{"id":219,"date":"2024-12-27T20:01:12","date_gmt":"2024-12-27T19:01:12","guid":{"rendered":"http:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/?p=219"},"modified":"2024-12-27T20:01:12","modified_gmt":"2024-12-27T19:01:12","slug":"une-histoire-de-noel-le-chant-du-soleil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/2024\/12\/27\/une-histoire-de-noel-le-chant-du-soleil\/","title":{"rendered":"Une histoire de No\u00ebl : le chant du soleil"},"content":{"rendered":"\n\t\t\t\t\n<p>\u00ab\u00a0Maman, maman, maman !\u00a0\u00bb<br>Il est des matins qui sonnent comme des charges wagn\u00e9riennes.<br>\u00ab\u00a0Maman, maman, maman !\u00a0\u00bb<br>Il est des matins o\u00f9 on pr\u00e9f\u00e9rerait que ce soit le r\u00e9veil qui sonne : \u00e7a sonnerait moins t\u00f4t.<br>\u00ab\u00a0Maman, maman, maman !\u00a0\u00bb<br><em>Ouverture de la Cavalerie l\u00e9g\u00e8re<\/em>, von Supp\u00e9, XIX\u00e8me.<br>La cavalerie en \u00e9tait pr\u00e9sentement \u00e0 bondir sur le lit, manifestant une exub\u00e9rance dans la joie de vivre peu seyante pour un d\u00e9but d\u00e9cembre terne et pluvieux. Le temps \u00e9tait triste comme un \u00e9l\u00e9phant dans une \u00e9table. Le temps \u00e9tait gris comme un russe \u00e0 la fermeture du bar. Gwena\u00eblle se retourna dans un b\u00e2illement inconfortable.<br>\u00ab\u00a0C&rsquo;est aujourd&rsquo;hui, maman ! Tu m&rsquo;as dit que c&rsquo;\u00e9tait aujourd&rsquo;hui ! Et aujourd&rsquo;hui est un&#8230; Il dirait quoi, papa ? Pour moi c&rsquo;est un r\u00e9 ! Aujourd&rsquo;hui est un r\u00e9 !<br>&#8211; Bonjour ma ch\u00e9rie. On est quel jour ? Il est quelle heure ? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on mange ?\u00a0\u00bb<br>H\u00e9l\u00e8ne bondissait d&rsquo;exaltation dans toute la chambre. Si le soleil \u00e9tait en gr\u00e8ve, la petite fille l&rsquo;aurait remplac\u00e9 tout un mois sans sourciller.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout d&rsquo;un temps qui parut extr\u00eamement long \u00e0 H\u00e9l\u00e8ne &#8211; il avait fallu attendre maman, prendre le petit d\u00e9jeuner, attendre maman, se brosser les dents, attendre maman, se coiffer, attendre maman, s&rsquo;habiller, attendre maman, faire pipi (deux fois), attendre maman &#8211; , les filles \u00e9taient pr\u00eates \u00e0 partir. Enfin presque. Derni\u00e8re pause impr\u00e9vue : caca.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait dans ce genre de supermarch\u00e9 des fringues, o\u00f9 des vendeurs qui r\u00eavaient d&rsquo;\u00eatre des mod\u00e8les essayaient de persuader des comptables que les rayures, certes \u00e7a amincit, monsieur, mais quand elles sont dans l&rsquo;autre sens. La lumi\u00e8re piquait les yeux : c&rsquo;est la violence des tubes fluorescents quand on vient d&rsquo;un ciel comme une chape de b\u00e9ton. Les hauts-parleurs diffusaient l&rsquo;<em>entr\u00e9e des gladiateurs<\/em>, incongruit\u00e9 sonore dans ce temple de la consommation.<br>\u00ab\u00a0Papa, il la joue, cette musique-l\u00e0, non ? Je suis s\u00fbre qu&rsquo;il me l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9e. Oh les beaux costumes ! Oh l\u00e0 l\u00e0, maman, regarde celui-l\u00e0 !<br>&#8211; Oui ma ch\u00e9rie.<br>&#8211; Il va \u00eatre tellement beau, papa, l\u00e0-dedans !<br>&#8211; Oui ma ch\u00e9rie.<br>&#8211; On choisit lequel ?<br>&#8211; Je.. je ne sais pas trop, mon ange.<br>&#8211; Celui-l\u00e0 !<br>&#8211; Celui&#8230; Je ne pense pas, ma puce.<br>&#8211; Mais pourquoi ?<br>&#8211; Je ne crois pas que le jaune soit une bonne couleur pour papa. Il faudrait quelque chose de plus sombre.<br>&#8211; Mais non, maman ! Jaune c&rsquo;est le soleil, jaune c&rsquo;est la joie, jaune c&rsquo;est le coeur des p\u00e2querettes.<br>&#8211; C&rsquo;est vrai ma puce, c&rsquo;est vrai&#8230;<br>&#8211; Celui-l\u00e0, maman, le jaune il est tr\u00e8s bien. On le prends, hein, dis ? Tu pleures ?\u00a0\u00bb<br>Gwena\u00eblle prit sa fille par la main, cet horrible paquet de chiffons jaun\u00e2tres de l&rsquo;autre, et couru vers leur prochaine destination.<br><\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9l\u00e8ne connaissait bien ces b\u00e2timents, depuis des semaines qu&rsquo;elle y allait voir son p\u00e8re. Pour les adultes, c&rsquo;\u00e9tait moche comme le croisement entre un blockhaus et un ch\u00e2teau de cartes. Sous les fen\u00eatres toujours ferm\u00e9es, le gris d\u00e9goulinait sur le gris dans un effet d&rsquo;abandon. Les climatisations ronronnaient pour expulser leur air vici\u00e9 par la chaleur. Pour la petite fille, avec ses bips, ses chuintements et le roulement des chariots, l&rsquo;endroit sonnait comme l&rsquo;<em>air du cygne<\/em> des <em>Carmina burana<\/em>. <br>H\u00e9l\u00e8ne et sa maman mont\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Norbert fit mine de ne pas voir le paquet que sa conjointe essayait de dissimuler tant bien que mal. \u00ab\u00a0Ne me le cache pas, Gwena\u00ebIle. Je sais. Ce n&rsquo;est pas grave. Ca me touche, m\u00eame.\u00a0\u00bb Et il \u00e9carta les bras pour accueillir sa fille. \u00ab\u00a0Papa, papa, je ne devrais pas te le dire, on vient de trouver ton cadeau !<br>&#8211; C&rsquo;est gentil, ma puce. Tu vas bien ?<br>&#8211; Oh oui, papa. J&rsquo;ai mang\u00e9 des cr\u00eapes hier, mais je me suis tromp\u00e9e j&rsquo;ai mis trop de confiture. Dis donc, tu as encore maigri. Tu me joues quelque chose ?<br>&#8211; Bien s\u00fbr mon coeur.\u00a0\u00bb<br><\/p>\n\n\n\n<p>Gwena\u00eblle apporta l&rsquo;antique bo\u00eete lamell\u00e9e et vernie, l&rsquo;ouvrit, et tendit \u00e0 son conjoint l&rsquo;instrument qui y \u00e9tait. Il la remercia d&rsquo;un hochement de t\u00eate et mit son instrument \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule. Il ajusta la position de sa perfusion et joua. H\u00e9l\u00e8ne n&rsquo;avait d&rsquo;yeux que pour lui. Les sons gr\u00eales s&rsquo;\u00e9lev\u00e8rent dans la chambre d\u00e9labr\u00e9e de cet h\u00f4pital public. Norbert ne jouait pas tr\u00e8s bien, et il luttait pour contr\u00f4ler son corps malgr\u00e9 la morphine dont il \u00e9tait satur\u00e9. Il jouait les comptines qu&rsquo;il chantait au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e avec H\u00e9l\u00e8ne, le soir, comme on dit une pri\u00e8re, la pri\u00e8re des gens qui ne croient pas au ciel. Il jouait pour sa fille, pour retrouver ces instants de bonheur que la maladie lui avait vol\u00e9. Puis l&rsquo;instrument se tut, il ferma les yeux, et H\u00e9l\u00e8ne vint lui faire un c\u00e2lin.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 15 d\u00e9cembre, \u00e0 la maison.<br>\u00ab\u00a0Il va le mettre quand, son nouveau costume, papa ?<br>&#8211; Le plus tard possible, ma ch\u00e9rie, le plus tard possible.<br>&#8211; Il va \u00eatre beau, papa, tout en jaune comme \u00e7a.<br>&#8211; Il va \u00eatre magnifique ma ch\u00e9rie. Magnifique.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le 15 d\u00e9cembre, \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9 de soins palliatifs.<br>\u00ab\u00a0Mais papa, tu dois avoir tr\u00e8s peur. Ca fait peur de mourir, non ?<br>&#8211; Ca va, ma ch\u00e9rie.<br>&#8211; Comment tu fais ?<br>&#8211; C&rsquo;est assez simple ma puce : je t&rsquo;ai. Tu es l\u00e0. Prends soin de toi mon ange, j&rsquo;ai besoin de toi.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le 18 d\u00e9cembre, le papa d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne avait mis son costume jaune. Comme il \u00e9tait beau ! Il \u00e9tait allong\u00e9 parmi les fleurs, et H\u00e9l\u00e8ne \u00e9tait tr\u00e8s triste, notamment parce qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas trouv\u00e9 de p\u00e2querettes. H\u00e9l\u00e8ne pleura beaucoup. Elle pleura m\u00eame tous les jours pendant toute la semaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin de No\u00ebl, H\u00e9l\u00e8ne alla voir le sapin. Elle l&rsquo;avait fait elle-m\u00eame, car sa m\u00e8re, disait-elle, n&rsquo;avait pas le coeur \u00e0 \u00e7a. Toutes les boules \u00e9taient d&rsquo;un seul c\u00f4t\u00e9, et il n&rsquo;y en avait pas beaucoup. C&rsquo;est que c&rsquo;est ennuyeux, pour une enfant, d&rsquo;accrocher toute seule toutes les boules et toutes les guirlandes. Elle avait fait de son mieux.<br>Mais sous le sapin, il y avait une bo\u00eete, comme celle que son papa avait, juste un peu plus petite. Sur la bo\u00eete, il y avait une enveloppe, et dans l&rsquo;enveloppe, un papier couvert d&rsquo;une \u00e9criture tremblotante : \u00ab\u00a0Ma ch\u00e9rie,<br>C&rsquo;est avec regret que j&rsquo;ai d\u00fb partir. J&rsquo;ai un peu honte de te laisser seule avec maman, mais je n&rsquo;ai pas choisi. Je crois qu&rsquo;il faudra que tu fasses la musique toute seule dor\u00e9navant. Alors je t&rsquo;ai mis un instrument.<br>C&rsquo;est difficile, mais tu as d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu des choses bien plus difficiles. Toute la musique que j&rsquo;ai essay\u00e9 de t&rsquo;apporter est l\u00e0, dans cette petite bo\u00eete. Et je crois que \u00e7a te prendra toute ta vie \u00e0 l&rsquo;en faire sortir.\u00a0\u00bb<br>Ce No\u00ebl-l\u00e0 fut le premier jour o\u00f9 H\u00e9l\u00e8ne ouvrit la bo\u00eete. Depuis, elle l&rsquo;ouvre tous les jours. Elle l&rsquo;a ador\u00e9e, elle l&rsquo;a ha\u00efe, elle en a ri, elle en a pleur\u00e9, mais tous les jours, elle l&rsquo;a ouverte. Et l&rsquo;ouvre encore.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Elle l&rsquo;ouvrait encore 20 ans plus tard, m\u00eame si ce n&rsquo;\u00e9tait plus vraiment exactement la m\u00eame. Ce soir-l\u00e0, elle jeta un regard en arri\u00e8re sur sa vieille bo\u00eete en bois verni, ouverte dans la loge. Elle \u00e9tait couverte d&rsquo;autocollants et d\u00e9bordait de photos. En montant sur la sc\u00e8ne richement \u00e9clair\u00e9e, H\u00e9l\u00e8ne sourit avant d\u2019attraper le micro. Son regard se perdit dans le fond de la salle, l\u00e0 o\u00f9 on ne distingue plus les formes, l\u00e0 o\u00f9 les enfants excit\u00e9s crient leur impatience \u00e0 vivre. <br>\u00ab\u00a0No\u00ebl est pour moi le jour le plus vivant de l&rsquo;ann\u00e9e. Pour chaque enfant et tous les ans, il y a un \u00ab\u00a0avant\u00a0\u00bb et un \u00ab\u00a0apr\u00e8s\u00a0\u00bb No\u00ebl. Pour moi, ce fut le jour o\u00f9 j&rsquo;ai re\u00e7u mon instrument, et o\u00f9 j&rsquo;ai compris que la musique \u00e9tait le lien entre les coeurs. Et parce que c&rsquo;est \u00e0 No\u00ebl qu&rsquo;a commenc\u00e9 ma qu\u00eate musicale, je d\u00e9die ce concert, comme tous les ans, \u00e0 toi, papa.\u00a0\u00bb<br><\/p>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Maman, maman, maman !\u00a0\u00bbIl est des matins qui sonnent comme des charges wagn\u00e9riennes.\u00ab\u00a0Maman, maman, maman !\u00a0\u00bbIl est des matins o\u00f9 on pr\u00e9f\u00e9rerait que ce soit le r\u00e9veil qui sonne : \u00e7a sonnerait moins t\u00f4t.\u00ab\u00a0Maman, maman, maman !\u00a0\u00bbOuverture de la Cavalerie l\u00e9g\u00e8re, von Supp\u00e9, XIX\u00e8me.La cavalerie en \u00e9tait pr\u00e9sentement \u00e0 bondir sur le lit, manifestant une [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-219","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-textes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/219","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=219"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/219\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=219"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=219"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=219"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}