est pas si loin que \u00e7a. H\u00e9, il faut savoir faire usagne de ses gn&rsquo;ambes ! Quand on a oubli\u00e9 de refaire ses stocks, il faut marcher. Quand on n&rsquo;a pas de t\u00eate, on a des gn&rsquo;ambes.<br>&#8211; Moui, maugr\u00e9a Judith. Je persiste \u00e0 dire que ce n&rsquo;est pas la bonne route.<br>&#8211; Mais si, mais si.<br>&#8211; Mais non. Pour moi on a pris la mauvaise sortie du village, on aurait d\u00fb descendre vers&#8230;<br>&#8211; Gn&rsquo;udith. Ma mijonne. Tu es tellement mauvaise en orientation que tu t&rsquo;es d\u00e9gn&rsquo;\u00e0 tromp\u00e9e dans un couloir. Donc non, c&rsquo;est par ici.<br>&#8211; Alors \u00e7a c&rsquo;est petit. D\u00e9j\u00e0 c&rsquo;\u00e9tait pas de ma faute si le couloir avait DEUX bouts. \u00c7a fait une chance sur deux, h\u00e9. C&rsquo;est pas gagn\u00e9 \u00e0 tous les coups. Ensuite il y avait une \u00c9NORME cr\u00e9ature cauchemardesque qui me barrait le passage, j&rsquo;ai d\u00fb battre en retraite calmement sur des positions pr\u00e9par\u00e9es \u00e0 l&rsquo;avance.<br>&#8211; Tu es partie en courant en agn&rsquo;itant les bras en l&rsquo;air.<br>&#8211; C&rsquo;est ce que je viens de dire.<br>&#8211; Parce que tu as crois\u00e9 une araij\u00e9e.<br>&#8211; \u00c7a n&rsquo;\u00e9tait pas une araign\u00e9e !\u00a0\u00bb<br>Hyacinthe plissa les yeux en baissant la t\u00eate : \u00ab\u00a0Engueule-moi en chuchotant, s&rsquo;te pla\u00eet !\u00a0\u00bb. Un sourire passa sur son visage : \u00ab\u00a0\u00c7a arrive \u00e0 tout le monde d&rsquo;\u00eatre araign\u00e9lopho&#8230; aragologi&#8230; arachnophobe. Regarde, moi, gn&rsquo;ai bien de l&rsquo;herp\u00e8s&#8230; non, c&rsquo;est pas \u00e7a. Gne suis herp\u00e9tomane&#8230; herig\u00e9&#8230; herp\u00e9tophobe.<br>&#8211; \u00c7a n&rsquo;\u00e9tait pas une araign\u00e9e et je ne suis pas arachnophobe. Les araign\u00e9es sont de mignons petits arthropodes qui ont des pas h\u00e9sitants, des danses amusantes et qui se nourrissent des vermines suceuses de sang. Moi j&rsquo;ai crois\u00e9 un monstre noir et velu aux yeux jaunes. Ils scintillaient dans l\u2019obscurit\u00e9 glauque de cet endroit oubli\u00e9 des dieux, comme si la b\u00eate me jaugeait, pr\u00eate \u00e0 bondir. Sa respiration faisait un bruit \u00e9trange, rauque et roulant, un peu comme le grondement infernal des eaux du Styx. Il avait des griffes r\u00e9tract\u00e9es, mais je les ai devin\u00e9es dans l\u2019\u00e9clat perfide de ses pattes, et des m\u00e2choires sanguinolentes de ses derniers m\u00e9faits. L\u2019air \u00e9tait satur\u00e9 d\u2019une odeur piquante qui m\u2019a fait tousser. \u00c7a sent le diable, j\u2019ai pens\u00e9. \u00bb Judith s&rsquo;arr\u00eata un instant, dramatisant son r\u00e9cit avec un frisson calcul\u00e9.<br>\u00ab Alors \u00e9videmment, j\u2019ai fait demi-tour. C\u2019est une r\u00e9action logique.<br>\u2014 Logn&rsquo;ique. En battant l&rsquo;air de tes bras.<br>\u2014 Oui. Logique, je dis.<br>&#8211; H\u00e9 ben. Gne ne savais pas que notre villagn&rsquo;e \u00e9tait une base avanc\u00e9e des hordes d\u00e9moniaques.<br>&#8211; La ferme. Pis j&rsquo;ai pas \u00e0 me justifier. C&rsquo;est pas la question. La question est : \u00e7a ne me para\u00eet pas \u00eatre la bonne route : c&rsquo;est trop loin.<br>&#8211; C&rsquo;est la bonne route. Tu ne sais pas t&rsquo;orienter. Et arr\u00eate de te plaindre de la distance, hein : quand on n&rsquo;a pas de t\u00eate, on a des gn&rsquo;ambes.<br>&#8211; Ce n&rsquo;est pas parce que je ne sais pas m&rsquo;orienter que c&rsquo;est la bonne route. Ce n&rsquo;est pas parce que j&rsquo;ai souvent faux que tu as n\u00e9cessairement bon. C&rsquo;est pas un argument.<br>&#8211; Tch tch tch tch tch. Malalat\u00eate.<br>&#8211; \u00ab\u00a0Gn\u00e9 gn\u00e9 gn\u00e9, malalat\u00eate\u00a0\u00bb d\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;agit de se justifier, marmonna Judith. Macho, va.<br>&#8211; Qu&rsquo;est-ce que tu as dit ?, demanda Hyacinthe en se retournant.<br>&#8211; Chuut, ta migraine&#8230; malalat\u00eate, tout \u00e7a, silence, calma Judith, l&rsquo;index sur ses l\u00e8vres et la main sur la tempe de son ami.<br>&#8211; Gn&rsquo;ai la vague impression d&rsquo;\u00eatre pris pour un idiot, l\u00e0, tout de suite.<br>&#8211; Mais non, mais non, c&rsquo;est ta migraine, elle te met sur les nerfs\u00a0\u00bb, dit Judith en tapotant sur les cheveux de Hyacinthe.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est horripilant de faire \u00e7a. Il n&rsquo;y a pas mieux pour dire : \u00ab\u00a0Non, je ne te prends pas pour un idiot, je te prends pour un d\u00e9bile profond\u00a0\u00bb. Judith enfon\u00e7a le clou, tout sucre tout miel : \u00ab\u00a0Fais attention au caillou qui d\u00e9passe, l\u00e0. Sinon, on arrive bient\u00f4t ?<br>&#8211; Oui. C&rsquo;est un peu plus loin sur la droite.<br>&#8211; Oh. On est bient\u00f4t arriv\u00e9s ?<br>&#8211; Oui, je viens de te le dire, c&rsquo;est un peu plus loin sur la droite.<br>&#8211; D&rsquo;accord. On est bient\u00f4t arriv\u00e9s ?<br>&#8211; Tu as compris ce que je viens de dire ?<br>&#8211; Oui oui, on tourne \u00e0 droite maintenant.<br>&#8211; Non, c&rsquo;est un peu plus loin. Et la droite c&rsquo;est de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9.<br>&#8211; C&rsquo;est maintenant ? On est presque arriv\u00e9s ?<br>&#8211; Non, c&rsquo;est pas maintenant, maintenant tu prends ton bouquin et tu lis, et tu arr\u00eates d&#8217;emb\u00eater papa qui condui&#8230; Qu&rsquo;est-ce que gne d\u00e9bloque, moi ?\u00a0\u00bb<br>Judith se mit un peu en arri\u00e8re de son ami, croisa ostensiblement les bras et garda le silence. En d&rsquo;autres termes : elle bouda.<br>S&rsquo;ensuivit donc le dialogue imm\u00e9morial avec les gens qui boudent :<br>\u00ab\u00a0Tu boudes.<br>&#8211; Nan.<br>&#8211; Si, tu boudes.<br>&#8211; Nan je boude pas.<br>&#8211; Si tu boudes.<br>&#8211; Arr\u00eate \u00e7a m&rsquo;\u00e9nerve.<br>&#8211; Ah, tu vois, tu boudes.<br>&#8211; La ferme.<br>&#8211; Oh le boudin !<br>&#8211; Tais-toi.<br>&#8211; Oh le gros boudin !<br>&#8211; Au lieu de faire l&rsquo;andouille, regarde o\u00f9 tu vas.\u00a0\u00bb<br>Et boum la t\u00eate. Et de la gorge rageuse du m\u00e2le Sapiens sortit le long cri de guerre ancestral du quidam d\u00e9boussol\u00e9, ce cri maintes fois pouss\u00e9 par des g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;\u00e9tourdis qui ne regardent pas devant eux : \u00a0\u00bb Cr\u00e9 vingt noms de salet\u00e9 de bon sang de bonsoir d&rsquo;idiot d\u00e9gn\u00e9n\u00e9r\u00e9 ! Mais qui qu&rsquo;a foutu un unique arbre aux branches basses le long du chemin en plein milieu des champs ?<br>&#8211; L&rsquo;unique arbre aux branches basses au milieu des champs, tu es bien content de l&rsquo;avoir quand tu moissonnes en plein cagnard. Sinon, avec un boudin et une andouille on a un beau plateau de charcuterie. Oui, en plus, s&rsquo;\u00e9nerver \u00e7a fait mal, hein ?\u00a0\u00bb<br><\/p>\n\n\n\n<p>Quelques temps plus tard et apr\u00e8s de bien trop nombreux pas au go\u00fbt de Judith, Hyacinthe s&rsquo;arr\u00eata, \u00e9carta les bras comme pour s\u00e9parer les eaux de la mer Rouge et dit : \u00ab\u00a0Et voil\u00e0 !\u00a0\u00bb<br>Et juste apr\u00e8s, Hyacinthe plissa la yeux et se tint le front : il avait parl\u00e9 trop fort. Mais il \u00e9tait quand m\u00eame fier de lui.<br>\u00ab\u00a0Euh&#8230; Voil\u00e0 quoi ?, chuchota Judith.<br>&#8211; Ben, des saules. Tu cherchais de l&rsquo;\u00e9corce de saule, voil\u00e0 des saules, plus qu&rsquo;\u00e0 prendre l&rsquo;\u00e9corce, expliqua-t-il en bombant le torse.<br>&#8211; Les ch\u00eanes li\u00e8ge.<br>&#8211; Pardon ?<br>&#8211; Les ch\u00eanes li\u00e8ge. Ce sont les ch\u00eanes li\u00e8ge dont on r\u00e9colte l&rsquo;\u00e9corce \u00e0 la sagouin. Pour avoir de l&rsquo;\u00e9corce de saule, on va chez le vanneur.<br>&#8211; &#8230;<br>&#8211; C&rsquo;est bien les mecs, \u00e7a. \u00c7a t&rsquo;explique la vie, mais \u00e7a n&rsquo;a pas compris le d\u00e9but du probl\u00e8me. Allez, retour au village.<br>&#8211; Euh, attends. Pourquoi le vanneur ?<br>&#8211; Il utilise quoi, comme mati\u00e8re premi\u00e8re, le vanneur ?<br>&#8211; De&#8230; de l&rsquo;osier ?<br>&#8211; Tr\u00e8s bien, et c&rsquo;est quoi de l&rsquo;osier ?<br>&#8211; De&#8230; euh&#8230; des tignes ?<br>&#8211; C&rsquo;est bien, tu progresses, des tiges de quel arbre ?<br>&#8211; C&rsquo;est pas un arbre, l&rsquo;osier ?<br>&#8211; Oh. Si. Bien s\u00fbr. Un arbre. De l&rsquo;esp\u00e8ce Osierus Vulgaris, d\u00e9crite par Hyacinthe T. Con en 1382 avant l&rsquo;invention de l&rsquo;intelligence.<br>&#8211; Gne sens une l\u00e9g\u00e8re pointe de sarcasme dans ton discours.<br>&#8211; ATTENTION FAIS GAFFE ! L\u00c0 ! Un euph\u00e9misme sauvage !<br>&#8211; Gueule pas, par piti\u00e9 gueule pas, \u00e7a fait super mal.<br>&#8211; Pardon. C&rsquo;est du saule, ici, l&rsquo;osier blanc. C&rsquo;est m\u00eame du saule \u00e9corc\u00e9. \u00c9corce qui est par cons\u00e9quent un d\u00e9chet pour le vanneur, dont il sera tr\u00e8s heureux de nous c\u00e9der quelques lots.<br>&#8211; Mais c&rsquo;est super intelligent !<br>&#8211; Comme quoi, quand on n&rsquo;a pas de t\u00eate, les jambes ne servent \u00e0 rien non plus. Allez, retour \u00e0 l&rsquo;envoyeeEEEEEEUR !\u00a0\u00bb, dit Judith en tournant \u00e0 gauche et en disparaissant.<br>\u00ab\u00a0Mais ne gueule pas, par piti\u00e9\u00e9\u00c9\u00c9\u00c9\u00c9\u00c9 !\u00a0\u00bb ajouta Hyacinthe. En train de plisser les yeux de douleur et fort occup\u00e9 \u00e0 ne pas se laisser distancer, il n&rsquo;avait pas vu o\u00f9 il allait en lui embo\u00eetant le pas, et une branche ploy\u00e9e par Judith lui \u00e9tait revenue dans la figure, l&rsquo;envoyant dans le m\u00eame trou.<br><\/p>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est encore loin ?&#8211; Non non, plus tr\u00e8s.&#8211; \u00c7a me para\u00eet super loin.&#8211; \u00c7a va, c&rsquo;est pas si loin que \u00e7a. H\u00e9, il faut savoir faire usagne de ses gn&rsquo;ambes ! Quand on a oubli\u00e9 de refaire ses stocks, il faut marcher. Quand on n&rsquo;a pas de t\u00eate, on a des gn&rsquo;ambes.&#8211; Moui, maugr\u00e9a Judith. 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