{"id":868,"date":"2026-02-06T23:39:02","date_gmt":"2026-02-06T22:39:02","guid":{"rendered":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/?p=868"},"modified":"2026-02-07T16:45:38","modified_gmt":"2026-02-07T15:45:38","slug":"lenchantisseur-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/2026\/02\/06\/lenchantisseur-5\/","title":{"rendered":"L&rsquo;enchantisseur 5"},"content":{"rendered":"\n<p>Ga\u00ebtan \u00e9tait terroris\u00e9. Il ne connaissait encore Rotule que de nom. Il \u00e9tait venu pour vendre honn\u00eatement sa trouvaille aux paladins, et de fil en aiguille, il \u00e9tait maintenant \u00e0 la solde des ennemis des paladins. \u00ab\u00a0Comme toujours, tout se passe exactement \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de ce que je tente.\u00a0\u00bb Apr\u00e8s sa rencontre avec Repipeur, il avait imm\u00e9diatement fil\u00e9 \u00e0 l&rsquo;auberge et n&rsquo;en avait plus boug\u00e9 jusqu&rsquo;au matin. Ce qui \u00e9tait du plus haut suspect, et donc en contradiction formelle avec ce qui lui \u00e9tait demand\u00e9. Il avait ensuite vid\u00e9 consciencieusement un cruchon d&rsquo;eau-de-vie de framboise pour noyer sa peur. Laquelle savait nager. Heureusement pour lui, un comptable en d\u00e9placement dans la r\u00e9gion pour homologuer les comptes annuels des charcutiers rotuleux lui avait tenu compagnie. Et ce comptable nota que m\u00eame ivre mort, Ga\u00ebtan ne pipait mot des raisons de sa pr\u00e9sence dans la ville. Il ne montrait pas non plus alentour, pour faire son int\u00e9ressant, quelque curiosit\u00e9 exotique issue de sa province qui e\u00fbt pu faire d\u00e9monstration de quelque signe particulier. Non. Il rest\u00e9 \u00e9minemment prostr\u00e9 sur son gobelet, probablement \u00e0 la recherche d&rsquo;une forme de vie qui puisse survivre au tord-boyau. Ce comportement tr\u00e8s sage rass\u00e9r\u00e9na le comptable.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, seul dans sa chambre \u00e0 maudire et son intemp\u00e9rance et son estomac, Ga\u00ebtan laissa libre cours \u00e0 sa panique. <\/p>\n\n\n\n<p>Il avait \u00e9tal\u00e9 son bonnet sur sa couche, et \u00e0 genoux sur la parquet, pench\u00e9 sur sa cr\u00e9ation, bavant et b\u00e9gayant, il geignait : \u00ab\u00a0Marimarine me manmanque. Elle m&rsquo;enmengueugueu&#8230; elle m&rsquo;enmengueugueu&#8230; elle m&rsquo;engueulait, mais c&rsquo;\u00e9tait pas si dandan&#8230; si dandan&#8230; si dangereux qu&rsquo;ici. Elle me tarabiscotait l&rsquo;asticot, me coudoyait les c\u00f4tes d\u00e8s que je tirais au flanc, mais somme toute nous avions des  zazas&#8230; des zazas&#8230; des assiettes pleines et un toit pas trop p\u00e9p\u00e9&#8230; papa p\u00e9p\u00e9&#8230; pas trop perc\u00e9.\u00a0\u00bb<br>Le bonnet s&rsquo;en contrefichait.<br>\u00ab\u00a0Je suis content de t&rsquo;avoir fait, bibi&#8230; bidule\u00a0\u00bb, larmoya-t-il, \u00ab\u00a0mais je rere&#8230; mais je regrette d&rsquo;avoir eu la vava&#8230; la vanini&#8230; la vanit\u00e9 de le proposer au vaste monde.\u00a0\u00bb <br>Le bonnet se tordit et bleuit. <br>\u00ab\u00a0Qu&rsquo;esses tu racontes ? Je suis surveill\u00e9, pourchass\u00e9 ! Je suis menac\u00e9 ! Je vais mourir !\u00a0\u00bb <br>Le bonnet se d\u00e9tendit et blanchit. <br>\u00ab\u00a0Ouais, ben on voit bien que \u00e7a te concerne pas&#8230;\u00a0\u00bb <br>Le bonnet bleuit.<br>\u00ab\u00a0Atta, atta&#8230; donc la phrase vraie, c&rsquo;est \u00ab\u00a0on voit bien que \u00e7a te concerne\u00a0\u00bb&#8230; Non, c&rsquo;est pas \u00e7a. \u00ab\u00a0On ne voit pas bien que \u00e7a ne te concerne pas\u00a0\u00bb. C&rsquo;est une double n\u00e9gation \u00e7a, c&rsquo;est duuuuuur ! T&rsquo;es cruel, \u00e0 me faire r\u00e9fl\u00e9chissementer comme \u00e7a !\u00a0\u00bb<br>Un observateur particuli\u00e8rement attentif et adepte de la m\u00e9thode Cou\u00e9 se serait convaincu que le bonnet eut un soupir d&rsquo;exasp\u00e9ration.<br>\u00ab\u00a0Comment \u00e7a, \u00e7a te concerne ? Mais non ! Pipi&#8230; Pis arr\u00eate de prendre des couleurs comme \u00e7a, on ne va pas s&rsquo;engueuler quand m\u00eame !\u00a0\u00bb<br>Ga\u00ebtan fron\u00e7ait les sourcils dans un effort intellectuel \u00e9thylique : \u00ab\u00a0Atta, atta&#8230; Tu me dis qu&rsquo;en vrai, je regrette pas la situation ? Genre je suis content d&rsquo;aller \u00e0 la mort ? Mais genre, tu es en train de me dire que \u00e7a vaut le coup ?\u00a0\u00bb<br>Le bonnet ne r\u00e9agit pas aux questions. Ga\u00ebtan tomba sur ses talons : \u00ab\u00a0\u00c7a vaut le coup. Tu me dis que \u00e7a vaut le coup. Pourquoi ? \u00c7a donne de la profondeur \u00e0 la vie ? Quelque chose comme \u00e7a ? C&rsquo;est peut-\u00eatre une le\u00e7on, oui&#8230;\u00a0\u00bb Le bonnet bougea tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement, mais resta blanc.<\/p>\n\n\n\n<p>Et cette nuit-l\u00e0, entre le bitur\u00e9 et son \u0153uvre, de grandes v\u00e9rit\u00e9s furent dites, de grands mensonges furent d\u00e9voil\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain matin, gueule de bois et trou noir. Ga\u00ebtan ne se rappelait plus de sa nuit. Il avait \u00e9t\u00e9 tout surpris de se r\u00e9veiller dans son lit, ses v\u00eatements pli\u00e9s sur la chaise. C&rsquo;\u00e9tait vraiment dommage, l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e9tait pass\u00e9e \u00e0 \u00e7a de savoir si oui ou non, les angelots font pipi dans la g\u00e9henne. Inconscient du d\u00e9sastre universel de sa m\u00e9moire d\u00e9faillante, Ga\u00ebtan alla n\u00e9anmoins, apr\u00e8s un brin de toilette, sur la place du march\u00e9, en qu\u00eate d&rsquo;un \u00e9crivain public pour donner des nouvelles \u00e0 son \u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Est-ce que vous avez bien \u00e9crit : Bonjour mon amour, mon voyage est plein de surprises. Je vais bien, mais les d\u00e9veloppements commerciaux sont plus complexes qu&rsquo;imagin\u00e9s. Je ne peux te dire quand je rentre, mais les informations que j&rsquo;ai pu recueillir me donnent \u00e0 penser que les voiles pourraient ne pas \u00eatre pay\u00e9es. Pense \u00e0 changer l&rsquo;eau de la gu\u00e8de. Je t&#8217;embrasse, Ga\u00ebtan. ?<br>&#8211; Oui, monsieur, bien s\u00fbr !<br>&#8211; Mon petit, je ne sais pas lire, mais je sais quand on se paye ma pomme.\u00a0\u00bb<br>L&rsquo;\u00e9crivain, interloqu\u00e9, eut un moment de r\u00e9flexion. Puis il dit :<br>\u00ab\u00a0En effet, je me moque.\u00a0\u00bb<br>Ce fut \u00e0 Ga\u00ebtan d&rsquo;\u00eatre pris d&rsquo;un doute. \u00ab\u00a0Est-ce un test ou une blague ?\u00a0\u00bb<br>L&rsquo;\u00e9crivain poussa un soupir de soulagement : \u00ab\u00a0Les deux.<br>&#8211; D&rsquo;accord. Quel est le carr\u00e9 de i ?\u00a0\u00bb<br>L&rsquo;\u00e9crivain transpirait abondamment. Le silence se fit lourd.<br>\u00ab\u00a0Je ne sais pas\u00a0\u00bb, conc\u00e9da-t-il. \u00ab\u00a0Mais la bataille des pavots eut lieu en l&rsquo;an 4 du r\u00e8gne de Jalabar.<br>&#8211; Excellent, et \u00e0 quelle esp\u00e8ce appartient le satrape ?<br>&#8211; L&rsquo;esp\u00e8ce humaine.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux hommes regard\u00e8rent le couvre-chef. Azur. Leurs yeux exprimaient l&rsquo;\u00e9tonnement le plus inattendu. L&rsquo;\u00e9crivain se reprit : \u00ab\u00a0Je ne pouvais pas savoir.<br>&#8211; Je vous rassure, moi non plus. On aura appris un truc aujourd&rsquo;hui. Mais on va compter \u00e7a comme un blanc. Et donc, trois mensonges trois v\u00e9rit\u00e9s, vous \u00eates envoy\u00e9 par Jean ?<br>&#8211; Envoy\u00e9 est un bien grand mot. Disons qu&rsquo;il s&rsquo;assure de votre s\u00e9curit\u00e9 et de votre performance. Il vous faut un atelier, je suppose. Nous avons un local. La Confr\u00e9rie dispose d&rsquo;un acc\u00e8s aux ateliers municipaux. Il y a des b\u00e2timents entiers qui ne servent \u00e0 rien l\u00e0-bas. Un atelier de plus ou de moins, personne ne s&rsquo;en souciera. De quoi avez-vous besoin comme mati\u00e8res premi\u00e8res ?<br>&#8211; Et bien, j&rsquo;ai besoin de toisons de moufettes \u00e0 pied plat, de pieuvres mim\u00e9tiques et d&rsquo;un tonneau d&rsquo;alcool de p\u00eaches de givre triplement distill\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;\u00e9crivain, taquin, siffla entre ses dents :<br>\u00ab\u00a0Ben mon cochon. Rien que \u00e7a.Il ne vous faudrait pas les bijoux de la couronne, non plus ?<br>&#8211; Non, merci. Vous enverrez la lettre \u00e0 ma femme, quand m\u00eame ?<br>&#8211; Mais bien s\u00fbr, votre majest\u00e9. Et avec ceci ?<br>&#8211; Un jus de tomate, merci. J&rsquo;ai une de ces gueules de bois&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Tarse, Marine n&rsquo;attendait pas de courrier, mais son tour au commissariat. L&rsquo;air empestait la fum\u00e9e de bruy\u00e8re dont les gendarmes faisaient grande consommation. Peut-\u00eatre parce qu&rsquo;ils \u00e9taient sur des affaires particuli\u00e8rement brumeuses. D&rsquo;un bureau, on entendait les enqu\u00eateurs travailler : \u00ab\u00a0Suite aux dysfonctionnements de notre r\u00e9f\u00e9rentiel de v\u00e9racit\u00e9 congruente &#8211; que nous appelons commun\u00e9ment Mouf-Mouf, nous nous sommes pench\u00e9s tout d&rsquo;abord sur le principe du tiers exclu. N\u00e9anmoins il existe une autre hypoth\u00e8se pour la d\u00e9faillance de notre syst\u00e8me, dont la source peut \u00eatre retrac\u00e9e dans les probl\u00e8mes de Hilbert. <br>&#8211; Lepetit, peu me chaut ce Hilbert. <br>&#8211; Pourtant le premi\u00e8re classe Ryan a d\u00e9montr\u00e9 dans sa note de service n\u00b04-MATHS-446 qu&rsquo;il est, selon la liste du susnomm\u00e9 Hilbert, possible d&rsquo;\u00e9noncer des propositions, et quand je parle de proposition je parle de la d\u00e9finition de Boole, des propositions tout \u00e0 fait valides mais dont on ne peut donner la valeur de v\u00e9rit\u00e9. <br>&#8211; Qu&rsquo;est-ce \u00e0 dire, deuxi\u00e8me classe Lepetit ? <br>&#8211; Prenons un exemple : le barbier de Tarse rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-m\u00eames. Quelle serait la r\u00e9ponse de Mouf-Mouf dans ce cas, brigadier Noeud-Neuf ? <br>&#8211; Et bien, rien. Cette proposition est manifestement vraie. <br>&#8211; Perdu. <br>&#8211; Elle est donc fausse.<br>&#8211; Perdu aussi. Comme \u00e9tudi\u00e9 dans le rapport d&rsquo;audition de t\u00e9moin adress\u00e9 \u00e0 la cour d&rsquo;appel la semaine derni\u00e8re, il est d\u00e9montr\u00e9 que le barbier lui-m\u00eame ne peut ni se raser, ni ne pas se raser. Outre l&rsquo;exploration de la possibilit\u00e9 d&rsquo;un barbier barbu, on voit qu&rsquo;on soul\u00e8ve ici un paradoxe inh\u00e9rent au mod\u00e8le d&rsquo;expression de proposition utilis\u00e9.\u00a0\u00bb<br>Marine avait le tournis. Elle se demandait comment la lutte contre le trafic de fleurs de cactus pouvait requ\u00e9rir tant de th\u00e9orie fondamentale. Mais enfin elle fut prise en charge par un commis nanti de sa pipe d\u00e9bordante. \u00ab\u00a0C&rsquo;est pourquoi, ma p&rsquo;tite dame ?<br>&#8211; Bonjour.\u00a0\u00bb<br>Le commis leva les yeux. Il les posa \u00e0 un endroit qu&rsquo;il regretta, et les leva plus. Il d\u00e9couvrit alors le visage contrari\u00e9 de Marine, et d\u00e9cida que dor\u00e9navant, il traiterait les dames de grandes. \u00c7a \u00e9vitera de se retrouver face \u00e0 un corsage furibond. N\u00e9anmoins Marine donna l&rsquo;objet de sa visite : \u00ab\u00a0C&rsquo;est pour signaler une disparition inqui\u00e9tante.<br>&#8211; La disparition de qui ?<br>&#8211; Mon \u00e9poux. Mais dites-moi,\u00a0\u00bb ajouta-t-elle soudain cajoleuse, \u00ab\u00a0par pure curiosit\u00e9, au bout de combien de temps est-on consid\u00e9r\u00e9e veuve ?\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ga\u00ebtan \u00e9tait terroris\u00e9. Il ne connaissait encore Rotule que de nom. 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