{"id":870,"date":"2026-02-08T10:01:45","date_gmt":"2026-02-08T09:01:45","guid":{"rendered":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/?p=870"},"modified":"2026-02-08T11:47:28","modified_gmt":"2026-02-08T10:47:28","slug":"lenchantisseur-6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/les-sauvages.fr\/grr\/2026\/02\/08\/lenchantisseur-6\/","title":{"rendered":"L&rsquo;enchantisseur 6"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab\u00a0Monsieur le pr\u00e9sident, dans vos notes de frais, nous avons vu l&rsquo;acquisition d&rsquo;un tonneau entier d&rsquo;alcool de p\u00eache de givre triple distillation. Nous ne sommes pas en mesure de l&rsquo;honorer. En effet, vous savez que nous f\u00e9d\u00e9rons dans notre confr\u00e9rie les associations de temp\u00e9rance. L&rsquo;acquisition d&rsquo;alcool est donc contraire aux valeurs que nous d\u00e9fendons.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Jean encaissa l&rsquo;attaque calmement : \u00ab\u00a0J&rsquo;entends bien, madame le secr\u00e9taire. Et d&rsquo;ailleurs, nous sommes tout \u00e0 fait dans la ligne de manifestation de la v\u00e9rit\u00e9 qui est la n\u00f4tre. Cette fourniture n&rsquo;est pas destin\u00e9e, bien \u00e9videmment, \u00e0 mon usage personnel. C&rsquo;est une mati\u00e8re premi\u00e8re n\u00e9cessaire \u00e0 notre&#8230;\u00a0\u00bb Jean eut un instant d&rsquo;h\u00e9sitation. Il ren\u00e2clait \u00e0 donner le nom de Ga\u00ebtan sans contrepartie. Il contourna : \u00ab\u00a0\u00c0 notre enchanteur pour nous fabriquer les pupitres magiques dont nous avions parl\u00e9.<br>&#8211; C&rsquo;\u00e9tait pas une tenture ?\u00a0\u00bb<br>L&rsquo;intervention fut ignor\u00e9e. Un individu bedonnant prit la parole :<br>\u00ab\u00a0\u00c0 ce propos, \u00eates-vous certain de la pertinence de cette id\u00e9e d&rsquo;afficher ouvertement tous les mensonges propos\u00e9s ?<br>&#8211; Monsieur le tr\u00e9sorier, vous m&rsquo;avez \u00e9lu pr\u00e9cis\u00e9ment pour mes comp\u00e9tences de r\u00e9activit\u00e9 et d&rsquo;analyse de la situation. La bataille des pavots n&rsquo;aurait pu \u00eatre gagn\u00e9e si je n&rsquo;avais pas utilis\u00e9 l&rsquo;\u00e9cluse pour inonder les positions de nos ennemis.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Jean se redressa. Il \u00e9tait fier de son astuce d&rsquo;homme d&rsquo;action, capable de saisir le petit d\u00e9tail qui transformerait une d\u00e9faite cinglante en victoire \u00e9clatante.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais personne n&rsquo;avait boug\u00e9. Pas un cil n&rsquo;avait battu. Habitu\u00e9 aux \u00e9motions patriotiques, Jean \u00e9tait parfois d\u00e9stabilis\u00e9 par la froideur mercantile.<\/p>\n\n\n\n<p>La secr\u00e9taire, une vieille dame au visage frip\u00e9 par la graisse de baleine dont elle s&rsquo;enduisait quotidiennement le visage, reprit :<br>\u00ab\u00a0Mon g\u00e9n\u00e9ral, nous ne doutons pas de vos comp\u00e9tences. Nous ferons passer cette fourniture en frais de chantier, et le tonneau devra \u00eatre sous verrou. L&rsquo;enchanteur devra subir une v\u00e9rification d&rsquo;haleine \u00e0 chaque fois qu&rsquo;il aura besoin de s&rsquo;en servir. La confr\u00e9rie agricole se doit d&rsquo;\u00eatre irr\u00e9prochable.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s loin de l\u00e0, un marin-p\u00eacheur, p\u00e8re de famille, d\u00e9barquait nuitamment quelques caisses odorantes sur la plage. Dans le sable, un autre homme s&rsquo;\u00e9tonnait de tant de discr\u00e9tion pour d\u00e9charger un banal bateau de p\u00eache : \u00ab\u00a0Mais pourquoi pas directement au port ?<br>&#8211; Mais cht&rsquo;iot p\u00e8re, t&rsquo;sais p\u00f4 qu&rsquo;c&rsquo;est interdit, la p\u00eache \u00e0 l&rsquo;pieuv&rsquo; ?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cht&rsquo;iot p\u00e8re, dont la simple vue amenait l&rsquo;adjectif \u00ab\u00a0louche\u00a0\u00bb \u00e0 l&rsquo;esprit, avoua son ignorance : \u00ab\u00a0Non, je ne savais pas. Mais pourquoi le faire alors ?<br>&#8211; Cht&rsquo;iot p\u00e8re, tu sais combien \u00e7a fait, la caisse eud&rsquo; pieuv&rsquo;, au march\u00e9 noir ?<br>&#8211; Non ?<br>&#8211; Assez pour que c&rsquo;que j&rsquo;te fournis te fasse une petite retraite. Allez, d\u00e9guerpis, et t&rsquo;as int\u00e9r\u00eat \u00e0 nous \u00e9viter la guerre, cht&rsquo;iot p\u00e8re !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et cht&rsquo;iot p\u00e8re, qui ressemblait quand m\u00eame beaucoup \u00e0 l&rsquo;\u00e9crivain public, de charger p\u00e9niblement les caisses de pieuvres sur sa carriole. Son employeur avait tenu \u00e0 lui faire charger, au vu et au su de tous, les invendus de la cri\u00e9e du port, avant de l&rsquo;exp\u00e9dier chercher la v\u00e9ritable raison de sa pr\u00e9sence ici : les pieuvres mim\u00e9tiques. Dans le froid de la nuit, alors que l&rsquo;humidit\u00e9 faisait fi de sa capote, dans les effluves pestilentiels de sa cargaison, il songeait \u00e0 son inconfortable existence. Il s&rsquo;imaginait doubler son patron, et transformer sa marchandise de contrebande en bon argent frais, qui disposait en outre de l&rsquo;immense avantage de comme chacun sait, ne pas avoir d&rsquo;odeur. H\u00e9las, il n&rsquo;avait pas de r\u00e9seau pour \u00e9couler son stock, qui serait sans valeur dans une semaine tout au plus. C&rsquo;est sur ces r\u00e9flexions qu&rsquo;il arriva \u00e0 un octroi&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Un satrape trappeur sachant trapper doit savoir trapper sans attraper sa trappe\u00a0\u00bb, marmonnait-il en relevant ses pi\u00e8ges. Il avait re\u00e7u une commande. Ces citadins n&rsquo;avaient vraiment pas peur du ridicule. Il \u00e9tait m\u00e9fiant des \u00e9l\u00e9ments de la confr\u00e9rie qui restaient dans les villes. Ces confr\u00e8res-l\u00e0 perdaient le sens des r\u00e9alit\u00e9s. \u00ab\u00a0Une commande, vraiment. N&rsquo;importe quoi. On ne commande pas la nature. Et pourquoi pas des animaux qui n&rsquo;existent pas, tant qu&rsquo;on y est ? Enfin bref. Quand faut y aller, faut y aller.\u00a0\u00bb Il avait pris bien soin de se couvrir le visage d&rsquo;un linge mouill\u00e9, car il savait que son odorat serait mis \u00e0 rude \u00e9preuve dans le relev\u00e9 des pi\u00e8ges : deux cents moufettes \u00e0 pied plat ne se trouvent pas sous le sabot d&rsquo;un cheval. Et pour quoi faire ? Elles n&rsquo;\u00e9taient pas consid\u00e9r\u00e9es comme nuisibles, leur fourrure \u00e9tait assez moche, et leur glande anale \u00e9tait moins odorante que celle du putois color\u00e9, bien plus commun.<\/p>\n\n\n\n<p>Ga\u00ebtan piergeait dans son atelier en attendant son mat\u00e9riel. Il avait peur de se faire assassiner par l&rsquo;un ou l&rsquo;autre parti, et il cherchait, tr\u00e8s pratiquement, un moyen de se prot\u00e9ger. Tandis qu&rsquo;il d\u00e9poussi\u00e9rait le coin des ateliers municipaux que la confr\u00e9rie avait apparemment r\u00e9quisitionn\u00e9, son balai se trouva enchev\u00eatr\u00e9 dans des toiles d&rsquo;araign\u00e9es. Pourquoi son balai \u00e9tait-il retenu par quelques toiles arachn\u00e9ennes ? Il se pencha. Les toiles \u00e9taient dor\u00e9es et quand il voulut les toucher, il se coupa. Une petite araign\u00e9e de l&rsquo;esp\u00e8ce <em>Mandibulus Aureus<\/em> s&rsquo;enfuit. Ga\u00ebtan, vif comme&#8230; comme un souffle de vent pas hyper press\u00e9, captura l&rsquo;animal dans sa main bless\u00e9e. Il la porta pr\u00e8s de son visage et l&rsquo;observa. L&rsquo;araign\u00e9e lui rendit son regard. Deux fois en m\u00eame temps. Puis elle alla vers le doigt ensanglant\u00e9. Aussit\u00f4t, elle sembla s&rsquo;abreuver de la goutte de sang de la blessure, tandis qu&rsquo;un fin fil dor\u00e9 suintait de son abdomen. Ga\u00ebtan roula des yeux fous et sourit d&rsquo;un sourire en biais, de ces sourires aux yeux pliss\u00e9s qu&rsquo;on n&rsquo;aime pas voir chez quelqu&rsquo;un, m\u00eame si on l&rsquo;aime bien&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Au dioc\u00e8se, le p\u00e8re Hipulpon travaillait son hom\u00e9lie. Il savait que le conseiller du satrape serait \u00e0 la messe, et il cherchait le moyen de relier le texte sacr\u00e9 du jour avec les chamanes de Roucki. Ah, les chamanes de Roucki. Il ne leur en voulait pas en eux-m\u00eame. Le peuple de Roucki \u00e9tait un peuple arri\u00e9r\u00e9 qui avait besoin de guides eux-m\u00eames illumin\u00e9s. Qu&rsquo;ils se d\u00e9foncent mystiquement aux fleurs de cactus ne regardait certes qu&rsquo;eux. Par contre, qu&rsquo;ils exportent leur d\u00e9fonce par bateaux entiers chez ses ouailles, \u00e7a, \u00e7a lui h\u00e9rissait le poil. Il croisait maintenant beaucoup de pauvres h\u00e8res, le regard perdu dans le vague, sous l&#8217;emprise de la drogue chamanique. Ils perdaient toute envie, tout besoin de s&rsquo;occuper. Cette fleur de cactus \u00e9tait un fl\u00e9au pour la civilisation. Cette croisade \u00e9tait n\u00e9cessaire. Et il mettrait toute sa th\u00e9ologie au service de la cause.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Monsieur le pr\u00e9sident, dans vos notes de frais, nous avons vu l&rsquo;acquisition d&rsquo;un tonneau entier d&rsquo;alcool de p\u00eache de givre triple distillation. Nous ne sommes pas en mesure de l&rsquo;honorer. En effet, vous savez que nous f\u00e9d\u00e9rons dans notre confr\u00e9rie les associations de temp\u00e9rance. 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