{"id":466,"date":"2024-12-19T08:22:15","date_gmt":"2024-12-19T07:22:15","guid":{"rendered":"http:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/?p=466"},"modified":"2024-12-19T08:22:15","modified_gmt":"2024-12-19T07:22:15","slug":"une-histoire-alambiquee-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/2024\/12\/19\/une-histoire-alambiquee-10\/","title":{"rendered":"Une histoire alambiqu\u00e9e 10"},"content":{"rendered":"\n\t\t\t\t\n<p>Hyacinthe se r\u00e9veilla avec une \u00e9norme migraine. Il grima\u00e7a en se relevant, il grima\u00e7a devant sa tisane, il grima\u00e7a en se rasant. Son visage \u00e9tait tout gonfl\u00e9, sa t\u00eate bourdonnait. Il avait l&rsquo;impression qu&rsquo;elle allait exploser. Chaque battement de c\u0153ur r\u00e9sonnait dans son cr\u00e2ne comme dans une cath\u00e9drale. Il mit un bonnet. Il se sentit mieux. Mais il avait \u00e0 faire.<br>Il prit son mat\u00e9riel : m\u00e8tre ruban &#8211; qui n&rsquo;\u00e9tait pas en m\u00e8tres, \u00e9videmment, ciseaux, aiguilles, papier soie. Il partit chez Judith. Naturellement, il pleuvait cet immonde crachin fin et transper\u00e7ant qui para\u00eet anodin en partant, mais qui vous ruine une demie-heure de brushing avant d&rsquo;avoir dit ouf.<br>Il toqua. \u00c0 la fen\u00eatre. Pas folle, la gu\u00eape. Enfin, pas v\u00e9ritablement \u00e0 la fen\u00eatre : les volets \u00e9taient ferm\u00e9s, donc il tambourina dessus. Un peu plus fort. \u00ab\u00a0Dis donc, elle est sourde ?\u00a0\u00bb Il r\u00e9essaya plus fort. \u00ab\u00a0H\u00e9 ho !\u00a0\u00bb. Il tapa du poing. \u00ab\u00a0Elle dort ? Elle compte me laisser moisir sous la flotte ?\u00a0\u00bb<br>Judith, elle, s&rsquo;habillait.\u00a0\u00bb Bon, c&rsquo;est quoi ce raffut ?\u00a0\u00bb Elle se dirigea vers la fen\u00eatre en enfilant son ch\u00e2le. \u00ab\u00a0Oui, oui, \u00e7a vient, \u00e7a vient.\u00a0\u00bb Elle tira le battant. \u00ab\u00a0Oui, c&rsquo;est bon, on a entendu, on arrive.\u00a0\u00bb Puis, d&rsquo;un geste machinal, elle poussa le lourd volet de bois qui claqua contre le mur : boum boum. <br>\u00ab\u00a0Boum boum ? C&rsquo;est un boum de trop, \u00e7a, non ?\u00a0\u00bb<br>Judith se pencha au-dehors. Assis par terre, Hyacinthe se tenait la t\u00eate en geignant : \u00ab\u00a0Gn&rsquo;aurais d\u00fb m&rsquo;en douter, Gn&rsquo;aurais d\u00fb m&rsquo;en douter&#8230;<br>&#8211; Oups ! D\u00e9sol\u00e9e, je ne pouvais pas te voir. Je viens t&rsquo;ouvrir. \u00ab\u00a0<br>Une fois entr\u00e9, il l\u00e2cha son fourbi sur la table et, s&rsquo;effondrant sur une chaise, d\u00e9clara :<br>\u00ab\u00a0Gn&rsquo;ai brutalement un coup de fatigue, l\u00e0. Mais reprenons. Tu as \u00e0 peu pr\u00e8s&#8230; Tu as exactement la m\u00eame stature que la ch\u00e2telaine. Donc, si tu le veux bien, on va faire la conception directement sur toi. Mais avant quelques dessins.\u00a0\u00bb<br>Il griffonna quelques silhouettes. Judith le regardait : \u00ab\u00a0\u00c7a m&rsquo;a l&rsquo;air mal proportionn\u00e9, c&rsquo;t&rsquo;affaire.\u00a0\u00bb<br>Hyacinthe s&rsquo;arr\u00eata net. Il lui tendit le crayon : \u00ab\u00a0Il vous en prie.\u00a0\u00bb<br>Toute petite d\u00e9j\u00e0, Judith ne savait pas dessiner. Et comme toute personne qui ne sait pas dessiner, il lui fallait crayons, peintures, pastels, et surtout une bonne blouse, pour accoucher d&rsquo;un bonhomme b\u00e2ton aux mains palm\u00e9es.<br>\u00ab\u00a0Heu, non non \u00e7a va aller, je ne dirai plus rien, merci.<br>&#8211; J&rsquo;essaie de trouver une vue d&rsquo;ensemble, je ne suis pas en train de peindre un Botticelli. Alors. Cette dame a beaucoup d&rsquo;activit\u00e9 physique, j&rsquo;ai pu le constater par moi-m\u00eame. Donc on va plut\u00f4t miser l\u00e0-dessus. Plut\u00f4t taille fine, dos muscl\u00e9. On peut donc \u00e9toffer un peu le devant.\u00a0\u00bb<br>N\u00e9anmoins et pour les \u00e9tudiants anatomistes, il faut savoir que le canon humain, et pr\u00e9cis\u00e9ment, le canon humain f\u00e9minin, est d&rsquo;une hauteur de sept t\u00eates. Le tronc est d&rsquo;ordinaire repr\u00e9sent\u00e9 par trois t\u00eates, la largeur d&rsquo;\u00e9paules est d&rsquo;environ deux t\u00eates. Hyacinthe, ici, dessinait plut\u00f4t sur un canon de neuf t\u00eates. Rien \u00e0 voir avec l&rsquo;hydre, soyez attentifs s&rsquo;il vous pla\u00eet.<br>Et il griffonnait. Le fusain noircissait la page. Quelquefois il s&rsquo;arr\u00eatait, regardait son \u0153uvre, la jetait dans la chemin\u00e9e et recommen\u00e7ait. Judith suivait ces gestes avec attention. C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu&rsquo;elle voyait son ami \u00e0 son ouvrage. Elle le connaissait plut\u00f4t comme un sympathique hypocondriaque que comme un cr\u00e9ateur passionn\u00e9.<br>Mais le temps passait, et Judith lui dit : \u00ab\u00a0Je dois passer chez les Magloire.<br>&#8211; Besoin d&rsquo;oublier de mauvais souvenirs ?<br>&#8211; Non, merci, je ne bois pas. Ils font bien toujours du mouton ?\u00a0\u00bb<br>Elle revint bien longtemps apr\u00e8s avec un paquet tach\u00e9 de sang. Hyacinthe fit une grimace de d\u00e9go\u00fbt : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est ?<br>&#8211; Deux choses : de la mati\u00e8re premi\u00e8re, et le d\u00eener. Tu aimes les rognons ?\u00a0\u00bb<br>Judith alla \u00e0 son laboratoire. Elle d\u00e9plia le linge et Hyacinthe eut un haut-le-c\u0153ur. \u00ab\u00a0La paillasse est propre, tu es pri\u00e9 de rendre tes tripes ailleurs.<br>&#8211; Nom d&rsquo;une bobine, mais \u00e7a pue comme une fosse commune, ce truc ! <br>&#8211; Tu veux qu&rsquo;on v\u00e9rifie si tes entrailles \u00e0 toi sentent le jasmin ?\u00a0\u00bb<br>La journ\u00e9e s&rsquo;\u00e9coulait calmement dans un gai \u00e9change entre les deux travailleurs. Hyacinthe dessinait, d\u00e9coupait et assemblait. Parfois il fermait les yeux de douleur, mais lentement, sa t\u00e2che avan\u00e7ait : on voyait na\u00eetre entre ses doigts un fouillis de papier qui paraissait, aux yeux du profane, n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;une pile grossissante de feuilles chiffonn\u00e9es. Parfois il bondissait sur Judith, mais ce n&rsquo;\u00e9tait que pour essayer une d\u00e9coupe sur son mod\u00e8le.<br>Judith, elle, d\u00e9coupait, \u00e9crivait, r\u00e9fl\u00e9chissait, versait, touillait, chauffait. Dix fois dans la journ\u00e9e, on toqua \u00e0 sa porte. Dix fois elle alla fureter dans son armoire, sortant pour ses visiteurs un pot d&rsquo;onguent, une bouteille de teinture ou quelque poudre maronnasse. Pour les \u00e9tudiants anatomistes, mais pas les m\u00eames que ceux d&rsquo;au-dessus, observez bien qu&rsquo;attach\u00e9es \u00e0 la partie sup\u00e9rieure des reins se trouve, de chaque c\u00f4t\u00e9, une masse blanch\u00e2tre. Ce sont les glandes surr\u00e9nales, paires mais asym\u00e9triques. Judith les pr\u00e9leva, les lava soigneusement \u00e0 l&rsquo;alcool, les s\u00e9cha. Puis elle dissolut le collag\u00e8ne, d&rsquo;abord en l&rsquo;hydrolysant par un bain dans une solution chaude \u00e0 laquelle, touche personnelle, elle mettait un peu de savon. Elle fit ensuite une extraction avec un soxhlet, qui lui offrait des concentrations finales bien meilleures que&#8230; Oui, elle est chimiste, on le sait depuis le d\u00e9but, non ?<br>Pendant la journ\u00e9e, le crachin se mua en franches averses.<br>Hyacinthe s&rsquo;\u00e9tait enfin fait une id\u00e9e claire de son projet couturier. Il lui restait \u00e0 prendre les mesures de la ch\u00e2telaine. Ce n&rsquo;est pas long \u00e0 faire, mais aller l\u00e0-bas, se farcir tout le protocole d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 sa seigneurerie, nom, pr\u00e9nom, num\u00e9ro d&rsquo;\u00e9crou, certificat de bapt\u00eame et tout le toutim, il en \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fatigu\u00e9. Ah, s&rsquo;il pouvait l&rsquo;avoir rapidement sous la main !<br>Judith avait coup\u00e9 l&rsquo;ur\u00e8tre, puis d\u00e9tach\u00e9 le pelvis r\u00e9nal et les avait jet\u00e9s. Elle avait ensuite cisel\u00e9 les reins en cubes et les avait mis dans l&rsquo;eau bouillante. Non, pas de chimie, l\u00e0 : elle cuisine.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Les averses avaient vir\u00e9 \u00e0 l&rsquo;orage. Le ciel \u00e9tait noir et l&rsquo;eau tombait \u00e0 seaux.<br>On toqua une onzi\u00e8me fois. La porte s&rsquo;ouvrit, et Judith, sans grande surprise, s&rsquo;exclama : \u00ab\u00a0Ah ben vous tombez bien!\u00a0\u00bb.  Hyacinthe leva les yeux vers l&rsquo;ombre qui se dessinait dans l&rsquo;encadrement : \u00ab\u00a0Ah ben vous tombez bien !<br>&#8211; Oui, dit la ch\u00e2telaine. Vous vous r\u00e9p\u00e9tez un peu, tous les deux&#8230;<br>&#8211; Possible. Le bruit court qu&rsquo;on est assez assortis. Tenez, mettez-vous l\u00e0. Vous \u00eates tremp\u00e9e, enlevez votre veste. Levez le bras, comme ceci. Parfait. 175, excellent. Tenez, une serviette, vos cheveux d\u00e9goulinent. Tournez-vous comme cela. Non, pas comme \u00e7a. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9. 247 et demi. Not\u00e9.<br>&#8211; Pardon de vous couper, mais j&rsquo;\u00e9tais venue vous demander&#8230;<br>&#8211; Question tr\u00e8s importante : noir ou couleur ?<br>&#8211; Couleur, mais je voulais vous dire&#8230;<br>&#8211; Est-ce que vous savez porter des talons ?<br>&#8211; Non, mais j&rsquo;ai une question&#8230;<br>&#8211; Hyacinthe ! Laisse parler la dame ! \u00a0\u00bb beugla Judith. Puis elle s&rsquo;adoucit en se tournant vers la ch\u00e2telaine : \u00ab\u00a0On vous \u00e9coute.\u00a0\u00bb Mais le tonnerre l&rsquo;interrompit. Une bourrasque rabattit la pluie qui tambourinait contre la vitre. Enfin Caroline put parler :<br>\u00ab\u00a0On n&rsquo;a plus d&rsquo;eau.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut un moment de flottement. Les regards all\u00e8rent de la ch\u00e2telaine \u00e0 la fen\u00eatre, puis \u00e0 la flaque qui s&rsquo;\u00e9tait form\u00e9e autour d&rsquo;elle, puis encore \u00e0 la fen\u00eatre battue par la pluie, etc&#8230;<br>Caroline ressentit la g\u00eane :<br>\u00ab\u00a0Me regardez pas comme \u00e7a. Je sais bien que \u00e7a para\u00eet un peu cocassement cocasse.<br>&#8211; C&rsquo;est \u00e0 dire que la situation est l\u00e9gn\u00e8rement&#8230;\u00a0\u00bb<br>Ce fut Judith qui mit les pieds dans le plat :<br>\u00ab\u00a0Comment \u00e7a, \u00ab\u00a0plus d&rsquo;eau\u00a0\u00bb ? On est quasiment inond\u00e9s !\u00a0\u00bb<br>Caroline parut quelque peu h\u00e9sitante, et s&rsquo;\u00e9claircit la voix :<br>\u00a0\u00bb Oui, c&rsquo;est vrai que vu comme \u00e7a&#8230; Mais depuis plusieurs jours quotidiens, les fermiers constatent une chute baissi\u00e8re du d\u00e9bit de la source qui les irrigue. Et qui alimente aussi la ville. Et depuis ce matin, tous les puits sont \u00e0 sec.<br>&#8211; Formidable. Mais je ne suis pas hydrophobe. Hydroc\u00e9phale. Hydraulique&#8230; Hydrologue. J&rsquo;y suis arriv\u00e9. Je ne vois pas bien mon utilit\u00e9 l\u00e0-dedans.<br>&#8211; Les fontainiers (parce qu&rsquo;ici on les appelle plut\u00f4t comme \u00e7a) s\u00e8chent, si je peux me permettre, sur le probl\u00e8me. Ils ont pass\u00e9 en revue tout le r\u00e9seau de canalisations sans trouver le bouchon. Ils mettent le probl\u00e8me sur les forces occultes.<br>&#8211; Elles ont bon dos, les forces occultes. Bon, on va voir ce qu&rsquo;on peut vous trouver comme d\u00e9boucheur&#8230;\u00a0\u00bb<br>Judith alla \u00e0 son armoire. Elle ouvrit le battant, prit une grande inspiration, ferma les yeux, les rouvrit, et brutalement, devint d&rsquo;un calme olympien. Elle prit d\u00e9licatement une fiole assez grande, plein d&rsquo;un liquide huileux, qu&rsquo;elle alla poser avec \u00e9norm\u00e9ment de pr\u00e9cautions sur la paillasse. Elle l&rsquo;enveloppa dans beaucoup de chiffons.<br>\u00ab\u00a0On part, dit-elle. Mais doucement.\u00a0\u00bb<br>Hyacinthe intervint : \u00ab\u00a0Excusez-moi de vous importuner en vous demandant pardon, mesdames, mais il fait nuit. Vu la d\u00e9gringolade qu&rsquo;on se prend, cela m&rsquo;\u00e9tonnerait que quelqu&rsquo;un manque d&rsquo;eau cette nuit. Donc gne nous imagine mal crapahuter dans cette nuit humide pour trouver un bouchon dans une meule de noir. En plus les rognons sont pr\u00eats.\u00a0\u00bb<br><\/p>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hyacinthe se r\u00e9veilla avec une \u00e9norme migraine. Il grima\u00e7a en se relevant, il grima\u00e7a devant sa tisane, il grima\u00e7a en se rasant. Son visage \u00e9tait tout gonfl\u00e9, sa t\u00eate bourdonnait. Il avait l&rsquo;impression qu&rsquo;elle allait exploser. Chaque battement de c\u0153ur r\u00e9sonnait dans son cr\u00e2ne comme dans une cath\u00e9drale. Il mit un bonnet. Il se sentit [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-466","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-une-histoire-alambiquee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/466","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=466"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/466\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=466"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=466"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=466"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}