{"id":548,"date":"2024-12-23T11:45:48","date_gmt":"2024-12-23T10:45:48","guid":{"rendered":"http:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/?p=548"},"modified":"2024-12-23T11:45:48","modified_gmt":"2024-12-23T10:45:48","slug":"une-histoire-alambiquee-14","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/2024\/12\/23\/une-histoire-alambiquee-14\/","title":{"rendered":"Une histoire alambiqu\u00e9e 14"},"content":{"rendered":"\n\t\t\t\t\n<p>Benoist Cabistan, marquis des Scalliers, \u00e9tait mauvais cavalier. Bon, pas pire cavalier que quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;avait jamais mont\u00e9, mais enfin pas beaucoup mieux. La faute \u00e0 la paresse de s&rsquo;entra\u00eener convenablement. Et pourtant, il tenait absolument \u00e0 monter un \u00e9talon, ce qui n&rsquo;arrangeait pas l&rsquo;affaire, l&rsquo;\u00e9talon n&rsquo;\u00e9tant pas r\u00e9put\u00e9 pour sa docilit\u00e9.<br>Mais ce matin-l\u00e0, le marquis \u00e9tait radieux. Le temps \u00e9tait doux, il avait fait bombance la veille, et plut\u00f4t que de devoir se d\u00e9placer dans les bas-fonds de la ville, il avait fait venir une toute jeune femme qui, la pauvre, n&rsquo;avait pas pass\u00e9 aussi bonne nuit que le marquis. Il partait ourdir, comme il se doit, d&rsquo;horribles complots dans l&rsquo;atmosph\u00e8re confortable d&rsquo;une cave mal fam\u00e9e. Une excellente matin\u00e9e.<br>Franchement \u00e7a se pr\u00e9sentait bien. \u00c0 part deux-trois broutilles, comme le fait de devoir coucher dans un ch\u00e2telet aust\u00e8re tenu par un genre de veuve noire. Et ses espions portaient de curieuses nouvelles. Dans ce fief-l\u00e0, apparemment, un immense dragon \u00e9tait sorti de terre, crachant flammes, soufre et eau. La puanteur qu&rsquo;il d\u00e9gageait faisait trembler les b\u00eates qui s&rsquo;effondraient, abattues. On y disait qu&rsquo;une alchimiste qui vivait recluse au fond de l&rsquo;antre du dragon avait d\u00e9couvert le grand \u0153uvre. On y parlait aussi d&rsquo;une nouvelle recette de rognons sauce ravigote. \u00c9tait-ce li\u00e9 ? Benoist soupira. Esp\u00e9rons que le dragon ne soit qu&rsquo;un l\u00e9zard un peu gros, que ces d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s avaient amplifi\u00e9 jusqu&rsquo;au mythe. L&rsquo;alchimiste ne semblait pas trop probl\u00e9matique. Par un petit coup du sort, une poussi\u00e8re vint heurter sa pupille : il se fourra le doigt dans l&rsquo;oeil.<br>Ce qui l&rsquo;ennuyait plus, c&rsquo;\u00e9tait la perspective d&rsquo;une nuit sans les plaisirs de la chair. Dutilleul \u00e9tait connue pour son aust\u00e9rit\u00e9. Benoist soupira. Sous son manteau de route, il portait de superbes collants bigarr\u00e9s vert et bleus, dont la teinture lui avait co\u00fbt\u00e9 une petite fortune : la r\u00e9colte de gu\u00e8de avait \u00e9t\u00e9 catastrophique l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, c&rsquo;\u00e9tait une horreur \u00e0 trouver. Et comme plus personne ne portait de bleu, il passait \u00e0 la fois pour riche et original. Sa culotte bouffante jaune \u00e0 crev\u00e9s bleus compl\u00e9tait cette symphonie de couleurs criardes, le tout couronn\u00e9 par un pourpoint vert et rouge. Bref, il \u00e9tait si bigarr\u00e9 qu\u2019on en venait \u00e0 envier les daltoniens.<\/p>\n\n\n\n<p>Son arriv\u00e9e au ch\u00e2teau Dutilleul ne passa pas inaper\u00e7ue. Juste avant d&rsquo;entrer, il arr\u00eata sa troupe : \u00ab\u00a0Attendez, on va s&rsquo;en payer une tranche. On va leur montrer, aux culs-terreux, ce que c&rsquo;est que la classe et la puissance.\u00a0\u00bb Et il entra dans la cour d&rsquo;honneur comme en territoire conquis, au son des cors de son escorte.<br>Sur ces entrefaites, Hyacinthe, qui profitait de sa pr\u00e9sence opportune en ces lieux pour apporter son aide au personnel surcharg\u00e9, passa derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9talon, les bras encombr\u00e9s de nappes blanches pour la table du d\u00eener. Il ne faut pas passer derri\u00e8re un \u00e9talon. Celui-ci d\u00e9cida que la t\u00eate du blanchisseur ne lui revenait pas, et lui d\u00e9cocha un l\u00e9ger coup de sabot. Un l\u00e9ger coup de sabot en pleine t\u00eate suffit \u00e0 vous mettre par terre dans la position dite du \u00ab\u00a0toutou qu\u00e9mandant des caresses\u00a0\u00bb, ce qui fut fait. Mais le mouvement du cheval versa l&rsquo;incomp\u00e9tent cavalier sur les graviers de la cour, encore tout mouill\u00e9s de la pluie de la veille. Hyacinthe geignit. Le marquis jura. L&rsquo;assistance \u00e9tait mi-pli\u00e9e, mi-g\u00ean\u00e9e. Une lavandi\u00e8re courut \u00e0 la rescousse de Hyacinthe alors que Cabistan \u00e9tait seul dans sa flaque. Il en con\u00e7ut de l&rsquo;humeur.<br>Enfin, pas vraiment seul. Dutilleul se mordait les l\u00e8vres. On voyait dans ses yeux l&rsquo;humidit\u00e9 de la compassion. Elle savait aussi que ce n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 une femme d&rsquo;aider le ma\u00eetre \u00e0 se relever. D&rsquo;un rapide regard, elle envoya un des ses gens aider le crott\u00e9 marquis.<\/p>\n\n\n\n<p>Benoist attendait le d\u00eener dans sa chambre. Il \u00e9tait dans une humeur ex\u00e9crable. Il s&rsquo;\u00e9tait couvert de ridicule avant m\u00eame de franchir le pas de la porte de ce taudis pierreux. Les filles d&rsquo;ici avaient la chtouille, on mangeait principalement des l\u00e9gumes bouillis et plut\u00f4t qu&rsquo;un bouffon, la ch\u00e2telaine pr\u00e9f\u00e9rait la compagnie d&rsquo;un historien. Autant dire qu&rsquo;on s&rsquo;y ennuyait plus qu&rsquo;au fond d&rsquo;une oubliette.<\/p>\n\n\n\n<p>Et en plus on le faisait attendre.<\/p>\n\n\n\n<p>On toqua \u00e0 sa porte. Il l&rsquo;ouvrit, et Caroline parut. Elle avait quitt\u00e9 sa pratique tenue d&rsquo;officier militaire pour la robe de soir\u00e9e que Hyacinthe lui avait faite. Quand elle ouvrit la porte, m\u00eame les flammes des bougies vacill\u00e8rent. Elle \u00e9tait&#8230; estomaquante. Le rouge et le pourpre s&rsquo;enchev\u00eatraient dans une cascade de couleurs qui lui faisait des jambes longues comme un jour sans amour. Elle portait par-dessus un ch\u00e2le noir comme ses cheveux, et elle avait rehauss\u00e9 ses l\u00e8vres d&rsquo;une touche de rouge accrocheur. <\/p>\n\n\n\n<p>Benoist en fut surpris : \u00ab\u00a0Ben, on dirait qu&rsquo;elle a chang\u00e9 depuis la derni\u00e8re fois, la pimb\u00eache.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle lui tendit sa main. Il voulut la prendre. Elle la mit horizontale, les doigts vers le bas. Le marquis chercha \u00e0 ajuster sa poign\u00e9e de main. Il n&rsquo;y parvenait pas. Elle laissa \u00e9chapper un petit rire cristallin. \u00ab\u00a0Ah oui, \u00a0\u00bb fit le marquis, \u00ab\u00a0on est encore \u00e0 l&rsquo;ancienne ici\u00a0\u00bb, et il posa ses l\u00e8vres sur le gant de Caroline. De tr\u00e8s loin dans sa m\u00e9moire, remont\u00e8rent les souvenirs des le\u00e7ons de sa grand-m\u00e8re, et il ne fit pas \u00ab\u00a0Smack !\u00a0\u00bb. Premier test.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Si vous voulez vous donner la peine de me suivre, messire\u00a0\u00bb, invita Caroline. Et lentement, degr\u00e9 par degr\u00e9, elle fit volte-face pour le pr\u00e9c\u00e9der. La lueur des bougies glissait sur le pourpre de sa robe, mettant le feu \u00e0 chaque pli de soie. Et lorsque d\u2019un geste pr\u00e9cis, elle fit glisser le ch\u00e2le noir, ce fut comme si la nuit se retirait pour laisser \u00e9clater l\u2019aube. Son dos nu apparut. Un dos sculpt\u00e9 par l&rsquo;orgueil des dieux. Un sillon. Une ligne de cr\u00eate pure. Benoist, lui, avait chaud.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Tiens, tu t&rsquo;es chang\u00e9e aussi ?\u00a0\u00bb Hyacinthe \u00e9tait \u00e9tonn\u00e9. \u00ab\u00a0Ben quoi, me regarde pas comme \u00e7a, toi aussi t&rsquo;es en pingouin.<br>&#8211; Oui, mais, euh&#8230; Je suis un homme ?<br>&#8211; Et alors ? Macho, va ! La Dutilleul a dit \u00ab\u00a0tout le monde sur son trente et un\u00a0\u00bb : j&rsquo;ai tent\u00e9 quelque chose.<br>&#8211; Oui, oui oui. Ben dis donc, c&rsquo;est&#8230; comment dire ? Particulier.<br>&#8211; Je l&rsquo;ai fait moi-m\u00eame.<br>&#8211; \u00c7a se voit.<br>&#8211; Je dois mal le prendre, c&rsquo;est \u00e7a ?<br>&#8211; Hein ? Oui. Je veux dire : non, non ! C&rsquo;est&#8230; C&rsquo;est moderne, voil\u00e0 tout. Hyper moderne. Moi je suis plus traditionaliste.<br>&#8211; Ouais, pour ne pas dire r\u00e9ac&rsquo;, hein ?\u00a0\u00bb, termina Judith dans un sourire plein de dents.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Caroline s&rsquo;\u00e9tait entra\u00een\u00e9e \u00e0 rouler les hanches, et elle mettait sa pratique en application. Elle entendait derri\u00e8re elle une respiration intense. Arriv\u00e9e \u00e0 la table du d\u00eener, elle se tint debout devant sa chaise. Second test.<br>Benoist ne s&rsquo;assit pas. Il resta interdit un moment. Dans sa marche* des Scalliers, le marquis n&rsquo;avait gu\u00e8re que la beaut\u00e9 de la jeunesse. Assez rapidement, les dures conditions de vie fanaient ses plus belles fleurs. Et l\u00e0, il se trouvait avec ce qu&rsquo;une vie saine et active produit de merveilleux. Il ne savait pas comment r\u00e9agir. Dans son cr\u00e2ne au front d\u00e9garni, les id\u00e9es naviguaient comme des p\u00e9niches neurasth\u00e9niques. Lentes et inertes, elles avan\u00e7aient au pas des \u00e2nes. Caroline ne s&rsquo;asseyait toujours pas. Elle attendait patiemment que les man\u0153uvres m\u00e9ningiques se terminent. Benoist ne s&rsquo;asseyait pas non plus, vaguement conscient qu&rsquo;il ne fallait pas le faire. Soudain les p\u00e9niches s&rsquo;entrechoqu\u00e8rent : \u00ab\u00a0Ah, ah, ah, oui, ah, ah, ah, la chevalerie, tout \u00e7a..\u00a0\u00bb Et il lui avan\u00e7a sa chaise. Caroline s&rsquo;assit avec un sourire satisfait. \u00ab\u00a0Racontez-moi votre voyage, mon cher&#8230;<br>&#8211; Oh ben \u00e7a a \u00e9t\u00e9. Vous savez, il faisait beau. On a profit\u00e9 de la balade pour tirer un daim. D&rsquo;ailleurs, \u00e0 ce propos, j&rsquo;ai failli mourir de malemort pas plus tard que le mois dernier, pendant la partie de chasse avec&#8230;\u00a0\u00bb<br>Blablabla. Blablabla. Blabla.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que le marquis des Scalliers s&rsquo;\u00e9panchait en long et en large sur ses d\u00e9bordements quotidiens, derri\u00e8re, on n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 la f\u00eate. Les soudards du marquis avaient d\u00e9barqu\u00e9 l\u00e0-dedans comme une boule dans un jeu de quilles, et tout ce beau monde courait \u00e0 qui mieux-mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Judith, elle \u00e9tait aux prises avec le monstre du couloir. Elle l&rsquo;avait reconnu, tapis dans l&rsquo;ombre sournoise d&rsquo;un recoin \u00e9gar\u00e9 du ch\u00e2teau. Il \u00e9tait ramass\u00e9, pr\u00eat \u00e0 bondir. Judith \u00e9tait interdite. Il avait le poil fuligineux, h\u00e9riss\u00e9 et cr\u00e9pitant d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 statique. Judith avait la chair de poule. Ses yeux jaunes et mauvais, perc\u00e9s d&rsquo;une fine fente, luisaient dans la p\u00e9nombre. Judith avait les pupilles dilat\u00e9es. Hyacinthe dit : \u00ab\u00a0Ben qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il t&rsquo;arrive ?<br>&#8211; Chht.<br>&#8211; Quoi ?<br>&#8211; Chht. L\u00e0-bas. Le monstre ?<br>&#8211; Le monstre, quel monstre ? <br>&#8211; Ne bouge pas ! Je crois qu&rsquo;il nous a rep\u00e9r\u00e9s&#8230;<br>&#8211; Fllll, fit le monstre dans un r\u00e2le.<br>&#8211; Brrr, fit Judith dans un frisson.<br>&#8211; Miaou, ajouta l&rsquo;ombre. <br>&#8211; Aaaaaah !, cria Judith<br>&#8211; Oh le petit chat ! Regarde comme il est mignon !, d\u00e9truisit Hyacinthe en essayant de s&rsquo;approcher du chaton. Judith lui prit la main : \u00ab\u00a0Ne fait pas \u00e7a, c&rsquo;est dangereux !<br>&#8211; Mais non, ce n&rsquo;est qu&rsquo;une petite boule de poil.<br>&#8211; C&rsquo;est un terrible assassin sournois.<br>&#8211; Doucement, Judith, calme-toi&#8230; Tu \u00e9clates les montagnes en petits cailloux, c&rsquo;est pas un tout petit minou de rien du tout qui va&#8230;<br>&#8211; Je peux pas ! J&rsquo;ai peur ! Je suis allergiiiiique !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Benoist, lui, \u00e9tait aux prises avec un autre genre de cauchemar : un d\u00eener mondain. Il se servit une portion de rago\u00fbt : \u00ab\u00a0C&rsquo;est donc \u00e7a, les nouveaux rognons sauce ravigote dont j&rsquo;avais entendu parler ?\u00a0\u00bb Caroline le couvait des yeux. Elle \u00e9tait un coude sur la table, la main caressant sa bouche comme on le fait quand on est concentr\u00e9, mi-souriante. Elle ne dit rien. \u00ab\u00a0C&rsquo;est fameux, dites voir ! Mais comment est n\u00e9e cette recette ?<br>&#8211; Oh, dit Caroline, r\u00eaveuse. On a eu une surproduction, il a bien fallu trouver quelque chose.<br>&#8211; Ah, tr\u00e8s bien. Dites voir, j&rsquo;ai aussi entendu parler d&rsquo;un alchimiste qui aurait trouv\u00e9 la pierre philosophale ?<br>&#8211; La pierre philosophale, soupira Caroline en battant fr\u00e9n\u00e9tiquement des cils&#8230; Non, pas que je sache. On a trouv\u00e9 un espion, m\u00eame pas \u00e0 vous, d&rsquo;ailleurs, mais c&rsquo;est tout.<br>&#8211; H\u00e9 bien je rosserai tout le service de renseignement d&rsquo;importance ! Il n&rsquo;y a vraiment rien de bon chez ces gens-l\u00e0 !<br>&#8211; Vous feriez mieux d&rsquo;aller chercher vos renseignements vous-m\u00eame, marquis, minauda-t-elle&#8230; \u00e0 la source&#8230; \u00ab\u00a0<br>Au loin, on entendit un \u00ab\u00a0Aaaaah !<br>&#8211; Que se passe-t-il ? demanda le marquis.<br>&#8211; Rien, rien. Probablement un dragon qui s&rsquo;est coinc\u00e9 la queue, rien de plus.<br>&#8211; Un dragon ? C&rsquo;est donc vrai ? Le marquis se dandina un peu sur sa chaise. \u00ab\u00a0Nous avons des rumeurs sur la pr\u00e9sence d&rsquo;un dragon qui fend les pierres, c&rsquo;est donc vrai ?<br>&#8211; iiiiique, fit le lointain.<br>&#8211; Qui fend les&#8230; oh, on a bien quelqu&rsquo;un qui fend les pierres, ici. Mais ce n&rsquo;est pas un dragon. Enfin, pas vraiment. Je vais l&rsquo;appeler, vous vous ferez une id\u00e9e par vous-m\u00eame.\u00a0\u00bb<br>D&rsquo;un geste s\u00fbr, rien que d&rsquo;un geste, elle fit venir le ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel : \u00ab\u00a0Allez nous qu\u00e9rir la Vergandonsk, s&rsquo;il vous pla\u00eet.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques minutes plus tard, le ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel \u00e9tait de retour. Il n&rsquo;avait pas l&rsquo;air tout \u00e0 fait \u00e0 son aise. Caroline l&rsquo;interrogea d&rsquo;un regard : \u00ab\u00a0Elle arrive, madame\u00a0\u00bb. Dans le couloir, on entendait des \u00ab\u00a0clop, clop\u00a0\u00bb des plus inqui\u00e9tants. Puis un \u00ab\u00a0boum\u00a0\u00bb. Puis \u00ab\u00a0tudieu de camelote en polyvinyle de recyclage !\u00a0\u00bb. Le ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel annon\u00e7a alors : \u00ab\u00a0Madame Vergandonsk!\u00a0\u00bb, et Judith entra, mais sans b\u00e9quille. Elle avait chang\u00e9 de jupe. C&rsquo;\u00e9tait une jupe sans couleur. Enfin, si. Avec beaucoup de couleurs. Elle renvoyait au monde les mille et un coloris imaginables dans des d\u00e9grad\u00e9s chatoyants. Et au-dessus, elle portait une veste tr\u00e8s courte dans un genre de cuir d&rsquo;un noir profond et tr\u00e8s souple. Elle tenta une r\u00e9v\u00e9rence (on entendit un tr\u00e8s l\u00e9ger \u00ab\u00a0ouille !\u00a0\u00bb \u00e0 cause de l&rsquo;entorse), puis tendit sa main gant\u00e9e au marquis, qui ne se fit pas avoir cette fois. \u00ab\u00a0Dites donc, quelle mati\u00e8re, quelle douceur !<br>&#8211; N&rsquo;est-ce pas ? <br>Elle montra sa jupe : \u00ab\u00a0le plastique, c&rsquo;est fantastique.\u00a0\u00bb Puis sa veste : \u00ab\u00a0le caoutchouc, hyper doux\u00a0\u00bb. Elle tira sur ses gants pour les faire claquer : \u00ab\u00a0C&rsquo;est une question de r\u00e9flexe, je suis adepte du latex. Vous connaissez la synesth\u00e9sie, Elmer ? C&rsquo;est quand la nourriture a du rythme.\u00a0\u00bb Benoist regarda Caroline, totalement perdu. Elle rit, son gobelet \u00e0 la main. \u00ab\u00a0Je pense qu&rsquo;on n&rsquo;a pas la ref&rsquo;. J&rsquo;ai l&rsquo;honneur de vous pr\u00e9senter Judith Vergandonsk, alchimiste du g\u00e9nie. Du ou de, peu importe, je crois que les deux s&rsquo;appliquent. C&rsquo;est elle qui nous sculpte le paysage en d\u00e9pla\u00e7ant des montagnes.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Benoist regarda Judith. Elle lui rendit son regard. Elle avait dans ses yeux des mill\u00e9naires de sagesse accumul\u00e9e, elle avait dans son regard la tendresse des dieux pour la race des hommes. Elle avait dans ses iris la puissance de son a\u00efeule Lilith. Elle regardait Benoist comme un dragon regarde un mouton. Elle \u00e9tait immense, \u00e9crasante, superbe. Caroline se saisit instinctivement de la seringue. Benoist, lui, \u00e9tait happ\u00e9 par ce maelstr\u00f6m. Il bredouilla : \u00ab\u00a0C&rsquo;est&#8230; Donc l&rsquo;alchimiste est en fait le dragon ?\u00a0\u00bb Judith rit. Ses l\u00e8vres d\u00e9voil\u00e8rent un rapide \u00e9clair blanc qui pouvait mordre les coeurs quand elle le d\u00e9sirait. Caroline eut un rictus. Ne souhaitant pas s&rsquo;\u00e9tendre davantage, Judith s&rsquo;inclina pour prendre cong\u00e9, dans un mouvement d&rsquo;une gr\u00e2ce extraordinaire, comme issu d&rsquo;un ballet f\u00e9\u00e9rique.<br>Benoist se leva pour la suivre, hypnotis\u00e9. Caroline n&rsquo;en revenait pas. Personne n&rsquo;avait pr\u00e9vu ce qui se passait. En tout cas pas elle. C&rsquo;\u00e9tait inadmissible. Outr\u00e9e, elle se saisit prestement de la seringue pr\u00e9par\u00e9e par Judith &#8211; la blanche, et la planta dans les fesses du marquis. Le piston fut prestement actionn\u00e9. \u00ab\u00a0\u00c0 moi. Ceci est \u00e0 moi.\u00a0\u00bb, dit Caroline.<br>Les yeux de Benoist s\u2019agrandirent dans l&rsquo;expression de la terreur la plus pure. Il tomba \u00e0 genoux. Quand il revint \u00e0 lui, il serrait les jambes de Caroline dans ses bras. \u00c0 l&rsquo;entr\u00e9e de la pi\u00e8ce, les b\u00e9quilles avaient \u00e9t\u00e9 ramass\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>En revenant au village, Hyacinthe demanda : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y avait, dedans ?<br>&#8211; De l&rsquo;adr\u00e9naline. Un vasoconstricteur, histoire de rendre le marquis inop\u00e9rant pour la nuit. Si on lui donne ce qu&rsquo;il veut, il prendra son plaisir \u00e9go\u00efste et partira. S&rsquo;il en est emp\u00each\u00e9, son d\u00e9sir ne sera que plus fort. De frustration, il reviendra&#8230;\u00a0\u00bb<br><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Le comt\u00e9 est le domaine du comte, la marche est le domaine du marquis. Non \u00e7a n&rsquo;est pas le marquisat.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p><\/p>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Benoist Cabistan, marquis des Scalliers, \u00e9tait mauvais cavalier. Bon, pas pire cavalier que quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;avait jamais mont\u00e9, mais enfin pas beaucoup mieux. La faute \u00e0 la paresse de s&rsquo;entra\u00eener convenablement. Et pourtant, il tenait absolument \u00e0 monter un \u00e9talon, ce qui n&rsquo;arrangeait pas l&rsquo;affaire, l&rsquo;\u00e9talon n&rsquo;\u00e9tant pas r\u00e9put\u00e9 pour sa docilit\u00e9.Mais ce matin-l\u00e0, le [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-548","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-une-histoire-alambiquee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/548","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=548"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/548\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=548"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=548"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=548"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}