{"id":371,"date":"2024-12-11T10:36:04","date_gmt":"2024-12-11T09:36:04","guid":{"rendered":"http:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/?p=371"},"modified":"2024-12-11T10:36:04","modified_gmt":"2024-12-11T09:36:04","slug":"une-histoire-alambiquee-6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/2024\/12\/11\/une-histoire-alambiquee-6\/","title":{"rendered":"Une histoire alambiqu\u00e9e 6"},"content":{"rendered":"\n\t\t\t\t\n<p>Le vantail s&rsquo;ouvrit dans un grincement sinistre. Profitant de cette aubaine inesp\u00e9r\u00e9e, une lumi\u00e8re blafarde de matin d\u00e9gueulasse se faufila dans le trou \u00e0 rat o\u00f9 Judith et la brute ronflaient du sommeil des affam\u00e9s. \u00c0 sa suite, un air froid comme une couleuvre, insidieux comme une pluie froide et vici\u00e9 comme une d\u00e9charge coula dans le terrier des malheureux. Une voix pin\u00e7ante, grin\u00e7ante et gueulante se fit entendre : \u00ab\u00a0Debout, fain\u00e9ant ! C&rsquo;est mercredi, et le mercredi, je chasse !\u00a0\u00bb<br>Judith sursauta dans un bond : \u00ab\u00a0Quel amput\u00e9 des neurones fini au perchlorate de mangan\u00e8se ose beugler dans mes oreilles avant midi ?\u00a0\u00bb Il ne faut pas se relever brutalement, comme \u00e7a, quand on a une entorse toute fra\u00eeche : \u00ab\u00a0A\u00efe ma cheville, chi\u00e9 \u00e7a fait mal !\u00a0\u00bb Sinon on finit \u00e0 regarder par terre, courb\u00e9e et accroupie, \u00e0 se tenir le membre bless\u00e9. C&rsquo;est dans cette position qu&rsquo;elle d\u00e9couvrit la pointe d&rsquo;une botte de cuir noir. Et lentement, tr\u00e8s lentement, son regard suivit la botte, d\u00e9couvrant un pantalon de velours noir \u00e9galement, sombre comme un jour sans espoir. Puis il remonta le long d&rsquo;un justaucorps vert \u00e9m\u00e9tique, comme en portent les chasseurs, couvert d&rsquo;une veste de cuir vieux mais entretenu. Il grimpa encore pour rencontrer un visage de la blancheur de la fa\u00efence d&rsquo;aisance, encadr\u00e9 par des cheveux noirs de charbon coup\u00e9s en un carr\u00e9 s\u00e9v\u00e8re. La t\u00eate \u00e9tait nue, sans coiffe aucune, et fi\u00e8re. Dans le m\u00eame temps, le regard inconnu glissa le long du corps de Judith. D&rsquo;abord sur sa figure, couverte de boue et parsem\u00e9e de taches de son, perdue dans une tignasse oscillant entre l&rsquo;auburn et le d\u00e9lav\u00e9. Puis sur ses \u00e9paules recouvertes d&rsquo;un ch\u00e2le trou\u00e9, le buste serr\u00e9 dans une blouse maladroitement brod\u00e9e. Ensuite sur sa jupe ample, us\u00e9e et pleine de replis, pour finir par ses pauvres godasses qui r\u00eavaient d&rsquo;un pass\u00e9 plus glorieux.<br>Les regards s&rsquo;accroch\u00e8rent, et le monde sembla s&rsquo;immobiliser. Judith se redressa lentement, le dos raide de fiert\u00e9. Ses prunelles d&rsquo;un brun velout\u00e9 crois\u00e8rent l&rsquo;acide vert de celles de l&rsquo;autre. Les \u00e2mes se jaugeaient. Les yeux \u00e9taient \u00e0 m\u00eame hauteur et ne cillaient pas. Ceux de Judith \u00e9taient interrogatifs, et les autres inquisiteurs.<br>\u00ab\u00a0Bon, mes biches, quand vous aurez fini de vous reluquer, on pourra peut-\u00eatre faire quelque chose de la journ\u00e9e ?\u00a0\u00bb<br>La femme en vert tourna lentement la t\u00eate vers lui et le fusilla du regard. L&rsquo;effet fut imm\u00e9diat : la brute se renfrogna dans un coin d&rsquo;ombre.<br>\u00ab\u00a0Qui est cette femelle femme ? dit la voix avec autorit\u00e9.<br>&#8211; C&rsquo;est le braconnier que j&rsquo;ai captur\u00e9 hier.\u00a0\u00bb<br>Le regard fron\u00e7a les sourcils.<br>\u00ab\u00a0Si, je l&rsquo;ai trouv\u00e9e dans le pi\u00e8ge hier.\u00a0\u00bb<br>Le regard fron\u00e7a davantage les sourcils.<br>\u00ab\u00a0C&rsquo;est pas un braconnier braconnant. Mon braconnier court encore les bois bois\u00e9s. Qui est-ce ?<br>&#8211; C&rsquo;est euh&#8230; c&rsquo;est&#8230;\u00a0\u00bb<br>Judith comprit. Elle n&rsquo;\u00e9tait que la malheureuse victime collat\u00e9rale d&rsquo;un jeu morbide entre cette terrible dame et un pauvre cr\u00e8ve-la-faim qui chassait les lapins dans la for\u00eat. Elle allait pouvoir rentrer chez elle.<br>C&rsquo;\u00e9tait sans compter que le trappeur devait maintenant justifier une capture inutile, ce qu&rsquo;il fit ainsi :<br>\u00ab\u00a0C&rsquo;est une sorci\u00e8re !<br>&#8211; Une sorci\u00e8re ?\u00a0\u00bb L&rsquo;inconnue jeta un regard en biais \u00e0 Judith. Peut-\u00eatre l&rsquo;avait elle mal \u00e9valu\u00e9e en premi\u00e8re instance.<br>\u00ab\u00a0Une sorci\u00e8re comment ?<br>&#8211; Une sorci\u00e8re ensorcelante ! Elle m&rsquo;a fait \u00e7a !,\u00a0\u00bb argumenta-t-il en secouant ses mains empaquet\u00e9es pour appuyer son propos.<br>Judith se sentit dans une posture l\u00e9g\u00e8rement f\u00e2cheuse, tendance jugement exp\u00e9ditif. Elle prit la parole : \u00ab\u00a0Alors, euh, techniquement, il s&rsquo;est fait \u00e7a tout seul.\u00a0\u00bb Quoi ? C&rsquo;\u00e9tait bien lui qui avait mis les mains dans la chaux, non ?<br>Ca n&rsquo;eut pas l&rsquo;effet escompt\u00e9 : \u00ab\u00a0Je vous ai autoris\u00e9e \u00e0 parler ?<br>&#8211; Fleubeuleu\u00a0\u00bb, fit l&rsquo;amour-propre de Judith.<br>\u00ab\u00a0Une sorci\u00e8re&#8230; int\u00e9ressant\u00a0\u00bb, r\u00e9p\u00e9ta l&rsquo;inconnue.<br>Le mot atteint Judith comme une fl\u00e9chette empoisonn\u00e9e. Le poison \u00e9tait de la terreur pure. Judith n&rsquo;\u00e9tait pas sans ignorer la haine que la vindicte populaire porte aux sorci\u00e8res, et se voir affubl\u00e9e de cet \u00e9pith\u00e8te avait tendance \u00e0 raccourcir drastiquement votre esp\u00e9rance de vie.<br>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai besoin d&rsquo;une sorci\u00e8re. Je vous retrouve apr\u00e8s la chasse, cet apr\u00e8s-midi, au castel ch\u00e2telain. Soyez ponctuelle.<br>&#8211; J&rsquo;ai une entorse, comment je me d\u00e9place ?<br>&#8211; Un d\u00e9tail.\u00a0\u00bb<br>Et la ch\u00e2telaine sortit de la maisonnette qui maintenant semblait ardemment confortable \u00e0 la promue sorci\u00e8re. Elle prit la hache d&rsquo;armes qu&rsquo;elle portait \u00e0 la ceinture &#8211; on se bat avec ce qu&rsquo;on veut &#8211; et de quatre coups bien sentis, fit tomber deux branches fourchues tout \u00e0 fait appropri\u00e9es \u00e0 l&rsquo;usage de b\u00e9quilles.<br>Une de ces branches portait un nid. Son habitant, furieux de se voir d\u00e9log\u00e9, s&rsquo;envola d&rsquo;un battement d&rsquo;ailes rageur. Il remonta le ruisseau, tourna trois fois au-dessus des eaux et, d&rsquo;un naturel rancunier, l\u00e2cha sa vengeance d&rsquo;un trait blanc. Le projectile, filant droit comme la justice, s&rsquo;abattit pile sur le cr\u00e2ne d&rsquo;un Hyacinthe qui, jusque-l\u00e0, flirtait avec l&rsquo;inconscience. Son regard vide fixa le ciel un instant. Puis il grogna, et ses yeux se referm\u00e8rent tout seuls.<br>Judith s&rsquo;appr\u00eatait donc \u00e0 vider les lieux en b\u00e9quilles. Elle se retourna pour demander son chemin, et vit que par un triste coup de malchance, il se trouvait que le petit arbre \u00e9lagu\u00e9 par la ch\u00e2telaine soutenait un tr\u00e8s vieux ch\u00eane, respectable mais moisi, qui attendait l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 en surplomb de la demeure du trappeur. Pauvre ch\u00eane, de finir ainsi sa glorieuse carri\u00e8re, \u00e0 s&rsquo;effondrer sur le toit branlant d&rsquo;une bicoque mal retap\u00e9e.<br>Le trappeur, les mains souffreteuses, vit l&rsquo;arbre. Sa maison. L&rsquo;arbre. Sa maison. La rencontre entre les deux. D&rsquo;abord, il ne dit rien. Puis ses l\u00e8vres trembl\u00e8rent, ses \u00e9paules secou\u00e9es de petits soubresauts. Une premi\u00e8re larme coula lentement, comme \u00e0 regret, suivie par d&rsquo;autres qui roul\u00e8rent en silence le long de ses joues sales.<br><br><\/p>\n\n\n\n<p>Mais on le h\u00e9lait : \u00ab\u00a0Bon, on y va ? Et allez mettre un pantalon, c&rsquo;est ind\u00e9cent !\u00a0\u00bb<br><\/p>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le vantail s&rsquo;ouvrit dans un grincement sinistre. Profitant de cette aubaine inesp\u00e9r\u00e9e, une lumi\u00e8re blafarde de matin d\u00e9gueulasse se faufila dans le trou \u00e0 rat o\u00f9 Judith et la brute ronflaient du sommeil des affam\u00e9s. \u00c0 sa suite, un air froid comme une couleuvre, insidieux comme une pluie froide et vici\u00e9 comme une d\u00e9charge coula [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,4],"tags":[],"class_list":["post-371","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-textes","category-une-histoire-alambiquee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/371","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=371"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/371\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=371"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=371"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=371"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}