Mois : février 2026

  • L’enchantisseur 6

    « Monsieur le président, dans vos notes de frais, nous avons vu l’acquisition d’un tonneau entier d’alcool de pêche de givre triple distillation. Nous ne sommes pas en mesure de l’honorer. En effet, vous savez que nous fédérons dans notre confrérie les associations de tempérance. L’acquisition d’alcool est donc contraire aux valeurs que nous défendons. »

    Jean encaissa l’attaque calmement : « J’entends bien, madame le secrétaire. Et d’ailleurs, nous sommes tout à fait dans la ligne de manifestation de la vérité qui est la nôtre. Cette fourniture n’est pas destinée, bien évidemment, à mon usage personnel. C’est une matière première nécessaire à notre… » Jean eut un instant d’hésitation. Il renâclait à donner le nom de Gaëtan sans contrepartie. Il contourna : « À notre enchanteur pour nous fabriquer les pupitres magiques dont nous avions parlé.
    – C’était pas une tenture ? »
    L’intervention fut ignorée. Un individu bedonnant prit la parole :
    « À ce propos, êtes-vous certain de la pertinence de cette idée d’afficher ouvertement tous les mensonges proposés ?
    – Monsieur le trésorier, vous m’avez élu précisément pour mes compétences de réactivité et d’analyse de la situation. La bataille des pavots n’aurait pu être gagnée si je n’avais pas utilisé l’écluse pour inonder les positions de nos ennemis. »

    Jean se redressa. Il était fier de son astuce d’homme d’action, capable de saisir le petit détail qui transformerait une défaite cinglante en victoire éclatante.

    Mais personne n’avait bougé. Pas un cil n’avait battu. Habitué aux émotions patriotiques, Jean était parfois déstabilisé par la froideur mercantile.

    La secrétaire, une vieille dame au visage fripé par la graisse de baleine dont elle s’enduisait quotidiennement le visage, reprit :
    « Mon général, nous ne doutons pas de vos compétences. Nous ferons passer cette fourniture en frais de chantier, et le tonneau devra être sous verrou. L’enchanteur devra subir une vérification d’haleine à chaque fois qu’il aura besoin de s’en servir. La confrérie agricole se doit d’être irréprochable. »

    Très loin de là, un marin-pêcheur, père de famille, débarquait nuitamment quelques caisses odorantes sur la plage. Dans le sable, un autre homme s’étonnait de tant de discrétion pour décharger un banal bateau de pêche : « Mais pourquoi pas directement au port ?
    – Mais cht’iot père, t’sais pô qu’c’est interdit, la pêche à l’pieuv’ ? »

    Cht’iot père, dont la simple vue amenait l’adjectif « louche » à l’esprit, avoua son ignorance : « Non, je ne savais pas. Mais pourquoi le faire alors ?
    – Cht’iot père, tu sais combien ça fait, la caisse eud’ pieuv’, au marché noir ?
    – Non ?
    – Assez pour que c’que j’te fournis te fasse une petite retraite. Allez, déguerpis, et t’as intérêt à nous éviter la guerre, cht’iot père ! »

    Et cht’iot père, qui ressemblait quand même beaucoup à l’écrivain public, de charger péniblement les caisses de pieuvres sur sa carriole. Son employeur avait tenu à lui faire charger, au vu et au su de tous, les invendus de la criée du port, avant de l’expédier chercher la véritable raison de sa présence ici : les pieuvres mimétiques. Dans le froid de la nuit, alors que l’humidité faisait fi de sa capote, dans les effluves pestilentiels de sa cargaison, il songeait à son inconfortable existence. Il s’imaginait doubler son patron, et transformer sa marchandise de contrebande en bon argent frais, qui disposait en outre de l’immense avantage de comme chacun sait, ne pas avoir d’odeur. Hélas, il n’avait pas de réseau pour écouler son stock, qui serait sans valeur dans une semaine tout au plus. C’est sur ces réflexions qu’il arriva à un octroi…

    « Un satrape trappeur sachant trapper doit savoir trapper sans attraper sa trappe », marmonnait-il en relevant ses pièges. Il avait reçu une commande. Ces citadins n’avaient vraiment pas peur du ridicule. Il était méfiant des éléments de la confrérie qui restaient dans les villes. Ces confrères-là perdaient le sens des réalités. « Une commande, vraiment. N’importe quoi. On ne commande pas la nature. Et pourquoi pas des animaux qui n’existent pas, tant qu’on y est ? Enfin bref. Quand faut y aller, faut y aller. » Il avait pris bien soin de se couvrir le visage d’un linge mouillé, car il savait que son odorat serait mis à rude épreuve dans le relevé des pièges : deux cents moufettes à pied plat ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval. Et pour quoi faire ? Elles n’étaient pas considérées comme nuisibles, leur fourrure était assez moche, et leur glande anale était moins odorante que celle du putois coloré, bien plus commun.

    Gaëtan piergeait dans son atelier en attendant son matériel. Il avait peur de se faire assassiner par l’un ou l’autre parti, et il cherchait, très pratiquement, un moyen de se protéger. Tandis qu’il dépoussiérait le coin des ateliers municipaux que la confrérie avait apparemment réquisitionné, son balai se trouva enchevêtré dans des toiles d’araignées. Pourquoi son balai était-il retenu par quelques toiles arachnéennes ? Il se pencha. Les toiles étaient dorées et quand il voulut les toucher, il se coupa. Une petite araignée de l’espèce Mandibulus Aureus s’enfuit. Gaëtan, vif comme… comme un souffle de vent pas hyper pressé, captura l’animal dans sa main blessée. Il la porta près de son visage et l’observa. L’araignée lui rendit son regard. Deux fois en même temps. Puis elle alla vers le doigt ensanglanté. Aussitôt, elle sembla s’abreuver de la goutte de sang de la blessure, tandis qu’un fin fil doré suintait de son abdomen. Gaëtan roula des yeux fous et sourit d’un sourire en biais, de ces sourires aux yeux plissés qu’on n’aime pas voir chez quelqu’un, même si on l’aime bien…

    Au diocèse, le père Hipulpon travaillait son homélie. Il savait que le conseiller du satrape serait à la messe, et il cherchait le moyen de relier le texte sacré du jour avec les chamanes de Roucki. Ah, les chamanes de Roucki. Il ne leur en voulait pas en eux-même. Le peuple de Roucki était un peuple arriéré qui avait besoin de guides eux-mêmes illuminés. Qu’ils se défoncent mystiquement aux fleurs de cactus ne regardait certes qu’eux. Par contre, qu’ils exportent leur défonce par bateaux entiers chez ses ouailles, ça, ça lui hérissait le poil. Il croisait maintenant beaucoup de pauvres hères, le regard perdu dans le vague, sous l’emprise de la drogue chamanique. Ils perdaient toute envie, tout besoin de s’occuper. Cette fleur de cactus était un fléau pour la civilisation. Cette croisade était nécessaire. Et il mettrait toute sa théologie au service de la cause.

  • L’enchantisseur 5

    Gaëtan était terrorisé. Il ne connaissait encore Rotule que de nom. Il était venu pour vendre honnêtement sa trouvaille aux paladins, et de fil en aiguille, il était maintenant à la solde des ennemis des paladins. « Comme toujours, tout se passe exactement à l’opposé de ce que je tente. » Après sa rencontre avec Repipeur, il avait immédiatement filé à l’auberge et n’en avait plus bougé jusqu’au matin. Ce qui était du plus haut suspect, et donc en contradiction formelle avec ce qui lui était demandé. Il avait ensuite vidé consciencieusement un cruchon d’eau-de-vie de framboise pour noyer sa peur. Laquelle savait nager. Heureusement pour lui, un comptable en déplacement dans la région pour homologuer les comptes annuels des charcutiers rotuleux lui avait tenu compagnie. Et ce comptable nota que même ivre mort, Gaëtan ne pipait mot des raisons de sa présence dans la ville. Il ne montrait pas non plus alentour, pour faire son intéressant, quelque curiosité exotique issue de sa province qui eût pu faire démonstration de quelque signe particulier. Non. Il resté éminemment prostré sur son gobelet, probablement à la recherche d’une forme de vie qui puisse survivre au tord-boyau. Ce comportement très sage rasséréna le comptable.

    Plus tard, seul dans sa chambre à maudire et son intempérance et son estomac, Gaëtan laissa libre cours à sa panique.

    Il avait étalé son bonnet sur sa couche, et à genoux sur la parquet, penché sur sa création, bavant et bégayant, il geignait : « Marimarine me manmanque. Elle m’enmengueugueu… elle m’enmengueugueu… elle m’engueulait, mais c’était pas si dandan… si dandan… si dangereux qu’ici. Elle me tarabiscotait l’asticot, me coudoyait les côtes dès que je tirais au flanc, mais somme toute nous avions des zazas… des zazas… des assiettes pleines et un toit pas trop pépé… papa pépé… pas trop percé. »
    Le bonnet s’en contrefichait.
    « Je suis content de t’avoir fait, bibi… bidule », larmoya-t-il, « mais je rere… mais je regrette d’avoir eu la vava… la vanini… la vanité de le proposer au vaste monde. »
    Le bonnet se tordit et bleuit.
    « Qu’esses tu racontes ? Je suis surveillé, pourchassé ! Je suis menacé ! Je vais mourir ! »
    Le bonnet se détendit et blanchit.
    « Ouais, ben on voit bien que ça te concerne pas… »
    Le bonnet bleuit.
    « Atta, atta… donc la phrase vraie, c’est « on voit bien que ça te concerne »… Non, c’est pas ça. « On ne voit pas bien que ça ne te concerne pas ». C’est une double négation ça, c’est duuuuuur ! T’es cruel, à me faire réfléchissementer comme ça ! »
    Un observateur particulièrement attentif et adepte de la méthode Coué se serait convaincu que le bonnet eut un soupir d’exaspération.
    « Comment ça, ça te concerne ? Mais non ! Pipi… Pis arrête de prendre des couleurs comme ça, on ne va pas s’engueuler quand même ! »
    Gaëtan fronçait les sourcils dans un effort intellectuel éthylique : « Atta, atta… Tu me dis qu’en vrai, je regrette pas la situation ? Genre je suis content d’aller à la mort ? Mais genre, tu es en train de me dire que ça vaut le coup ? »
    Le bonnet ne réagit pas aux questions. Gaëtan tomba sur ses talons : « Ça vaut le coup. Tu me dis que ça vaut le coup. Pourquoi ? Ça donne de la profondeur à la vie ? Quelque chose comme ça ? C’est peut-être une leçon, oui… » Le bonnet bougea très légèrement, mais resta blanc.

    Et cette nuit-là, entre le bituré et son œuvre, de grandes vérités furent dites, de grands mensonges furent dévoilés.

    Le lendemain matin, gueule de bois et trou noir. Gaëtan ne se rappelait plus de sa nuit. Il avait été tout surpris de se réveiller dans son lit, ses vêtements pliés sur la chaise. C’était vraiment dommage, l’humanité était passée à ça de savoir si oui ou non, les angelots font pipi dans la géhenne. Inconscient du désastre universel de sa mémoire défaillante, Gaëtan alla néanmoins, après un brin de toilette, sur la place du marché, en quête d’un écrivain public pour donner des nouvelles à son épouse.

    « Est-ce que vous avez bien écrit : Bonjour mon amour, mon voyage est plein de surprises. Je vais bien, mais les développements commerciaux sont plus complexes qu’imaginés. Je ne peux te dire quand je rentre, mais les informations que j’ai pu recueillir me donnent à penser que les voiles pourraient ne pas être payées. Pense à changer l’eau de la guède. Je t’embrasse, Gaëtan. ?
    – Oui, monsieur, bien sûr !
    – Mon petit, je ne sais pas lire, mais je sais quand on se paye ma pomme. »
    L’écrivain, interloqué, eut un moment de réflexion. Puis il dit :
    « En effet, je me moque. »
    Ce fut à Gaëtan d’être pris d’un doute. « Est-ce un test ou une blague ? »
    L’écrivain poussa un soupir de soulagement : « Les deux.
    – D’accord. Quel est le carré de i ? »
    L’écrivain transpirait abondamment. Le silence se fit lourd.
    « Je ne sais pas », concéda-t-il. « Mais la bataille des pavots eut lieu en l’an 4 du règne de Jalabar.
    – Excellent, et à quelle espèce appartient le satrape ?
    – L’espèce humaine. »

    Les deux hommes regardèrent le couvre-chef. Azur. Leurs yeux exprimaient l’étonnement le plus inattendu. L’écrivain se reprit : « Je ne pouvais pas savoir.
    – Je vous rassure, moi non plus. On aura appris un truc aujourd’hui. Mais on va compter ça comme un blanc. Et donc, trois mensonges trois vérités, vous êtes envoyé par Jean ?
    – Envoyé est un bien grand mot. Disons qu’il s’assure de votre sécurité et de votre performance. Il vous faut un atelier, je suppose. Nous avons un local. La Confrérie dispose d’un accès aux ateliers municipaux. Il y a des bâtiments entiers qui ne servent à rien là-bas. Un atelier de plus ou de moins, personne ne s’en souciera. De quoi avez-vous besoin comme matières premières ?
    – Et bien, j’ai besoin de toisons de moufettes à pied plat, de pieuvres mimétiques et d’un tonneau d’alcool de pêches de givre triplement distillé. »

    L’écrivain, taquin, siffla entre ses dents :
    « Ben mon cochon. Rien que ça.Il ne vous faudrait pas les bijoux de la couronne, non plus ?
    – Non, merci. Vous enverrez la lettre à ma femme, quand même ?
    – Mais bien sûr, votre majesté. Et avec ceci ?
    – Un jus de tomate, merci. J’ai une de ces gueules de bois… »

    À Tarse, Marine n’attendait pas de courrier, mais son tour au commissariat. L’air empestait la fumée de bruyère dont les gendarmes faisaient grande consommation. Peut-être parce qu’ils étaient sur des affaires particulièrement brumeuses. D’un bureau, on entendait les enquêteurs travailler : « Suite aux dysfonctionnements de notre référentiel de véracité congruente – que nous appelons communément Mouf-Mouf, nous nous sommes penchés tout d’abord sur le principe du tiers exclu. Néanmoins il existe une autre hypothèse pour la défaillance de notre système, dont la source peut être retracée dans les problèmes de Hilbert.
    – Lepetit, peu me chaut ce Hilbert.
    – Pourtant le première classe Ryan a démontré dans sa note de service n°4-MATHS-446 qu’il est, selon la liste du susnommé Hilbert, possible d’énoncer des propositions, et quand je parle de proposition je parle de la définition de Boole, des propositions tout à fait valides mais dont on ne peut donner la valeur de vérité.
    – Qu’est-ce à dire, deuxième classe Lepetit ?
    – Prenons un exemple : le barbier de Tarse rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes. Quelle serait la réponse de Mouf-Mouf dans ce cas, brigadier Noeud-Neuf ?
    – Et bien, rien. Cette proposition est manifestement vraie.
    – Perdu.
    – Elle est donc fausse.
    – Perdu aussi. Comme étudié dans le rapport d’audition de témoin adressé à la cour d’appel la semaine dernière, il est démontré que le barbier lui-même ne peut ni se raser, ni ne pas se raser. Outre l’exploration de la possibilité d’un barbier barbu, on voit qu’on soulève ici un paradoxe inhérent au modèle d’expression de proposition utilisé. »
    Marine avait le tournis. Elle se demandait comment la lutte contre le trafic de fleurs de cactus pouvait requérir tant de théorie fondamentale. Mais enfin elle fut prise en charge par un commis nanti de sa pipe débordante. « C’est pourquoi, ma p’tite dame ?
    – Bonjour. »
    Le commis leva les yeux. Il les posa à un endroit qu’il regretta, et les leva plus. Il découvrit alors le visage contrarié de Marine, et décida que dorénavant, il traiterait les dames de grandes. Ça évitera de se retrouver face à un corsage furibond. Néanmoins Marine donna l’objet de sa visite : « C’est pour signaler une disparition inquiétante.
    – La disparition de qui ?
    – Mon époux. Mais dites-moi, » ajouta-t-elle soudain cajoleuse, « par pure curiosité, au bout de combien de temps est-on considérée veuve ? »

  • L’enchantisseur 4

    De panique, Gaëtan fit un bond jusque là, voir figure 1. Il détala aussitôt en demi-tour devant le nouveau venu. Par pure méchanceté géométrique, il s’étala dans la fontaine. L’inconnu, du type chapeau à grand bords et cache-poussière noir délavé, n’esquissa pas un sourire. Il tendit même une main secourable, quoique gantée, au tisserand. Lequel, de saisissement, ne la saisit pas.

    « Qui êtes-vous ? » L’inconnu réfléchit un instant : « Je ne le dirai pas maintenant. Mais j’aime beaucoup votre invention.
    – Vous me faites peur !
    – Tant mieux. »
    L’inconnu s’assit nonchalamment sur le bord de la fontaine, comme s’il avait tout son temps. Il sortit un papier, de la bruyère qu’il écrasa entre ses doigts, et se mit en devoir de s’en rouler une petite. Gaëtan tapa du pied : « Prenez, votre temps, surtout, hein !
    – En effet. Mais je ne vous retiens pas, si vous avez mieux à faire.
    – Oui ! J’ai autre chose à faire qu’attendre !
    – Regardez votre faluche. »
    Gaëtan, doucement, baissa les yeux. Son ouvrage était de la couleur du ciel ensoleillé… « Mais ?
    – Vraiment formidable, n’est-ce pas ? Je vous en roule une aussi ? – Bon, il ne faudrait peut-être pas abuser non plus… »
    Gaëtan croisa les bras et attendit, exaspéré, que l’autre ait tassé, léché et roulé son chef-d’œuvre botanique. Il se sentait un peu trahi par son bonnet, qui ne l’avait pas particulièrement couvert sur ce coup-là. C’était quand même intrigant, que son tissu sache qu’il n’avait rien de mieux à faire que d’attendre ce curieux personnage. Il en profita pour le dévisager : sous son long manteau noir, serré à la taille par une ceinture de corde, il était sec, grand, les épaules larges. Ses cheveux d’argent neuf battaient ses tempes au gré des bourrasques de vent qui traversaient la place. Sous son grand chapeau, sa face était ridée et au fond d’orbites profondes, un seul œil brillait, bleu comme la glace et vibrant comme le feu. L’inconnu alluma enfin sa création avec une braise soigneusement conservée dans une boîte en fer-blanc. Il tira une bouffée, produisant un nuage de fumée qui le fit tousser : « Keuf, keuf. Un oracle. Vous venez de découvrir que vous pouvez vous en servir comme d’un oracle. »

    Gaëtan réfléchit. Le doigt sur les lèvres, il était dubitatif : « Et alors ? Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Que je me mette nu dans une grotte en attendant l’aumône et en déblatérant des absurdités ? » Le fumeur éclata de rire, ses narines formant cheminée inversée : « Certes non ! Ceci étant dit, magnifique prestation chez les bigots.
    – Oh, ça va, je ne m’y attendais pas.
    – Ça s’est vu. Bon, vous cherchez un débouché, c’est ça ?
    – Oui…
    – Vous avez essayé les paladins ?
    – Oui, mais j’ai été refoulé.
    – Excellente nouvelle. Mais allons prendre un verre, je connais une échoppe idoine. Oh. Je me présente. Jean Repipeur. Président de la confrérie agricole de Guibole.
    – Il était temps. Gaëtan. Enchanté. La… attendez.. la Confrérie agricole ?
    – Oui. »

    Gaëtan jeta un œil à son bonnet. Blanc. Pourtant, ce type, il en était sûr, n’avait jamais travaillé la terre. Ses gants ressemblaient plus à ceux d’un homme d’armes qu’à ceux d’un rondouillard gaveur d’oies. Gaëtan s’enhardit : « Vous êtes militaire ». Jean ne répondit pas. « Vous ne répondez pas. » Jean se tut davantage en regardant le bonnet. « Oh. Vous essayez de me dire que c’est inutile : j’ai mon information. » Jean esquissa l’ombre d’un sourire. Le chapeau magique restait de neige.

    Quelques minutes plus tard, Gaëtan se réchauffait avec un alcool de prune assez infâme au fond d’un boui-boui crasseux, puant et bruyant, en compagnie de Jean qui n’avait même pas pris la peine d’ôter son chapeau. « Vous vous doutez bien que je ne vous ai pas recueilli par pure bonté d’âme. Je n’ai pas pour habitude de ramasser tous les traîne-misère qui viennent se perdre dans la bonté de notre Seigneur Tout-Puissant.

    – Merci de me remonter le moral.

    – Par contre, je fais tout mon possible pour que la confrérie agricole de Guibole prospère. Et je sais saisir une opportunité quand elle se présente. Voici mon affaire : vous savez que nous préparons une expédition navale.

    – Permettez que je range mon chapeau, je sens que la conversation devient tactique.

    – Sage décision. Vous êtes joueur ?
    – Pas vraiment. Vous ?
    – C’est possible. Dans toute stratégie, il y a une certaine beauté et un grand plaisir à dévoiler ses cartes peu à peu. Bref, nous partons dans une expédition coûteuse.
    – J’en connais d’autre », dit Gaëtan d’un air rêveur, en repensant à ses dernières aventures.

    La finesse du trait passa loin, loin au-dessus de Jean :

     » Je ne vous le fais pas dire. Or, les bénéfices à attendre d’une telle démarche ne sont peut-être pas pour le meilleur.
    – Que voulez-vous dire ?
    – Nous partons, clairement, envahir un autre pays pour nous en approprier les ressources. Notamment les ressources en guano.
    – Je vous demande pardon ?
    – En guano. »

    Gaëtan eut un curieux manège. Il regarda son verre, le saisit, l’approcha de ses lèvres. S’arrêta dans son geste. Tâta sa poche à la recherche de son bonnet. Leva un sourcil plein de perplexité incontinente.

    « Je suppose que vous ne parlez pas de euh… de… de…
    – Des chiures de pigeon. Si. Le Roucki, que nous visons, est un grand lieu de nidification. Et notre pays est en pleine expansion démographique. Nous avons besoin d’amender nos terres, et la fiente de piaf est, d’après les membres de la confrérie, extrêmement importante économiquement.
    – Bon. Mettons que les cul-terreux veulent pelleter de la bouse de cacatoès. Je ne vois pas où j’interviens.
    – Sachez que le clergé est partisan de la manière forte contre ceux qu’ils appellent « les mécréants », et qu’ils appellent à la guerre sainte contre ces chamans.
    – J’ai du mal à suivre. Quel est le rapport entre le chamanisme et le guano ?
    – Et bien, économiquement, nous souhaitons le guano. Mais nous ne voulons pas la guerre.
    – Ça me rappelle un truc avec du beurre et de l’argent… Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. »

    Jean était aussi imperméable au sarcasme qu’un casque lourd à la pluie :

     » Voyez-vous, le Roucki serait tout à fait prêt à négocier avec nous une exclusivité commerciale pour son guano, pour peu que nous soyons enclins à détourner quelquefois le regard.

    – Attendez, attendez. Un seul sujet à la fois, cette prune tape fort sur le crâne.

    – C’est normal, ça vient de chez Lagloire. Mais bref. Une guerre, ça coûte infiniment plus cher qu’un accord commercial. Donc, nous aimerions faire valoir ce point de vue lors de l’examen du budget devant le consul. Et la présence de votre outil serait un atout dans cet argumentaire.
    – Oh. Mais je doute avoir l’intelligence pour m’introduire dans la politique. Je vous remercie pour votre accueil, mais je vais devoir décliner. »

    Et il sortit son bonnet dans l’intention manifeste de se le visser sur le crâne pour prendre congé. Mais Jean fut le plus rapide :

    « Vous n’avez pas le choix, en fait. »

    Bonnet blanc. Gaëtan blêmit.

    « Non mais ne paniquez pas. Vous êtes sans ressource, dépouillé mais possesseur d’une arme géniale. Vous serez nécessairement dans un des camps. Ou tué. Par l’un ou l’autre bord. »

    Blanc bonnet. Les yeux de Gaëtan se firent implorants.

    « Notre atout est de mon avis. Nous sommes donc d’accord. Seriez-vous capable d’en refaire d’autre, de votre tissu ?
    – Certainement !
    – Votre toque est bleue. »

    Gaëtan considéra sa création avec surprise. Il était pourtant persuadé de pouvoir en faire d’autre. Pourquoi son bonnet disait le contraire ? Le trésorier le regardait d’un air amusé. Gaëtan cherchait une explication. Il n’avait pas l’impression d’avoir menti, et … Le trésorier souriait : « Vous faites plus confiance à votre artéfact qu’à vous-même… » Il devait y avoir un moyen. Encore une fois, les sueurs froides revinrent. Un client passa rapidement. Il salua le président : « Mon général… »

    Gaëtan déglutit. Alors qu’il allait jeter un coup d’œil à sa chiffe, Jean dit : « Tous les corbeaux sont blancs. » Candélabres. Il était rapide, l’animal. La faluche était bleue, mais avait-elle été blanche ? Quand d’un coup l’explication lui vint : « Oh. C’est parce que je n’ai pas les matières premières pour le moment. Donc stricto sensu, je ne peux pas en faire d’autre… tant que je n’ai pas trouvé de la matière première.
    – Et pourriez-vous en trouver ? J’aurai souhaité en avoir une tenture.
    – Attendez… UNE TENTURE ?
    – Oui, une tenture. En attendant, vous resterez à cette auberge, là-bas. Enregistrez-vous sous un nom d’emprunt. Évitez les fenêtres, les cul-de-sac. Voici pour vos menus frais. »

    Gaëtan restait figé comme une poule devant une lanterne. Le président avait sorti de sa bourse deux pièces d’or, et il faisait signe au tenancier d’en faire de la monnaie.

    « Prenez ça et déguerpissez ! On nous a assez vus ensemble. Trouvez-nous vos matières premières et au travail. On vous contactera. Trois mensonges puis trois vérités seront notre signe de reconnaissance. »

    Jean partait, lui aussi. Avant de disparaître, il se retourna et lança : « Évitez d’utiliser ça en bourse, le délit d’initié, c’est quelque chose… »