{"id":66,"date":"2015-12-07T21:59:10","date_gmt":"2015-12-07T20:59:10","guid":{"rendered":"http:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/?p=66"},"modified":"2015-12-07T21:59:10","modified_gmt":"2015-12-07T20:59:10","slug":"messie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/2015\/12\/07\/messie\/","title":{"rendered":"Venite Cantemus \u00e0 la Madeleine"},"content":{"rendered":"<p>\t\t\t\tElle est venue me voir, elle m&rsquo;a dit : \u00ab\u00a0Est-ce que \u00e7a te d\u00e9rangerait, enfin je comprendrai que tu ne puisses pas, mais enfin, tu voudrais jouer le Messie \u00e0 la Madeleine ? &#8211; Le Messie, le Messie&#8230; de Haendel ? \u00c0 la Madeleine, comme l&rsquo;\u00e9glise de la Madeleine ? Paris ? &#8211; C&rsquo;est \u00e7a, oui, avec 500 choristes. &#8211; Tu crois vraiment que je peux dire non ?\u00a0\u00bb Et me voil\u00e0 dans l&rsquo;aventure<a title=\"Venite Cantemus\" href=\"http:\/\/www.venitecantemus.com\/\" target=\"_blank\"> Venite Cantemus<\/a>. Le concert est dans trois semaines, la partition arrivera dans 2 semaines, le lundi pour le samedi. Je r\u00e9p\u00e8te le soir, en pizzicati (sans archet, en pin\u00e7ant les cordes comme un guitariste), dans un coin de mon s\u00e9jour pour ne pas r\u00e9veiller mes jeunes enfants, et pour ne pas ajouter un probl\u00e8me de voisinage dans l&rsquo;immeuble. Cela donne un c\u00f4t\u00e9 petit enfant qui lit la nuit en cachette sous les couvertures avec une lampe de poche. Je parcours la pi\u00e8ce. D\u00e9j\u00e0 je me concentre sur la partition, n\u00e9anmoins ma m\u00e9moire me joue des tours : il y a un tube, quelque chose d&rsquo;archi connu dans le Messie&#8230; Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est, d\u00e9j\u00e0 ? Pas moyen de mettre le doigt dessus, et j&rsquo;en suis aux 2\/3&#8230; Je l&rsquo;ai peut-\u00eatre rat\u00e9, pourtant j&rsquo;ai fait gaffe et je suis sur la partie de 1er violon, je devrai le voir passer, le tube&#8230;Taa ta tada. Tiens, \u00e7a me dit quelque chose. Taa ta tada. Hum, oui, on dirait bien&#8230; bla blabla blabla blabla tsoin pou\u00eat. Moui, mouof. Taa ta tada. Tiens, \u00e7a recommence. Taa ta tada. Tata tada. Tata tada. Halle lujah&#8230; Oh p\u00e9tard je l&rsquo;ai. HALLELUJAH ! HALLELUJAH ! Ch\u00e9rie, ch\u00e9rie ! On le conna\u00eet, en fait, le Messie ! On ne conna\u00eet m\u00eame que \u00e7a. Comment j&rsquo;ai pu oublier, t\u00eate d&rsquo;ampoule ! C&rsquo;est l&rsquo;All\u00e9luia ! C&rsquo;est l&rsquo;All\u00e9luia ! Je vais jouer l&rsquo;All\u00e9luia avec 500 choristes ! Y&rsquo;a du crin qui va voler, de la colophane en nuages, on joue l&rsquo;All\u00e9luia !<br \/>\nBon, cette nuit-l\u00e0, je n&rsquo;ai pas vraiment dormi.<br \/>\nLes d\u00e9lais sont serr\u00e9s, la pi\u00e8ce est immense, j&rsquo;oublie le lendemain ce que j&rsquo;apprends la veille. L&rsquo;utilit\u00e9 de mon travail r\u00e9side surtout dans le rep\u00e9rage des traits et la notation de tout ce qu&rsquo;on rencontre comme blagues sur la partition, l\u00e0 un b\u00e9mol qui vient naturellement au lieu d&rsquo;un b\u00e9carre, ici un changement de position \u00e0 anticiper, et l\u00e0 encore une cassure dans la mont\u00e9e. Je note le plus de choses possibles, je sais que j&rsquo;oublierai tout ce jour-l\u00e0. On ne sort pas de plusieurs ann\u00e9es d&rsquo;orchestre sans avoir appris quelques bricoles sur le fonctionnement de soi-m\u00eame. Je me couche tard, je me l\u00e8ve t\u00f4t. J&rsquo;ai l&rsquo;adr\u00e9naline qui monte chaque jour un peu, le regard chaque jour un peu perdu. J&rsquo;appelle ma s\u0153ur, violoniste amateur comme moi, mais ancienne \u00e9l\u00e8ve du Conservatoire. Elle me siffle sa fiert\u00e9 : hey, jouer \u00e0 la Madeleine, le Messie de surcro\u00eet, c&rsquo;est une occasion \u00e0 ne pas rater. Et puis, c&rsquo;est du baroque, ce n&rsquo;est pas tr\u00e8s technique, \u00e7a se joue \u00e0 la limite en d\u00e9chiffrage. On se d\u00e9brouillera pour la vie quotidienne ces quelques jours, mais tous, on sait que c&rsquo;est un \u00e9v\u00e9nement tr\u00e8s fort pour un amateur, une chance inou\u00efe. Je remercie tous mes proches de leur ind\u00e9fectible soutien et de leur aide pr\u00e9cieuse : certains avaient aussi des \u00e9ch\u00e9ances capitales, mais on y a tous mis du sien. J&rsquo;\u00e9coute diff\u00e9rentes versions. Certains passages me sont ais\u00e9s, pour d&rsquo;autres je bl\u00eamis. Il y a des traits vraiment, vraiment rapides. Et techniques. Tu m&rsquo;as eu, frangine.<br \/>\nLa veille du concert, je pr\u00e9pare mes affaires. Et je scotche ma partition. Je ne sais pas comment \u00e7a se passe chez les pros, mais chez les amateurs c&rsquo;est toujours comme \u00e7a : on te file, au mieux, des feuilles volantes. L\u00e0, j&rsquo;ai d\u00fb les imprimer moi-m\u00eame. Mais c&rsquo;est le jeu, les partitions co\u00fbtent cher et comme on les annote, on travaille sur des copies. Je me rappelle de certaines photocopies de photocopies annot\u00e9es de photocopies qui m&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 fournies, on ne lisait pas les notes, on les devinait. J&rsquo;ai m\u00eame vu un alto secr\u00e8tement les lire avec une boule de cristal. Ce coup-ci, c&rsquo;est du luxe : partitions annot\u00e9es scann\u00e9es. Mais il faut faire la reliure. Pour des raisons inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;usage de nos mains pour jouer, tourner les pages est un sujet d&rsquo;inqui\u00e9tude chez le musicien. Autant, devant un Proust, on se fiche de l\u00e0 o\u00f9 la tourne tombe dans la phrase, autant chez nous, c&rsquo;est un vrai probl\u00e8me, parce que pendant le temps qu&rsquo;on tourne, ben on ne joue pas. Donc on r\u00e9 assemble nos partitions pour que les tournes arrivent aux meilleurs endroits. D\u00e9sol\u00e9s pour \u00e7a, mais on imprime n\u00e9cessairement en recto simple, pour pouvoir faire nos d\u00e9coupages d&rsquo;\u00e9colier, et coller \u00e0 la UHU, soigneusement, en tirant la langue, tout-bien-comme-il-faut-sans-d\u00e9passer-sans-faire-de-corne. Je me suis limit\u00e9 au scotch, la derni\u00e8re fois que j&rsquo;ai pris des ciseaux, j&rsquo;ai coll\u00e9 une ligne \u00e0 l&rsquo;envers, je ne tiens pas plus que cela \u00e0 renouveler ma b\u00eatise. Mon smoking est pr\u00eat, le biniou est nettoy\u00e9 astiqu\u00e9 rang\u00e9, c&rsquo;est parti pour le dernier dodo avant le grand jour.<br \/>\nL&rsquo;arriv\u00e9e des musiciens n&rsquo;est g\u00e9n\u00e9ralement pas romantique. On d\u00e9barque tous au compte-goutte, souvent les portes de la salle ne sont pas ouvertes, il faut entrer par une entr\u00e9e d\u00e9tourn\u00e9e. Les personnes que l&rsquo;on rencontre sont les petites mains, peu au fait des activit\u00e9s spectaculaires. N\u00e9anmoins, ce sont toujours les gardiens et femmes de m\u00e9nage qui savent nous guider. On est perdus, il est t\u00f4t, on se place o\u00f9 ?, qui est le chef ? Il manque la moiti\u00e9 de l&rsquo;orchestre, on ne sera au complet que le soir de toute fa\u00e7on. Les instruments r\u00e9put\u00e9s physiques ne font jamais toutes les r\u00e9p\u00e9titions. On se croirait sur un chantier \u00e0 l&#8217;embauche. Je ne connais personne, beaucoup ont l&rsquo;air de se conna\u00eetre. Je m&rsquo;en \u00e9tonne, \u00ab\u00a0mais oui \u00e9videmment on travaille souvent ensemble -Pardon, mais vous \u00eates des professionnels ? -Nous oui, mais je ne sais pas pour ces gens-l\u00e0.\u00a0\u00bb Ces gens-l\u00e0 s&rsquo;av\u00e9reront \u00eatre des \u00e9tudiants du Conservatoire. Je pr\u00e9cise : des \u00e9tudiants du Conservatoire, pas du conservatoire standard, du Conservatoire avec une majuscule, l&rsquo;unique, le national. Certains viennent m\u00eame de celui de Londres. Autrement dit, si ce ne sont pas des pros, ils n&rsquo;en sont pas loin. Je crois que j&rsquo;ai chang\u00e9 de couleur \u00e0 ce moment-l\u00e0. J&rsquo;ai compt\u00e9 4 amateurs seulement dans un orchestre de 35 personnes.<br \/>\n\u00ab\u00a0Tu m&rsquo;excuseras, je d\u00e9chiffre. &#8211; Moi j&rsquo;ai pass\u00e9 10 heures dessus et je le joue comme toi, c&rsquo;est pour me d\u00e9go\u00fbter que tu me dis \u00e7a ?\u00a0\u00bb C&rsquo;\u00e9tait une boutade innocente entre coll\u00e8gues de pupitre, le coup de boule fraternel de la t\u00e9ci derri\u00e8re une partition. Je trouve ma fiert\u00e9 quand m\u00eame : les doigt\u00e9s que j&rsquo;avais invent\u00e9s, mon professionnel de voisin les a quasiment tous adopt\u00e9s. Il a d\u00e9daign\u00e9 mes 2nde positions subtiles pour se cantonner \u00e0 de classiques 1\u00e8re et 3\u00e8me, bien plus confortables en cas de d\u00e9chiffrage. Les violoneux me comprendront : c&rsquo;est quelque chose de voir que, tout seul dans son appartement, le soir, \u00e0 la sourdine pour ne pas r\u00e9veiller les enfants, on peut retomber sur les m\u00eames analyses que les vrais de vrais.<br \/>\nPendant toute une journ\u00e9e, l&rsquo;ordre du monde est chang\u00e9 pour moi : j&rsquo;ai le P\u00e8re sur l&rsquo;estrade, \u00e9tendant ses bras mis\u00e9ricordieux sur le monde musical \u00e0 ses pieds, le Fils \u00e0 sa gauche parce qu&rsquo;il ne sait pas tr\u00e8s bien lat\u00e9raliser, et le Saint-Esprit sous les yeux, plein de notes d&rsquo;ordinaire famili\u00e8res, mais aujourd&rsquo;hui franchement hostiles (c&rsquo;est ma partition). De temps en temps, on erre entre deux r\u00e9p\u00e9titions, la t\u00eate pleine d&rsquo;airs, comme des phal\u00e8nes autour d&rsquo;un phare. Nous encha\u00eenerons, si ma m\u00e9moire est bonne, 4 r\u00e9p\u00e9titions dans la journ\u00e9e, plus le concert. Les cordes sont le groupe qui r\u00e9p\u00e8te le plus : c&rsquo;est la colonne vert\u00e9brale d&rsquo;un orchestre, on double les voix, contre-chante, rythme et j&rsquo;en passe parce que je n&rsquo;ai pas tant de vocabulaire que cela. On fait une r\u00e9p\u00e9tition par groupe (chanteurs solistes, vents et ch\u0153urs), plus la n\u00f4tre en tout premier et \u00e9ventuellement une g\u00e9n\u00e9rale. Les organisateurs sont des cr\u00e8mes, ils sont pr\u00e9sents, souriants et nous passent nos absences et nos trous de bon sens. Personnellement, je le perds facilement, mon bon sens, dans ces circonstances. Je me m\u00e9lange les horaires et les lieux : l&rsquo;essentiel pour moi, c&rsquo;est d&rsquo;\u00eatre \u00e0 mon pupitre quand on r\u00e9p\u00e8te. \u00ab\u00a0Excusez-moi, j&rsquo;ai oubli\u00e9 ce qu&rsquo;on a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 15 fois. Non, je n&rsquo;ai d&rsquo;ordinaire aucune d\u00e9ficience mentale. Pour le repas, on a rendez-vous o\u00f9 et \u00e0 quelle heure ?\u00a0\u00bb<br \/>\nJe ne sais pas comment ils s&rsquo;y sont pris, d&rsquo;ailleurs, pour les repas, mais je n&rsquo;ai jamais vu un service aussi rapide. En 1\/2 heure, tout l&rsquo;orchestre avait d\u00e9jeun\u00e9. Entr\u00e9e-plat-dessert-caf\u00e9-on-nous-a-dit-que-vous-\u00eates-press\u00e9s, et pourtant nous n&rsquo;\u00e9tions pas les seuls au <a title=\"Foyer de la Madeleine\" href=\"http:\/\/www.foyerdelamadeleine.fr\/\" target=\"_blank\">foyer de la Madeleine<\/a>. Et tout le monde a \u00e9t\u00e9 d&rsquo;une rare amabilit\u00e9 avec nous.<br \/>\nLa musique n&rsquo;a pas de fronti\u00e8re, dit-on. Je m&rsquo;en vais vous l&rsquo;illustrer. Au solf\u00e8ge, on apprend tous les termes musicaux en fran\u00e7ais, allemand et italien. Je n&rsquo;ai, de m\u00e9moire, jamais rencontr\u00e9 que de l&rsquo;italien, sur toutes les partitions. On ne joue pas fort, on joue <em>forte<\/em>. Le chef s&rsquo;exprime en anglais, \u00e7a nous donne donc de l&rsquo;itanglais. Mais il veut nous faire plaisir, donc il donne toutes ses indications de mesure en fran\u00e7ais. On parle donc italo-franglais. Mais de temps en temps sa langue maternelle lui \u00e9chappe, il nous parle donc un superbe germanitalofranglais, sabir improbable hautement jouissif dans sa d\u00e9brouillardise.<br \/>\nIl y a dans les concerts un moment \u00e0 part, dans un lieu \u00e0 part. C&rsquo;est l&rsquo;attente. La g\u00e9n\u00e9rale est termin\u00e9e, le public va arriver, nous avons d\u00een\u00e9. Nous sommes serr\u00e9s dans la sacristie. Nous sommes les colombes du magicien pas encore apparues. Nous attendons notre entr\u00e9e. Nous nous rhabillons, nous nous coiffons, les dames se maquillent dans des conditions de fortune. Je sugg\u00e8re \u00e0 l&rsquo;une de jouer la d\u00e9cadence romaine et d&rsquo;utiliser l&rsquo;autel, actuellement dans la coulisse, pour se maquiller : le pied en est un miroir. Le premier violon solo annote sa partition : c&rsquo;est de lui que d\u00e9pendent beaucoup d&rsquo;attaques de l&rsquo;orchestre. On ne conna\u00eet pas bien le chef, on a parfois du mal \u00e0 interpr\u00e9ter ses d\u00e9parts. On passe donc au premier des premiers les parties de basse pour qu&rsquo;il v\u00e9rifie un point de d\u00e9tail. Cet homme est impressionnant : il n&rsquo;aura l\u00e2ch\u00e9 sa partition que pendant les deux demie-heures de repas. J&rsquo;essaie de travailler la mienne, peine perdue. Je ne parviens qu&rsquo;\u00e0 me rem\u00e9morer le rythme et l&rsquo;armure du premier morceau, car c&rsquo;est l&rsquo;attente. Et l&rsquo;attente, c&rsquo;est la mont\u00e9e du trac. J&rsquo;ai des palpitations. Je sens mon c\u0153ur battre dans mon ventre, j&rsquo;ai une art\u00e8re qui bat la mesure contre les intestins. Mes mains tremblent : \u00ab\u00a0C&rsquo;est con, on ne vibre pas sur du baroque, je parkinsonne pour rien, l\u00e0\u00a0\u00bb. Le premier hautbois, amateur comme moi, a perdu tout son bagout. Je suis heureux d&rsquo;\u00eatre dans cette aventure, mais les airs se m\u00e9langent dans ma t\u00eate, est-ce que cette mont\u00e9e est vraiment dans le Rejoyce ? N&rsquo;ai-je pas une corde \u00e0 changer ? Mon chevalet n&rsquo;a pas l&rsquo;air droit, est-ce que j&rsquo;essaie de le redresser ? Non, je risque de le casser, ou de me d\u00e9saccorder. Les basses sont traditionnellement en charge de l&rsquo;humour grivois dans l&rsquo;orchestre. Le violoncelliste n&rsquo;y manque pas. On rit. On n&rsquo;est pas tr\u00e8s intelligents pendant l&rsquo;attente. Au loin, on entend les solistes vocaux qui chauffent leur voix dans une autre pi\u00e8ce. Le spectacle a commenc\u00e9, on devine des bribes des discours liminaires. On se regroupe, on se classe : les violons en premier, les contrebasses ferment la marche. On ressort les m\u00eames traits d&rsquo;esprit \u00e9cul\u00e9s qu&rsquo;on sort \u00e0 chaque concert : \u00ab\u00a0L&rsquo;essentiel, les gars, c&rsquo;est de jouer les notes. &#8211; J&rsquo;y compte bien, et comme je vous aime bien, je vais m\u00eame vous en mettre en rab'\u00a0\u00bb. J&rsquo;aime bien, c&rsquo;est important pour moi. Je crois savoir que tous les artistes, les sportifs, tous ceux qui font des \u00ab\u00a0performances\u00a0\u00bb ont leur mantra. Donc si vous jouez avec moi, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis o\u00f9 la porte des coulisses est franchie, vous aurez n\u00e9cessairement droit \u00e0 : \u00ab\u00a0Chacun pour soi, le chef pour tous et rendez-vous au point d&rsquo;orgue.\u00a0\u00bb<br \/>\nOn entre. On passe de l&rsquo;ombre \u00e0 la lumi\u00e8re. Les visages se tournent vers nous. J&rsquo;ai peur, il y a le prestissimo qui va me filer entre les doigts. Je ne rends pas les regards, d\u00e9sol\u00e9. Je fonce. Mon voisin est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 notre pupitre, je le sens soucieux aussi. Il avait peur, je pense, que j&rsquo;aie oubli\u00e9 la partition. On n&rsquo;est pas cart\u00e9sien, on n&rsquo;est pas raisonnable, au milieu de 900 personnes dont la soir\u00e9e d\u00e9pend de vos doigts. C&rsquo;est peut-\u00eatre pr\u00e9tentieux comme pens\u00e9e, mais je vous garantis que 900 paires d&rsquo;yeux vous invitent facilement \u00e0 reconsid\u00e9rer votre place dans l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;univers, et que cette place n&rsquo;est pas bien haut, un peu comme quand l&rsquo;instituteur vient vous voir \u00e0 votre table et vous dit, avec calme et profondeur : \u00ab\u00a0Je ne suis pas content\u00a0\u00bb. Et bien, je n&rsquo;ai pas envie que l&rsquo;instituteur ne soit pas content, \u00e7a me fait tr\u00e8s peur.<br \/>\nJe v\u00e9rifie la premi\u00e8re note, le tempo, je retrouve la marque du premier passage d\u00e9licat : c&rsquo;est beaucoup trop t\u00f4t \u00e0 mon go\u00fbt. Le chef bat le premier temps. L&rsquo;archet part. On est au pinacle de ce marathon musical, deux semaines de travail, une journ\u00e9e enti\u00e8re de r\u00e9p\u00e9tition, pour 2 heures de spectacle. L&rsquo;acoustique a chang\u00e9, la Madeleine r\u00e9sonne beaucoup moins que ce matin. En cons\u00e9quence, on presse. Le trac nous acc\u00e9l\u00e8re aussi. Le chef le savait, je lis sur son visage que nous avons maintenant le tempo qu&rsquo;il voulait.<br \/>\nLes traits s&rsquo;encha\u00eenent. La musique vit, nous sommes un groupe, un corps entier, avec chaque organe \u00e0 sa place, \u00e0 son r\u00f4le, li\u00e9s par le g\u00e9nie de Haendel, les pupitres respirent au rythme des lev\u00e9es. Parfois mes doigts flanchent. Une fois, je me suis perdu. D&rsquo;autres fois, c&rsquo;est un moment de gr\u00e2ce. Mais toujours je ressens cette immense joie de vivre un moment rare.<br \/>\nOn ne prend vraiment la mesure de la qualit\u00e9 d&rsquo;un chef que dans la tourmente. J&rsquo;ai eu l&rsquo;honneur de jouer avec M. Gregory Rose \u00e0 la direction de Venite Cantemus. Il faut d&rsquo;abord savoir que les ch\u0153urs de basses chantent dans le sens de la largeur de l&rsquo;\u00e9glise, et les aigus sont plac\u00e9s dans le sens de la longueur. Autrement dit, les 4 voix ne font pas face au m\u00eame \u00e9cho. Et il faut aussi savoir que quand nous, humains, entendons de l&rsquo;\u00e9cho quand nous jouons ou chantons, instinctivement, on ralentit en fonction de l&rsquo;\u00e9cho. Donc, les hommes ont tendance \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer et les femmes \u00e0 ralentir. C&rsquo;est tout \u00e0 fait normal. Et au milieu de tout cela, le chef, sur l&rsquo;\u00eelot de son pi\u00e9destal, dans l\u2019\u0153il du cyclone choral, imperturbable, capitaine au long cours d&rsquo;un fr\u00eale esquif, fait corps avec les 4 vents cardinaux. Il est all\u00e9 les chercher, tous ensemble, pour les remettre sur la m\u00eame mesure, pour que ces vents d\u00e9sordonn\u00e9s viennent gonfler ses voiles. C&rsquo;\u00e9tait impressionnant. Voil\u00e0 comment on arrive \u00e0 faire chanter 500 personnes qui n&rsquo;ont fait qu&rsquo;une r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale ensemble, sur une pi\u00e8ce de deux heures.<br \/>\nLe moment exact o\u00f9 500 choristes se l\u00e8vent comme un seul homme ressemble \u00e9trangement \u00e0 cette sc\u00e8ne de Retour vers le futur, quand Marty allume l&rsquo;ampli (<a title=\"Retour vers le futur, morceau de g\u00e9n\u00e9rique\" href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=R5paXeKX-W8\" target=\"_blank\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=R5paXeKX-W8<\/a>). Le bruit de 500 pantalons et robes qui se d\u00e9plient fait \u00e9cho au \u00ab\u00a0klong\u00a0\u00bb du bouton Power : on sait qu&rsquo;on a de la puissance sous le pied, et qu&rsquo;on va se la prendre pleins tubes.<br \/>\nQuand les trompettes se veulent de J\u00e9richo, quand le percussionniste voit \u00ab\u00a0fff\u00a0\u00bb sur sa partition, quand l&rsquo;\u00e9glise veut jouer un canon et que 500 choristes sont bien d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 montrer qu&rsquo;ils ne sont pas l\u00e0 pour enfiler des perles, \u00e7a d\u00e9coiffe, \u00e7a vous prend aux tripes pour vous d\u00e9poser deux-trois \u00e9tats \u00e9motionnels plus loin. Tu regardes ton p&rsquo;tit biniou de musique de chambre, tu jettes un \u0153il au chef, aux copains, au plafond vertigineux, et tu dis \u00e0 tes 4 cordes : \u00ab\u00a0Les filles, c&rsquo;est pas le moment de se d\u00e9filer, on vibre de toute son \u00e2me : l\u00e2chez les watts !\u00a0\u00bb Tu as l&rsquo;impression qu&rsquo;on ne t&rsquo;entend pas et qu&rsquo;on ne t&rsquo;entendra jamais, chaque \u00ab\u00a0Hallelujah\u00a0\u00bb te traverse de part en part, et tu fais partie de \u00e7a, avec ton petit archet de 3 crins sur ton petit machin de 59 cm de long, tu voyages assis, chaque ton te monte un peu plus haut, tout l\u00e0-haut, vers ce plafond si loin, avec l&rsquo;\u00e9glise qui te renvoie tout 3 fois. Les basses derri\u00e8re toi forment le courant marin profond, les voix du dessus les vagues, et comme en mer, les petites vagues se combinent, se rejoignent et s&rsquo;agglom\u00e8rent pour produire cette immense lame de son qui parcourt la nef de part en part, d&rsquo;un sens et de l&rsquo;autre sans jamais s&rsquo;arr\u00eater. \u00c7a se termine trop t\u00f4t, on pourrait Hallelujer comme \u00e7a des heures mais en vrai, physiquement, on ne peut plus, on se tait, on se regarde tous, et on entend, longtemps apr\u00e8s, les \u00e9chos rebondir, et rebondir encore, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;\u00e9puis\u00e9s eux aussi, le silence se fasse.<br \/>\nC&rsquo;est long, le Messie. C&rsquo;est encore plus long apr\u00e8s une journ\u00e9e d&rsquo;intenses r\u00e9p\u00e9titions. Je fatigue, j&rsquo;ai l&rsquo;archet moins nerveux. Heureusement, c&rsquo;est le dernier air. \u00c0 peine commenc\u00e9, ma m\u00e9moire musculaire me rappelle que c&rsquo;est le solo de notre pupitre : pas de basse, pas de voix, rien, nada, peau d&rsquo;balle, seuls pour lancer le dernier baroud. On est la premi\u00e8re salve du bouquet final, \u00e7a serait dommage qu&rsquo;on finisse en p\u00e9tard mouill\u00e9. Fieff\u00e9 Haendel. Sur un Oratorio entier, il a fallu qu&rsquo;il nous colle notre seul solo au d\u00e9but du final, genre \u00ab\u00a0mec, si tu rates celui-l\u00e0, on partira sur une derni\u00e8re mauvaise impression\u00a0\u00bb. Je t&rsquo;aurai, enflure. Mort ou vif, je t&rsquo;aurai.<br \/>\nLe chef a battu le dernier temps. On esp\u00e8re avoir de la gueule, fig\u00e9s dans notre derni\u00e8re action. T&rsquo;as pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 t&rsquo;\u00eatre loup\u00e9 sur ton dernier coup d&rsquo;archet, \u00e7a se verra sur la photo. On voulait tr\u00e8s tr\u00e8s fort finir en apoth\u00e9ose, moi je r\u00eave toujours du dernier final, la derni\u00e8re note qui restera encore longtemps dans les c\u0153urs des auditeurs. Parce que, m&rsquo;sieur Haendel, c&rsquo;est ach&rsquo;tement chouette, le Messie. Alors, malgr\u00e9 la tambouille du violoneux, le cambouis de nos tuyauteries, les cordes qui cassent, le piston qui se bloque, on voudrait que \u00e7a finisse comme \u00e0 Hollywood, dans les paillettes, les frous-frous et les projecteurs. Et puis le public applaudit. Le Messie, je l&rsquo;ai appris en le travaillant, \u00e7a ne s&rsquo;applaudit pas \u00e0 tout bout de champ. \u00c7a s&rsquo;applaudit apr\u00e8s le final, parce qu&rsquo;entre deux parties du Messie, la pause fait partie du Messie. Et quand les solistes viennent saluer, c&rsquo;est le moment o\u00f9 moi, j&rsquo;ai fini. J&rsquo;ai vers\u00e9 ma larme. J&rsquo;ai donn\u00e9 tout ce que j&rsquo;avais, je suis lessiv\u00e9, rinc\u00e9, essor\u00e9. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 1\/540\u00e8me audible du concert, avec 4 fils de fer tendus sur un manche \u00e0 balai (message personnel &#8211; oui, les trompettes, on peut \u00eatre au premier et avoir le sens de la d\u00e9rision, tant pis pour le clich\u00e9) : une goutte dans le Messie, mais pour moi une exp\u00e9rience musicale marqu\u00e9e \u00e0 jamais dans tout mon \u00eatre. Merci \u00e0 tous, amateur, professionnel, organisateur, technicien, b\u00e2tisseur d&rsquo;\u00e9glise, compositeur de g\u00e9nie, d&rsquo;avoir fait ce concert-l\u00e0. Et personnellement, \u00e0 tous ceux-l\u00e0, merci de m&rsquo;avoir emport\u00e9 avec vous. La vie reprend apr\u00e8s cette parenth\u00e8se, mais j&rsquo;ai laiss\u00e9 sous les vo\u00fbtes c\u00e9lestes de la Madeleine, un tout petit bout de mon c\u0153ur qui fait grincer ses cordes avec des yeux d&rsquo;enfant.\t\t<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est venue me voir, elle m&rsquo;a dit : \u00ab\u00a0Est-ce que \u00e7a te d\u00e9rangerait, enfin je comprendrai que tu ne puisses pas, mais enfin, tu voudrais jouer le Messie \u00e0 la Madeleine ? &#8211; Le Messie, le Messie&#8230; de Haendel ? \u00c0 la Madeleine, comme l&rsquo;\u00e9glise de la Madeleine ? 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