{"id":579,"date":"2024-12-24T16:39:25","date_gmt":"2024-12-24T15:39:25","guid":{"rendered":"http:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/?p=579"},"modified":"2024-12-24T16:39:25","modified_gmt":"2024-12-24T15:39:25","slug":"une-histoire-alambiquee-15","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/2024\/12\/24\/une-histoire-alambiquee-15\/","title":{"rendered":"Une histoire alambiqu\u00e9e 15"},"content":{"rendered":"\n\t\t\t\t\n<p>\u00ab Vous allez bien, messire ?<br> \u2013 Groumpf.<br> \u2013 Oh. La nuit fut mauvaise ?<br> \u2013 Groumpf.<br> \u2013 Oui, les distractions ne sont pas nombreuses ici. Avec les copains, on a fini \u00e0 la taverne, c\u2019est tout ce qu\u2019on a trouv\u00e9 d\u2019int\u00e9ress\u2026<br> \u2013 Je l\u2019aurai. Un jour je l\u2019aurai. \u00bb<br>Le marquis crachait chaque mot entre ses dents serr\u00e9es, comme des graviers sous la roue d\u2019un char.<br>Le trajet jusqu\u2019\u00e0 son rendez-vous fut morne et triste. Une averse tenta d\u2019\u00e9gayer leur route, ou tout du moins de mettre un peu d\u2019animation. \u00c7a lui en touchait une, \u00e0 Cabistan, sans faire bouger l\u2019autre.<br>Il \u00e9tait perdu dans ses pens\u00e9es, les m\u00e2choires serr\u00e9es, raide comme un cierge dans son habit de carnaval. Le paysage filait autour de lui, indiff\u00e9rent \u00e0 sa frustration. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 quelques lieues de l\u00e0, pr\u00e8s du lac, l\u2019eau continuait \u00e0 couler. Elle coulait avec la frustration du prisonnier, enferm\u00e9e dans ce lac bucolique, avec juste ce petit couloir pour s\u2019\u00e9vader. Mais elle coulait avec la patience de l\u2019eau courante, qui use les montagnes comme un boxer ses gants de cuir. Elle grugea le rocher. Juste un peu. Un infime millim\u00e8tre. Puis elle recommen\u00e7a. Gruger. Gruger. Jusqu\u2019\u00e0 ce que, sous son obstination humide, le rocher c\u00e8de un peu de terrain.<br>Une crevette d\u2019eau douce profita de l\u2019occasion. Elle contourna la br\u00e8che et se lan\u00e7a dans l\u2019aventure. L\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du rocher \u00e9tait un nouveau monde, \u00e0 la fois prometteur et brutal. L\u2019eau, emport\u00e9e par l\u2019ivresse de la libert\u00e9, lui fila dans le dos. La crevette, prise par surprise, brassa d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment l\u2019eau de toutes ses petites pattes. Ce ne fut pas suffisant. <\/p>\n\n\n\n<p>Caroline \u00e9tait mitig\u00e9e. Elle \u00e9tait contente de sa prestation, mais elle \u00e9tait furieuse de l\u2019effet de Judith sur le marquis. Il n\u2019y aurait d\u00fb n\u2019y avoir qu\u2019elle. Elle n\u2019aurait pas d\u00fb la faire venir. Elle s\u2019en voulait, elle en voulait \u00e0 Judith. Elle d\u00e9cida d\u2019aller passer ses nerfs sur la quintaine. La piste d\u2019entra\u00eenement \u00e9tait dispos\u00e9e dans le foss\u00e9 qui entourait le ch\u00e2teau. Ce foss\u00e9 \u00e9tait la cons\u00e9quence de l\u2019\u00e9l\u00e9vation d\u2019une butte pour le ch\u00e2teau : on creuse autour, on entasse au milieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Judith \u00e9tait retourn\u00e9e \u00e0 son laboratoire. Elle avait laiss\u00e9 toutes ces aventures derri\u00e8re elle. Si on lui avait parl\u00e9 de Caroline et du marquis, elle aurait r\u00e9pondu : \u00ab Bof. Les go\u00fbt et les couleurs, hein\u2026 \u00bb dans un haussement d&rsquo;\u00e9paule. Elle \u00e9tait surtout occup\u00e9e \u00e0 refaire ses stocks de produits \u00e9tonnants. L\u2019\u00e2tre chauffait, les ballons bouillonnaient doucement au coin du feu, les vapeurs condensaient tendrement dans des erlenmeyers chouchout\u00e9s. Tout respirait le calme du bonheur domestique. Apr\u00e8s l\u2019agitation des derniers jours, elle jouissait enfin du plaisir de retrouver sa vie habituelle : dosage de vitriol par l\u2019eau oxyg\u00e9n\u00e9e, est\u00e9rification de Fischer, nitratation sous vide, voil\u00e0 qui rendait l\u2019existence plaisante et funky.<\/p>\n\n\n\n<p>La crevette regardait autour d&rsquo;elle. Ce monde \u00e9tait neuf pour elle. Un peu terne, un peu unidirectionnel. Elle aurait voulu s&rsquo;arr\u00eater un instant pour faire le point, mais ce fichu courant ne le lui permettait pas. Toujours elle descendait la pente.<\/p>\n\n\n\n<p>Hyacinthe \u00e9tait retourn\u00e9 \u00e0 son atelier de tisserand. Et bon, il trouvait que quand m\u00eame, le d\u00e9bit de la rivi\u00e8re \u00e9tait un peu fort pour la saison. Mais il \u00e9tait heureux de retrouver serg\u00e9, satin et bains de mordant. Il plongea un \u00e9cheveau dans l&rsquo;eau. Le rin\u00e7age commen\u00e7a normalement&#8230; Jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;une petite chose, toute grise et gesticulante, lui fr\u00f4le la main. Hyacinthe sursauta, \u00e9claboussa le mur, et le silence se fit.<br>\u2014 Qu\u2019est-ce que c\u2019est que \u00e7a ?!<br>La crevette levait ses minuscules pinces dans un geste d\u2019intimidation d\u00e9risoire. Elle flottait, path\u00e9tique et opini\u00e2tre, dans le bassin. Hyacinthe fron\u00e7a les sourcils : \u00ab\u00a0Une crevette ici ?!\u00a0\u00bb. L\u2019eau qui alimentait son atelier venait de la conduite d\u00e9bouch\u00e9e par Judith. Il \u00e9tait cens\u00e9 y avoir une grille pour emp\u00eacher cailloux, algues et autres crustac\u00e9s de boucher l&rsquo;\u00e9coulement. Or, cette crevette \u00e9tait pass\u00e9e. Cela signifiait qu&rsquo;on pouvait contourner cette grille, non ? Ou bien elle venait d&rsquo;apr\u00e8s ? Il n&rsquo;en savait rien. Judith saurait lui dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Benoist \u00e9tait renfrogn\u00e9 comme jamais. Quoi, lui, marquis des Scalliers, s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 mener par le bout du nez par deux bonnes femmes ! \u00c7a ne passait pas. Lui, grand, classe et s\u00e9ducteur s\u2019\u00e9tait fait\u2026 non. Il jeta un regard \u00e0 son habit. Oui, bon, peut-\u00eatre qu\u2019il ressemblait \u00e0 ce personnage de com\u00e9die, comment l\u2019appellent-ils, d\u00e9j\u00e0 ? C\u2019\u00e9tait un nom de bonbon, lui semblait-il\u2026 Les signes ext\u00e9rieurs de richesses n\u2019\u00e9taient peut-\u00eatre pas bien pass\u00e9s\u2026 OK, les gonzesses avaient remport\u00e9 la manche. Mais il aurait sa revanche. \u00ab Nous sommes arriv\u00e9s, messire. \u00bb, lui annon\u00e7a-t-on. Il s\u2019arr\u00eata. \u00ab Non \u00bb, et il fit demi-tour. \u00ab Mais, messire, nous sommes attendus !<br>\n\u2013 Et bien ils se passeront de moi. Au galop ! \u00bb<br>\nEt, joignant le geste \u00e0 la parole, il lan\u00e7a son cheval. Qui ne se fit pas prier. Le pauvre nobliau s\u2019accrochait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 ce qu\u2019il pouvait. Ses jambes lui faisaient mal. Le paysage qui d\u00e9filait \u00e0 toute allure lui filait le vertige. Mais non, non, il \u00e9tait trop fier, il ne l\u00e2cherait pas. Il prit un chemin de traverse et s\u2019enfon\u00e7a dans la for\u00eat. Ses gens tentaient de le rattraper, inquiets.<\/p>\n\n\n\n<p>Judith \u00f4ta son tablier, fatigu\u00e9e et heureuse du travail accompli. Elle le lan\u00e7a dans la pi\u00e8ce dans un mouvement de satisfaction th\u00e9\u00e2tral. Ce fut la t\u00eate de Hyacinthe qui servit de portemanteau. Un instant fig\u00e9, il se lib\u00e9ra et dit : \u00ab Dis voir, gn\u2019ai trouv\u00e9 une crevette dans la conduite.<br> \u2013 Une crevette ? Qu\u2019est-ce que j\u2019en ai \u00e0 faire ?<br> \u2013 Ben\u2026 Gne sais pas, mais c\u2019est pas commun, non, dans un tuyau ?<br> \u2013 Le tuyau, le tuyau\u2026 Celui qui vient du lac ? <br> \u2013 Gne ne vois pas d&rsquo;autre source dans la r\u00e9gnion. \u00bb<br>Aussi franchement que la ph\u00e9nolphtal\u00e9ine change de couleur, Judith bl\u00eamit. Elle venait de comprendre. Elle devint p\u00e2le comme un linge pass\u00e9 \u00e0 l\u2019hypochlorite de soude. Puis elle verdit, teint\u00e9e comme du chlorure de fer. Elle tira Hyacinthe par la manche : \u00ab\u00a0On fonce !\u00a0\u00bb. Sit\u00f4t dehors, elle cria : \u00ab\u00a0Pr\u00e9parez-vous ! Une inondation arrive ! Une inondation !\u00a0\u00bb<br> \u00ab\u00a0O\u00f9 va-t-on ?\u00a0\u00bb, interrogea Hyacinthe. \u00ab\u00a0Des terrassiers. Il nous faut des terrassiers ! Sonnez la charge ! Souquez ferme !\u00a0\u00bb. Elle tr\u00e9pignait des b\u00e9quilles : \u00ab\u00a0Vite ! Pressons !  Montez de la mine, descendez des collines, camarades !<br>Oh\u00e9 ! partisans, ouvriers et paysans, c\u2019est l\u2019alarme !\u00a0\u00bb Hyacinthe la regardait d&rsquo;un dr\u00f4le d&rsquo;air. \u00ab\u00a0Quoi ?<br>&#8211; Non, rien, probablement&#8230; J&rsquo;ai l&rsquo;impression que \u00e7a se chante, \u00e7a&#8230;\u00a0\u00bb<br><\/p>\n\n\n\n<p>Les fantassins \u00e9taient nerveux. Ils \u00e9taient entr\u00e9s dans le fief de la cousine quelques jours auparavant, et n&rsquo;avaient toujours pas rencontr\u00e9 de r\u00e9sistance. Ils n&rsquo;avaient pas eu de nouvelles de leur espion, qu&rsquo;ils avaient envoy\u00e9 ass\u00e9cher les puits. Ils remontaient vers le nord, et ils arriveraient \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u00e9talon s&rsquo;arr\u00eata, \u00e9puis\u00e9. Contre toute attente, Benoist tenait encore en selle, mais il \u00e9tait en nage, les doigts crisp\u00e9s sur les r\u00eanes. Il tremblait de fatigue, le souffle court. Il descendit de cheval dans une flaque de boue. Il n&rsquo;en eut cure. Il prit sa monture par la bride et marcha. Dans le bois, il vit une troupe avancer. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas sa banni\u00e8re. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas celle de Dutilleul non plus. Le fief \u00e9tait donc attaqu\u00e9 : \u00ab\u00a0Ah non, hein ! On ne conquiert pas un fief, ou une greluche, avant moi !\u00a0\u00bb, rugit le marquis en son for int\u00e9rieur. Il regarda derri\u00e8re lui. Il \u00e9tait seul. Il regarda sur lui :  il ressemblait \u00e0 un lampion perdu dans un cimeti\u00e8re. Il regarda devant lui : un gros bonhomme, rougeaud, soufflant, fermait la marche. Le tra\u00eenard \u00e9tait v\u00eatu de noir et son barda faisait un boucan d&rsquo;enfer. Benoist en con\u00e7ut un stratag\u00e8me : \u00ab\u00a0un marquis leur ferait un otage tr\u00e8s int\u00e9ressant. Et je suis l\u00e0, seul, habill\u00e9 comme une guirlande. J&rsquo;ai bien besoin de me faire un peu plus discret\u00a0\u00bb. Il jaugea le gros, se jaugea, le rejaugea, fit la moue : \u00ab\u00a0Ouais, c&rsquo;est moi, mais sans les galons. Je m&rsquo;en fous, j&rsquo;ai commenc\u00e9 un r\u00e9gime.\u00a0\u00bb. Couvert par le bruit, il s&rsquo;approcha le plus furtivement possible. Il tapa sur l&rsquo;\u00e9paule du lourdaud qui essayait de ne pas trop se faire distancer. Lequel se retourna, et re\u00e7ut un magistral uppercut. Il n&rsquo;eut pas le temps de crier qu&rsquo;il recevait une grosse pierre sur la t\u00eate et s&rsquo;affala. Le marquis fut alors plus rapide qu&rsquo;il ne l&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 : il tira sa victime sous la verdure par les pieds, d\u00e9grafa son pourpoint, tira ses chausses et d\u00e9guerpit. Un cerf vit un Arlequin entrer dans un buisson. L&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s, une ombre en sortait. Quand le marquis retourna pr\u00e8s de sa monture, ses gens l&rsquo;avaient enfin rejoint. Alors que ces pseudo-courtisans s&rsquo;enquerraient de son bien-\u00eatre et s&rsquo;\u00e9tonnaient de son changement d&rsquo;apparence, il les arr\u00eata. \u00ab\u00a0Il y a des ennemis ici. Nous allons devoir les ralentir, le temps de ramener du renfort. Voici comment\u00a0\u00bb. Il leur exposa succinctement son plan. Puis il leva le poing vers le ciel, d&rsquo;un geste auguste : \u00ab\u00a0J&rsquo;ai une dame \u00e0 honorer, il est hors de question que ces vauriens m&rsquo;en emp\u00eachent !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Au bord de l&rsquo;\u00e9tang, au milieu des piaillements des oiseaux, le rocher c\u00e9da tout \u00e0 fait. L&rsquo;eau du lac, enfin lib\u00e9r\u00e9 de son carcan de granit, bondit dans la br\u00e8che. Elle se pr\u00e9cipita, bouillonnante, joyeuse, espi\u00e8gle, curieuse du monde qu\u2019elle d\u00e9couvrait. Elle vit la petite rigole qui serpentait plus bas, une invitation qu\u2019elle accepta sans h\u00e9siter. Puis elle d\u00e9couvrit la vaste campagne en-dessous. Il \u00e9tait temps de parcourir le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Judith courait tant bien que mal, vacillant sur ses b\u00e9quilles, parfois s\u2019en passant d\u2019un bond maladroit. \u00ab\u00a0Par toutes les \u00e9bullitions sauvages, je suis dans un sacr\u00e9 p\u00e9trin !\u00a0\u00bb Elle apostrophait chaque passant sur sa route, le visage marqu\u00e9 par l\u2019angoisse. \u00ab\u00a0Le canal a c\u00e9d\u00e9, il faut retenir l\u2019eau !\u00a0\u00bb, hurla-t-elle \u00e0 pleins poumons. Hyacinthe la fit monter Pompon. On lui donna une carotte &#8211; \u00e0 Pompon, hein, et ce beau monde partit vers l&rsquo;amont.<\/p>\n\n\n\n<p>Caroline, dans sa fosse, s&rsquo;entra\u00eenait. Elle suait sang et eau, r\u00e2lait, haletait. Le feu de l\u2019effort r\u00e9pondait au feu de son \u00e2me. \u00ab\u00a0C\u2019est un projet politique. Rien de plus\u00a0\u00bb, martelait-elle en frappant la quintaine d\u2019estoc. \u00ab\u00a0La Dutilleul est aust\u00e8re et froide.On me l\u2019a assez dit.\u00a0\u00bb<br>Taille. Estoc. Taille.<br>\u00ab\u00a0C\u2019est \u00e7a, non ?\u00a0\u00bb<br>\u00ab\u00a0La Dutilleul est une veuve sans scrupule, sans remords, sans piti\u00e9.\u00a0\u00bb Elle ass\u00e9na un grand coup de hache \u00e0 la cible. Le choc r\u00e9sonna dans le bois humide.<br>\u00ab\u00a0Hein ? C\u2019est comme \u00e7a, non ?\u00a0\u00bb<br>La Vergandonsk n\u2019\u00e9tait qu\u2019un grain de sable dans le rouage de sa politique. Voil\u00e0 tout. D\u2019ailleurs, elle n\u2019y pensait pas.<br>Taille. Estoc. Taille.<br>\u00ab\u00a0Je n\u2019y pense pas\u00a0\u00bb, gronda-t-elle en tapant de toutes ses forces. <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u00e9quipe de terrassement arriva bien \u00e9videmment trop tard. Le flot \u00e9tait en train de cr\u00e9er une rivi\u00e8re. Tout ce qu&rsquo;il pouvaient faire, maintenant, \u00e9tait d&rsquo;essayer d&rsquo;en r\u00e9duire le d\u00e9bit. Et ils regardaient, impuissants, le flot se diriger vers la ville. \u00ab\u00a0Allez les enfants !\u00a0\u00bb, harangua Judith. \u00ab\u00a0Hop hop hop, siffler en travaillant, tout \u00e7a ! Il faut r\u00e9duire le d\u00e9bit ! Comblez-nous \u00e7a de pierres !\u00a0\u00bb Un des gars cracha dans ses mains, et fit levier pour faire basculer une grosse pierre, grosse comme&#8230; Vous voyez la table basse mod\u00e8le Pl\u00f6es\u00e5ustky ? \u00c0 peu pr\u00e8s gros comme \u00e7a. Non, pas celle-l\u00e0 : la petite. Oui, \u00e7a ne para\u00eet pas impressionnant vu comme \u00e7a, mais c&rsquo;est que c&rsquo;est lourd, de la pierre. Le r\u00e9sultat parut d\u00e9risoire. Un des travailleurs se plaignit : \u00ab\u00a0On ne pourrait pas faire comme la derni\u00e8re fois ? Un gros boum et on n&rsquo;en parle plus ?<br>&#8211; Je n&rsquo;en ai plus, constata Judith, toujours juch\u00e9e sur Pompon.<br>&#8211; Pourquoi ?<br>&#8211; C&rsquo;est un laboratoire que j&rsquo;ai, pas un arsenal\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit-elle. Et ils se remirent au turbin.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;eau \u00e9tait heureuse de son voyage. Elle \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;une charmante bourgade. C&rsquo;\u00e9tait bien joli et curieux, toutes ces petites maisons serr\u00e9es les unes contre les autres. Elle si elle visitait un peu ? Elle pourrait passer quelques jours ici, ce serait bien. Elle bondit dans une ruelle, happ\u00e9e par le charme des lieux. Chaque pav\u00e9 \u00e9tait une promesse d&rsquo;aventure, chaque seuil un d\u00e9fi. Elle s&rsquo;engouffra avec la vivacit\u00e9 d&rsquo;une enfant trop curieuse. Elle zigzagua, joua sur les pav\u00e9s comme sur des cailloux plats, et sauta sur les seuils des portes.  <br>Elle serpenta d&rsquo;all\u00e9e en square, d\u2019abord discr\u00e8te, avant de s\u2019\u00e9tirer, s\u2019\u00e9taler, s\u2019\u00e9largir. Elle s&rsquo;offrit un d\u00e9tour par une chapelle, probablement pour appr\u00e9cier les vitraux.<br>Un homme, portant un banc sur l\u2019\u00e9paule, la remarqua.<br>\u00ab\u00a0Hein ?\u00a0\u00bb fit-il.<br>Le temps qu\u2019il se retourne, ses bottes baignaient.<br>\u00ab\u00a0Oh.\u00a0\u00bb<br>Il se mit \u00e0 courir.<br>\u00c0 chaque porte, des gens s\u2019agitaient, barricadaient, vidaient caves et greniers. La vieille eau, farceuse, leur jetait des \u00e9claboussures. \u00ab\u00a0Coucou !\u00a0\u00bb, fit-elle en jaillissant sur la jambe d\u2019une fillette qui filait au pas de course.<br>L\u2019eau progressait.<br>\u00ab\u00a0\u00c7a va monter\u00a0\u00bb, murmura un ancien, moustache blanche et front pliss\u00e9, en claquant la porte de sa cave. <br>Et, en effet, \u00e7a montait. L&rsquo;eau progressait : \u00ab\u00a0Oh ! Un ch\u00e2teau ! Voil\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment un endroit pour faire du tourisme !\u00a0\u00bb Elle d\u00e9cida d&rsquo;aller au moins en faire le tour.<\/p>\n\n\n\n<p>Cabistan \u00e9tait devant les portes du ch\u00e2teau. Il avait la mine sombre et les v\u00eatements de m\u00eame. Il montait un \u00e9talon noir comme une nuit sans lune. Il avait donn\u00e9 pour instruction \u00e0 ses gens de se manifester bruyamment en divers endroits du bois, et surtout de s&rsquo;enfuir rapidement. Tout ce qu&rsquo;on pouvait esp\u00e9rer pour le moment, c&rsquo;\u00e9tait de ralentir la troupe. Cabistan n&rsquo;\u00e9tait plus que fureur, rage et tonnerre. Il se retourna. Il vit la vague arriver. Il vit le foss\u00e9. Il vit Caroline. Il sauta.<br>L&rsquo;eau entra dans le foss\u00e9. Elle \u00e9tait pass\u00e9e par la boulangerie pour go\u00fbter les sp\u00e9cialit\u00e9s locales, et cela l&rsquo;avait un peu alourdie. Elle d\u00e9trempa le sol herbeux. Caroline, elle, tapait la quintaine. L&rsquo;eau prenait son temps pour visiter. Elle s&#8217;embourbait. Caroline ne l&rsquo;avait toujours pas vue. L&rsquo;eau se sentait bien. Elle avait envie de rester. Limite elle devenait stagnante. Puis Caroline vit un reflet au sol. Elle s&rsquo;arr\u00eata, alla vers le reflet : c&rsquo;\u00e9tait de l&rsquo;eau. Tout autour d&rsquo;elle, le sol \u00e9tait noy\u00e9. Elle essaya de franchir l&rsquo;obstacle liquide. Elle s&rsquo;enfon\u00e7a dans le sol d\u00e9tremp\u00e9. Sa botte fut aspir\u00e9e. Forc\u00e9ment, elle essaya de se d\u00e9gager avec l&rsquo;autre pied. Qui fut aspir\u00e9 de m\u00eame. Sa posture devint assez inconfortable. L&rsquo;eau montait, et elle \u00e9tait coinc\u00e9e. Benoist, heureusement, \u00e9tait l\u00e0. Il glissa un bras sous ses \u00e9paules et tira de toutes ses forces. Les muscles endoloris, suant, rageant, pouce par pouce, il la d\u00e9gagea. Ils remont\u00e8rent le foss\u00e9, glissant, rampant, peu importe. L&rsquo;eau, elle, montait \u00e0 son rythme.<\/p>\n\n\n\n<p>Benoist ne l&rsquo;avait pas l\u00e2ch\u00e9e. Elle \u00e9tait maintenant dans ses bras, essouffl\u00e9e. Ils regard\u00e8rent le foss\u00e9 qui se remplissait. Ils eurent un \u00e9clat de rire, comme ceux qui d\u00e9fient la mort. Caroline regardait Benoist avec des yeux \u00e9perdus. Il lui rendit son regard avec des yeux inquiets. Ils haletaient en m\u00eame temps. Ils avaient la m\u00eame boue sur la peau. Leurs souffles chauds se m\u00ealaient dans la fra\u00eecheur du soir. Caroline ferma les yeux et tendit les l\u00e8vres. Benoist jeta un \u0153il derri\u00e8re lui, et la l\u00e2cha.  <br>Caroline tomba sur les fesses avec un cri de surprise.<br>\u00ab\u00a0Pardon ?! hurla-t-elle. <br>&#8211; Je reviens, annon\u00e7a-t-il. Ils vont mettre le si\u00e8ge. Tiens bon. Je serai l\u00e0 apr\u00e8s-demain. O\u00f9 est la Vergandonsk ?<br>&#8211; Mais ! Goujat !<br>&#8211; M&rsquo;en fiche. O\u00f9 est-elle ?<br>&#8211; Je ne dirai pas.\u00a0\u00bb, ass\u00e9na Caroline, les bras crois\u00e9s sur la poitrine.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, l&rsquo;\u00eatre humain est comme \u00e7a. M\u00eame au milieu d&rsquo;une grande catastrophe, on en est encore \u00e0 faire preuve de jalousie. Elle ne laisserait pas l&rsquo;opportunit\u00e9 au marquis de se rapprocher de celle qu&rsquo;elle percevait maintenant comme une rivale. Le marquis soupira : \u00ab\u00a0Si on a quelqu&rsquo;un qui d\u00e9place des montagnes, c&rsquo;est le moment de s&rsquo;en servir. O\u00f9 est-elle ?<br>&#8211; Je ne dirai pas.\u00a0\u00bb<br>Caroline s&rsquo;enfon\u00e7ait dans l&rsquo;obstination. Le marquis eut un instant d&rsquo;agacement : \u00ab\u00a0Je suis couvert de boue, j&rsquo;ai mal partout, une troupe va assi\u00e9ger le ch\u00e2teau, une inondation arrive. J&rsquo;ai pas particuli\u00e8rement la t\u00eate \u00e0 la bagatelle : o\u00f9 est-elle ?<br>&#8211; Qu&rsquo;est-ce que tu lui veux ? Elle est \u00e0 MON service !<br>&#8211; Justement, \u00e7a serait bien qu&rsquo;elle puisse te filer un coup de main. Vite, le temps presse !<br>&#8211; Je ne sais pas o\u00f9 elle est. Certainement au barrage.\u00a0\u00bb Caroline avait c\u00e9d\u00e9. Elle leva les yeux vers Benoist : \u00ab\u00a0Ne me laisse pas !<br>&#8211; Justement non. Je pars pour ne pas te laisser. Enferme-toi avec tes hommes, et bon courage !\u00a0\u00bb<br> Et il partit au galop. En serrant les dents, \u00e9videmment.<\/p>\n\n\n\n<p>Les citadins comprirent assez vite que l&rsquo;inondation ne repr\u00e9sentait pas un \u00e9norme danger. La coul\u00e9e tenait plus de la rivi\u00e8re que du raz-de-mar\u00e9e. Bon, ils ne savaient pas qu&rsquo;en amont, de terrassiers \u00e9taient \u00e0 pied d\u2019\u0153uvre pour en limiter le d\u00e9bit.<\/p>\n\n\n\n<p>La ch\u00e2telaine Dutilleul organisa la d\u00e9fense du mieux qu&rsquo;elle put. Les ordres fusaient. Concentr\u00e9e, implacable, elle avait compris la situation. Loin de l&rsquo;inqui\u00e9ter, elle vit l&rsquo;arriv\u00e9e de l&rsquo;eau comme une opportunit\u00e9 : c&rsquo;\u00e9tait un obstacle entre ses assaillants et elle. \u00ab\u00a0Et amenez-moi l&rsquo;espion que Vergandonsk a pris !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Au loin, un nuage de poussi\u00e8re trahissait l&rsquo;avanc\u00e9e de la troupe. Quand les fantassins arriv\u00e8rent pour enlever le ch\u00e2teau,ils furent arr\u00eat\u00e9s par des douves toutes neuves. Assaillants et assaillis en furent donc r\u00e9duits \u00e0 s&rsquo;observer en chiens de fa\u00efence. Le chef du corps exp\u00e9ditionnaire dit : \u00ab\u00a0Ass\u00e9cher les puits\u2026 J&rsquo;ai du mal \u00e0 voir comment il aurait pu faire pire.<br>&#8211; Qui \u00e7a ?<br>&#8211; Le saboteur qu&rsquo;on a envoy\u00e9 la semaine derni\u00e8re. Il \u00e9tait cens\u00e9 pr\u00e9parer l&rsquo;offensive en ass\u00e9chant les puits. Il a compris \u00e7a comme \u00ab\u00a0remplir les douves\u00a0\u00bb, visiblement.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors qu&rsquo;il pronon\u00e7ait ces mots, un bruit sourd le coupa. Au milieu de ses hommes, un paquet \u00e9tait tomb\u00e9 au sol. Il l&rsquo;ouvrit. C&rsquo;\u00e9tait la t\u00eate de l&rsquo;espion. \u00ab\u00a0Bon, on dirait qu&rsquo;au moins il a essay\u00e9\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Vous allez bien, messire ? \u2013 Groumpf. \u2013 Oh. La nuit fut mauvaise ? \u2013 Groumpf. \u2013 Oui, les distractions ne sont pas nombreuses ici. Avec les copains, on a fini \u00e0 la taverne, c\u2019est tout ce qu\u2019on a trouv\u00e9 d\u2019int\u00e9ress\u2026 \u2013 Je l\u2019aurai. 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