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  • L’enchantisseur 7

    Il était sûr qu’Hipulpon serait fier de lui. Il avait trouvé la cache de l’Enchanteur, cet être impie qui manipulait les forces démoniaques. De la porte ouverte de l’atelier, il pouvait voir les tentacules pendre mollement hors des caisses puantes. Sur un pupitre, des rangées d’araignées suintaient l’or philosophal, aussitôt récupéré par une machine démoniaque faite de roues, de cardans dégoutant d’humeurs ichtieuses, de poulies grinçantes et de courroies probablement taillées dans le cuir de quelque bête honnie. On disait en ville qu’il nourrissait ses araignées de son propre sang. Et au milieu de ce fatras fétide, le sorcier était là, penché à quelque ouvrage maudit.

    Le spadassin réfléchissait. Il avait réussi à arriver jusqu’ici malgré les gardes. Il avait passé la nuit enfermé dans les locaux, tapis dans l’obscurité. Il avait vu passer l’équipe de nettoyage, avait vu les changements de tour de garde, s’était glissé, furtif, de zone d’ombre en zone d’ombre, et maintenant il était arrivé, au seuil de l’antre obscène du démon. Il n’aurait probablement droit qu’à un seul coup. Un coup de dague et le monde serait débarrassé de l’abomination enchanteresse. Hipulpon le pardonnerait alors de ses péchés, et il retrouverait l’honneur de sa famille.

    L’homme bondit.

    Et il tomba dans un cri. Le démon, vif, se retourna et le vit. Un instant leurs regards se croisèrent : le voleur vit l’enchanteur dans sa longue robe à capuche dorée. L’enchanteur vit le voleur par terre, se tenant le bras. Sa dague était au sol. À côté de lui, mais seul le mage pouvait le voir, un fil plus fin qu’un cheveu courait littéralement en travers de la porte, actionné par une roue reliée à son métier. L’Honnie main du diable eut une expression d’effroi, tellement humaine. Il se précipita vers le voleur. Voyant cela, le malandrin se sut condamné. Et les mots anciens du sortilège démoniaque sortirent de la bouche de l’Enchanteur, tels qu’ils avaient été écrits dans le grimoire des savoirs interdits : « Bon sang, je savais que ça marcherait assez bien, mais pas tant que ça ! » Et il s’accroupit pour examiner la plaie de l’assaillant : elle était profonde mais nette. Perdu pour perdu, celui-ci exposa ses motifs : « Je suis venu faire… Rââh… justice, infâme sorcier ! » Gaëtan, un instant surpris, regarda prestement derrière lui pour se garder de cet individu au si sinistre épithète. Son assassin le corrigea illico : « Mais non, c’est toi le malévole magicien ! » Perplexe, Gaëtan écarquilla les yeux. Mais l’heure n’était pas aux explications : la blessure était sérieuse, aussi il s’en fut quérir quelque chiffe pour bander sa victime. Non, son agresseur. Non, sa victime. Sa… Hé, ça va, c’est pas facile aussi.

    Il faut dire que, de fil en aiguille, la situation avait un peu évolué hors du contrôle de l’infortuné drapier.

    D’abord, il était tisserand, pas tanneur. Il s’était retrouvé à tondre deux cents carcasses de moufettes à la fraîcheur relative, et à devoir extraire les chromatophores de cinquante kilos de pieuvres en début de décomposition. Tant et si bien que les employés chargés de sa sécurité avaient fui l’atelier jusqu’au bistrot le plus proche, sous le principe d’airain que : « Déso, hein, mais c’est pas humain de puer à ce point-là. On a signé pour se faire taper dessus, peut-être, mais y’a des limites à ce qu’on peut supporter. » Et pour Gaëtan, tout ce boulot, cette odeur insupportable, entamait ses nerfs déjà pas très solides. Tout ça pour une tenture, franchement. C’est se donner du mal pour rien.

    Parce qu’il n’en avait pas encore assez à faire, il s’était aussi tissé une pèlerine avec les délicats fils des araignées dorées qui vivaient dans son atelier. Le fil qu’elles excrétaient avait d’intéressantes propriétés : premièrement il était extrêment solide, et deuxièmement, Gaëtan s’était rendu compte que quand elles avaient ingurgité son sang, la soie n’était visible que de lui. Une tresse de cette soie tendue sur un cadre pouvait même servir de scie ! Il avait donc fait de longues tresses avec la soie invisible, et un vêtement avec de la soie visible. En réalité, il avait très très peur de son employeur, et avait par cette manoeuvre tenté de se confectionner une maigre protection contre une tentative d’attentat à sa personne.

    Quand il rentrait à l’auberge, il était maculé de sang, hagard, épuisé. Toujours il apercevait, dans l’ombre d’un porche, une silhouette qui lui collait aux talons. Toujours suivi, jamais vraiment seul. Il avait fort maigri depuis son arrivée à Rotule, et l’air vicié de l’atelier ne lui avait pas particulièrement réussi, si bien que la capuche de son nouvel habit doré laissait toujours son visage dans l’ombre. Mais on voyait luire ses yeux rouges et cernés, inquiets d’un monde dont il était le jouet.

    Et ce soir-là, après être réchappé de sa tentative d’assassinat, alors que les ombres sur son chemin paraissaient plus nombreuses, alors qu’enfin il se laissait glisser contre l’huis de sa chambre, il avisa quelque chose d’inhabituel. Etait-ce la mèche de la lampe à huile qui vivait sa dernière heure ? Une fenêtre mal fermée ? L’eau pour sa toilette était-elle croupie ? Il lui fallu beaucoup de temps pour mettre enfin le doigt sur ce qui clochait :

    Sur sa couche était une femme.

    Gaëtan tenta d’articuler une excuse, et sortit précipitamment. Dans le couloir, son cerveau fatigué se mit en branle : il ne s’était encore jamais trompé de chambre. Il avait bien ouvert avec sa clef, qui n’est pas le passe-partout. Il avait reconnu, jeté négligemment sur une chaise, le pantalon morpionneux qu’il portait à son arrivée ici. Il prit son courage et la porte à deux mains, et entra à nouveau : « Excusez-moi, madame, mais il me semble qu’il y a eu une erreur de cham… »

    La dame était nue.

    Gaëtan détourna vivement le regard.

    « Vous êtes séparé de votre femme depuis déjà longtemps, je crois ? »

    La voix était suave, chaude et envoûtante. Elle l’attendait, lui. Elle avait brûlé de l’encens, et l’odeur atteignit Gaëtan avec force. Il se sentit pousser un désir indicible, un besoin qui s’était tu depuis trois semaines qu’il échappait à la mort. Il tourna lentement la tête.

    Wopopop.

    Elle avait étalé sa chevelure rousse comme une mer sur le drap, auréolant sa tête d’un nimbe cuivré. Son sourire étincelant était rehaussé d’une foule de taches de son disséminées sur sa peau. Ses mains n’étaient pas encore calleuses du travail manuel, et son corps exhalait la souplesse féline.

    Gaëtan béait.

    Hélas, avant même que sa conscience lui hurle de fuir, il était auprès d’elle. L’instinct qui naquit quand deux créatures se firent femelle et mâle court-circuita la lente intelligence pour répondre à l’appel des temps immémoriaux : stupide, hagard, il était au pied du lit. Elle lui prit la main et l’embrassa. Il était perdu, il était fou. Et pour bien jouir de l’instant, pour bien sentir la vie passer de l’un à l’autre, il fit ce qu’il s’était juré ne pas faire : il retira sa cape enchantée pour s’entrelacer corps contre corps. Ils burent à leurs propres lèvres, se donnèrent corps et âme jusqu’à mêler dans une seule effluve le musc et la tannerie.

    Mais au moment ultime, dans un vacarme de verre brisé, la vitre vola en éclats, et la belle fut figée dans son plaisir. Gaëtan la vit soudain, avec horreur, le crâne défoncé par un carreau d’arbalète. Il vit ses mains éclaboussées de sang et de cervelle. Pris d’effroi, il se redressa. Aussitôt il entendit des coups à sa porte. Les ombres qu’il voyait partout passaient à l’action. Paniqué, il enfila son habit de soie d’araignée, attrapa son bonnet et se prépara à l’affrontement.

    La porte céda bien trop facilement. Trois sicaires déboulèrent dans la chambre. Il prirent position, un genou en terre, l’arbalète menaçante : « La gueuze est refroidie, c’est bon. Où est notre client ? »

    Gaëtan eut un soupir de tristesse d’entendre la femme qu’il venait à peine de connaître être déclarée « gueuze refroidie ». La soldatesque continuait : « Il doit être planqué sous le lit, c’te pleutre-là. Tout dans le costume, rien dans le slibard ! »

    Et effectivement, Gaëtan était caché sous le lit. Il était désespoir, choc et horreur. Sa chambre était jonchée de tresses de soie arachnéenne. On ne pouvait pas faire un pas sans marcher sur un entrelacs de fils dorés que Gaëtan trouvait du plus bel effet, mais dont il espérait maintenant tirer profit : il en saisit deux bouts, priant pour qu’il appartiennent à peu près au même brin. Il tira d’un coup sec, et l’un des soldats hurla de douleur. Il s’affala au sol, tenant entre ses mains sa jambe au bout de laquelle manquait maintenant un pied, coupé par le fil que Gaëtan contrôlait. Aussitôt, les arbalètes claquèrent. Certains carreaux se fichèrent dans le bois du lit, faisant voler en éclats la faible protection de Gaëtan. « Stop ! Tas de moutons ! Qui vous a donné l’ordre de tirer ? Avez-vous vu votre cible ? Non ? Ben on ne tire pas tant qu’on n’a pas de cible, on vous apprend rien, en stage commando ? »

    Gaëtan reconnut la voix. C’était celle de Jean. De surprise, un dernier coup partit. Jean entendit la corde claquer, et sa gorge se noua. On ne survit pas à un carreau d’arbalète.

    Jean ne dit rien. Il restait stoïque, contemplant l’échec de sa stratégie. Il ne voulait pas la guerre. Il l’avait connue, il n’en voulait plus. Il avait utilisé toutes les idées, toutes les opportunités pour donner à son parti les armes pour éviter la guerre. C’est marrant, ça, donner des armes pour la paix.  Et tout ces efforts détruits parce qu’un guignol n’était pas foutu de virer son index d’une détente.

    « On a failli nous le tuer ce matin, on a failli nous le tuer ce soir… Finalement, on l’a tué nous-même. 
    – On est nerveux, chef. Déjà qu’on a merdé ce matin, on voulait se rattraper ce soir.
    – C’est raté. Portez le blessé à l’hôpital. »

    Les soldats aidèrent leur compagnon à rejoindre le reste de l’escouade. Mais de sous le lit sortit une voix d’outre-tombe : « Ca fait quand même bougrement mal ».

    Jean recommença à respirer. Il avança d’un pas, mais resta prudemment au seuil de la porte, juste devant le membre coupé qui témoignait que même nu, l’Enchanteur n’était pas inoffensif.

    Gaëtan grimaçait de douleur. Il avait senti sa pèlerine se durcir au contact du carreau, et le durcissement se propager sur une surface de plus en plus grande, répartissant ainsi la force de l’impact sur une plus grande zone. Oh, bien sûr, des fibres avaient cédé, mais lui était toujours en vie. C’est quand même formidable de découvrir qu’on tisse une matière avec des propriétés de fluide non-newtonien.

    Mais Jean annonça calmement : « C’est fini. Tu es en sécurité. Viens. On doit te changer d’adresse.
    – Nan. Je veux pas.
    – C’est nécessaire.
    – M’en fous.
    – Moi pas.
    – T’as tué mon amoureuse.
    – C’était pas ton amoureuse.
    – Si.
    – Non. Elle était là pour te tuer.
    – Nan.
    – Si. Regarde ton bonnet, il est blanc.
    – Je veux pas. Je m’en fous. Elle me donnait de l’amour.
    – Benêt, c’est pas de l’amour, c’est de la manipulation.
    – Va crever, laisse-moi rêver d’humanité dans votre monde de manigances.
    – Comme tu voudras. Vous six, sortez-le de là. Il n’y a plus de piège dans la chambre, allez-y »

    Les six gaillards entrèrent, soulevèrent le lit et attrapèrent Gaëtan chacun par un bras. Ah, le terrible Enchanteur était beau à voir en cet instant, crachant, jurant et battant frénétiquement l’air de ses petites jambes faiblardes. Jean lui prit son bonnet : « Est-ce que cette jeune femme était ici pour son seul plaisir ? » Le bonnet tourna bleu. « Tu vois, mon petit. On te sauve les miches. » Jean le lui rendit en le fourrant dans la poche de son prisonnier. Gaëtan hurla : « Elle m’aimait ! » Et personne ne le vit, mais le bonnet redevint blanc pendant qu’on enlevait le pauvre hère.

    A trois mille cent vingt sept emcablures royales, sept pieds impériaux et deux pouces ducaux de là, Gaston Leplancher, adhérent depuis 43 ans, 25 mois et 71 jours à la confrérie agricole de Guibole, producteur respecté de fine de pêches de givre, bouilleur de cru selon la méthode des queues et têtes, ouvrit la porte de sa demeure à flanc de colline : « Bonjour monsieur, c’est la gendarmerie de Tarse. Dites, on a constaté un écart entre votre production déclarée et vos taxes d’accise. Il nous manquerait, d’après nos calculs, une barrique d’eau de vie de pêche de givre. Ça fait beaucoup, pour de la pêche de givre, une barrique d’écart, non ? »

    Gaston se décomposa. Derrière le gendarme, ses deux collègues, dont une femme fort marquée par la vérole, se chamaillaient : « Mais non ! Ta table de vérité est fausse ! De toute façon je t’ai démontré hier que tu pouvais toutes les reconstruire avec l’opérateur unaire et n’importe quel opérateur binaire pourvu qu’il ne soit pas l’opérateur constant !

    – Seconde classe Lepetit, la ferme ! Alors, monsieur Leplancher, pouvez-vous nous expliquer ? »

    Et M. Leplancher, terrorisé, les invita à entrer.

  • L’enchantisseur 6

    « Monsieur le président, dans vos notes de frais, nous avons vu l’acquisition d’un tonneau entier d’alcool de pêche de givre triple distillation. Nous ne sommes pas en mesure de l’honorer. En effet, vous savez que nous fédérons dans notre confrérie les associations de tempérance. L’acquisition d’alcool est donc contraire aux valeurs que nous défendons. »

    Jean encaissa l’attaque calmement : « J’entends bien, madame le secrétaire. Et d’ailleurs, nous sommes tout à fait dans la ligne de manifestation de la vérité qui est la nôtre. Cette fourniture n’est pas destinée, bien évidemment, à mon usage personnel. C’est une matière première nécessaire à notre… » Jean eut un instant d’hésitation. Il renâclait à donner le nom de Gaëtan sans contrepartie. Il contourna : « À notre enchanteur pour nous fabriquer les pupitres magiques dont nous avions parlé.
    – C’était pas une tenture ? »
    L’intervention fut ignorée. Un individu bedonnant prit la parole :
    « À ce propos, êtes-vous certain de la pertinence de cette idée d’afficher ouvertement tous les mensonges proposés ?
    – Monsieur le trésorier, vous m’avez élu précisément pour mes compétences de réactivité et d’analyse de la situation. La bataille des pavots n’aurait pu être gagnée si je n’avais pas utilisé l’écluse pour inonder les positions de nos ennemis. »

    Jean se redressa. Il était fier de son astuce d’homme d’action, capable de saisir le petit détail qui transformerait une défaite cinglante en victoire éclatante.

    Mais personne n’avait bougé. Pas un cil n’avait battu. Habitué aux émotions patriotiques, Jean était parfois déstabilisé par la froideur mercantile.

    La secrétaire, une vieille dame au visage fripé par la graisse de baleine dont elle s’enduisait quotidiennement le visage, reprit :
    « Mon général, nous ne doutons pas de vos compétences. Nous ferons passer cette fourniture en frais de chantier, et le tonneau devra être sous verrou. L’enchanteur devra subir une vérification d’haleine à chaque fois qu’il aura besoin de s’en servir. La confrérie agricole se doit d’être irréprochable. »

    Très loin de là, un marin-pêcheur, père de famille, débarquait nuitamment quelques caisses odorantes sur la plage. Dans le sable, un autre homme s’étonnait de tant de discrétion pour décharger un banal bateau de pêche : « Mais pourquoi pas directement au port ?
    – Mais cht’iot père, t’sais pô qu’c’est interdit, la pêche à l’pieuv’ ? »

    Cht’iot père, dont la simple vue amenait l’adjectif « louche » à l’esprit, avoua son ignorance : « Non, je ne savais pas. Mais pourquoi le faire alors ?
    – Cht’iot père, tu sais combien ça fait, la caisse eud’ pieuv’, au marché noir ?
    – Non ?
    – Assez pour que c’que j’te fournis te fasse une petite retraite. Allez, déguerpis, et t’as intérêt à nous éviter la guerre, cht’iot père ! »

    Et cht’iot père, qui ressemblait quand même beaucoup à l’écrivain public, de charger péniblement les caisses de pieuvres sur sa carriole. Son employeur avait tenu à lui faire charger, au vu et au su de tous, les invendus de la criée du port, avant de l’expédier chercher la véritable raison de sa présence ici : les pieuvres mimétiques. Dans le froid de la nuit, alors que l’humidité faisait fi de sa capote, dans les effluves pestilentiels de sa cargaison, il songeait à son inconfortable existence. Il s’imaginait doubler son patron, et transformer sa marchandise de contrebande en bon argent frais, qui disposait en outre de l’immense avantage de comme chacun sait, ne pas avoir d’odeur. Hélas, il n’avait pas de réseau pour écouler son stock, qui serait sans valeur dans une semaine tout au plus. C’est sur ces réflexions qu’il arriva à un octroi…

    « Un satrape trappeur sachant trapper doit savoir trapper sans attraper sa trappe », marmonnait-il en relevant ses pièges. Il avait reçu une commande. Ces citadins n’avaient vraiment pas peur du ridicule. Il était méfiant des éléments de la confrérie qui restaient dans les villes. Ces confrères-là perdaient le sens des réalités. « Une commande, vraiment. N’importe quoi. On ne commande pas la nature. Et pourquoi pas des animaux qui n’existent pas, tant qu’on y est ? Enfin bref. Quand faut y aller, faut y aller. » Il avait pris bien soin de se couvrir le visage d’un linge mouillé, car il savait que son odorat serait mis à rude épreuve dans le relevé des pièges : deux cents moufettes à pied plat ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval. Et pour quoi faire ? Elles n’étaient pas considérées comme nuisibles, leur fourrure était assez moche, et leur glande anale était moins odorante que celle du putois coloré, bien plus commun.

    Gaëtan piergeait dans son atelier en attendant son matériel. Il avait peur de se faire assassiner par l’un ou l’autre parti, et il cherchait, très pratiquement, un moyen de se protéger. Tandis qu’il dépoussiérait le coin des ateliers municipaux que la confrérie avait apparemment réquisitionné, son balai se trouva enchevêtré dans des toiles d’araignées. Pourquoi son balai était-il retenu par quelques toiles arachnéennes ? Il se pencha. Les toiles étaient dorées et quand il voulut les toucher, il se coupa. Une petite araignée de l’espèce Mandibulus Aureus s’enfuit. Gaëtan, vif comme… comme un souffle de vent pas hyper pressé, captura l’animal dans sa main blessée. Il la porta près de son visage et l’observa. L’araignée lui rendit son regard. Deux fois en même temps. Puis elle alla vers le doigt ensanglanté. Aussitôt, elle sembla s’abreuver de la goutte de sang de la blessure, tandis qu’un fin fil doré suintait de son abdomen. Gaëtan roula des yeux fous et sourit d’un sourire en biais, de ces sourires aux yeux plissés qu’on n’aime pas voir chez quelqu’un, même si on l’aime bien…

    Au diocèse, le père Hipulpon travaillait son homélie. Il savait que le conseiller du satrape serait à la messe, et il cherchait le moyen de relier le texte sacré du jour avec les chamanes de Roucki. Ah, les chamanes de Roucki. Il ne leur en voulait pas en eux-même. Le peuple de Roucki était un peuple arriéré qui avait besoin de guides eux-mêmes illuminés. Qu’ils se défoncent mystiquement aux fleurs de cactus ne regardait certes qu’eux. Par contre, qu’ils exportent leur défonce par bateaux entiers chez ses ouailles, ça, ça lui hérissait le poil. Il croisait maintenant beaucoup de pauvres hères, le regard perdu dans le vague, sous l’emprise de la drogue chamanique. Ils perdaient toute envie, tout besoin de s’occuper. Cette fleur de cactus était un fléau pour la civilisation. Cette croisade était nécessaire. Et il mettrait toute sa théologie au service de la cause.

  • L’enchantisseur 5

    Gaëtan était terrorisé. Il ne connaissait encore Rotule que de nom. Il était venu pour vendre honnêtement sa trouvaille aux paladins, et de fil en aiguille, il était maintenant à la solde des ennemis des paladins. « Comme toujours, tout se passe exactement à l’opposé de ce que je tente. » Après sa rencontre avec Repipeur, il avait immédiatement filé à l’auberge et n’en avait plus bougé jusqu’au matin. Ce qui était du plus haut suspect, et donc en contradiction formelle avec ce qui lui était demandé. Il avait ensuite vidé consciencieusement un cruchon d’eau-de-vie de framboise pour noyer sa peur. Laquelle savait nager. Heureusement pour lui, un comptable en déplacement dans la région pour homologuer les comptes annuels des charcutiers rotuleux lui avait tenu compagnie. Et ce comptable nota que même ivre mort, Gaëtan ne pipait mot des raisons de sa présence dans la ville. Il ne montrait pas non plus alentour, pour faire son intéressant, quelque curiosité exotique issue de sa province qui eût pu faire démonstration de quelque signe particulier. Non. Il resté éminemment prostré sur son gobelet, probablement à la recherche d’une forme de vie qui puisse survivre au tord-boyau. Ce comportement très sage rasséréna le comptable.

    Plus tard, seul dans sa chambre à maudire et son intempérance et son estomac, Gaëtan laissa libre cours à sa panique.

    Il avait étalé son bonnet sur sa couche, et à genoux sur la parquet, penché sur sa création, bavant et bégayant, il geignait : « Marimarine me manmanque. Elle m’enmengueugueu… elle m’enmengueugueu… elle m’engueulait, mais c’était pas si dandan… si dandan… si dangereux qu’ici. Elle me tarabiscotait l’asticot, me coudoyait les côtes dès que je tirais au flanc, mais somme toute nous avions des zazas… des zazas… des assiettes pleines et un toit pas trop pépé… papa pépé… pas trop percé. »
    Le bonnet s’en contrefichait.
    « Je suis content de t’avoir fait, bibi… bidule », larmoya-t-il, « mais je rere… mais je regrette d’avoir eu la vava… la vanini… la vanité de le proposer au vaste monde. »
    Le bonnet se tordit et bleuit.
    « Qu’esses tu racontes ? Je suis surveillé, pourchassé ! Je suis menacé ! Je vais mourir ! »
    Le bonnet se détendit et blanchit.
    « Ouais, ben on voit bien que ça te concerne pas… »
    Le bonnet bleuit.
    « Atta, atta… donc la phrase vraie, c’est « on voit bien que ça te concerne »… Non, c’est pas ça. « On ne voit pas bien que ça ne te concerne pas ». C’est une double négation ça, c’est duuuuuur ! T’es cruel, à me faire réfléchissementer comme ça ! »
    Un observateur particulièrement attentif et adepte de la méthode Coué se serait convaincu que le bonnet eut un soupir d’exaspération.
    « Comment ça, ça te concerne ? Mais non ! Pipi… Pis arrête de prendre des couleurs comme ça, on ne va pas s’engueuler quand même ! »
    Gaëtan fronçait les sourcils dans un effort intellectuel éthylique : « Atta, atta… Tu me dis qu’en vrai, je regrette pas la situation ? Genre je suis content d’aller à la mort ? Mais genre, tu es en train de me dire que ça vaut le coup ? »
    Le bonnet ne réagit pas aux questions. Gaëtan tomba sur ses talons : « Ça vaut le coup. Tu me dis que ça vaut le coup. Pourquoi ? Ça donne de la profondeur à la vie ? Quelque chose comme ça ? C’est peut-être une leçon, oui… » Le bonnet bougea très légèrement, mais resta blanc.

    Et cette nuit-là, entre le bituré et son œuvre, de grandes vérités furent dites, de grands mensonges furent dévoilés.

    Le lendemain matin, gueule de bois et trou noir. Gaëtan ne se rappelait plus de sa nuit. Il avait été tout surpris de se réveiller dans son lit, ses vêtements pliés sur la chaise. C’était vraiment dommage, l’humanité était passée à ça de savoir si oui ou non, les angelots font pipi dans la géhenne. Inconscient du désastre universel de sa mémoire défaillante, Gaëtan alla néanmoins, après un brin de toilette, sur la place du marché, en quête d’un écrivain public pour donner des nouvelles à son épouse.

    « Est-ce que vous avez bien écrit : Bonjour mon amour, mon voyage est plein de surprises. Je vais bien, mais les développements commerciaux sont plus complexes qu’imaginés. Je ne peux te dire quand je rentre, mais les informations que j’ai pu recueillir me donnent à penser que les voiles pourraient ne pas être payées. Pense à changer l’eau de la guède. Je t’embrasse, Gaëtan. ?
    – Oui, monsieur, bien sûr !
    – Mon petit, je ne sais pas lire, mais je sais quand on se paye ma pomme. »
    L’écrivain, interloqué, eut un moment de réflexion. Puis il dit :
    « En effet, je me moque. »
    Ce fut à Gaëtan d’être pris d’un doute. « Est-ce un test ou une blague ? »
    L’écrivain poussa un soupir de soulagement : « Les deux.
    – D’accord. Quel est le carré de i ? »
    L’écrivain transpirait abondamment. Le silence se fit lourd.
    « Je ne sais pas », concéda-t-il. « Mais la bataille des pavots eut lieu en l’an 4 du règne de Jalabar.
    – Excellent, et à quelle espèce appartient le satrape ?
    – L’espèce humaine. »

    Les deux hommes regardèrent le couvre-chef. Azur. Leurs yeux exprimaient l’étonnement le plus inattendu. L’écrivain se reprit : « Je ne pouvais pas savoir.
    – Je vous rassure, moi non plus. On aura appris un truc aujourd’hui. Mais on va compter ça comme un blanc. Et donc, trois mensonges trois vérités, vous êtes envoyé par Jean ?
    – Envoyé est un bien grand mot. Disons qu’il s’assure de votre sécurité et de votre performance. Il vous faut un atelier, je suppose. Nous avons un local. La Confrérie dispose d’un accès aux ateliers municipaux. Il y a des bâtiments entiers qui ne servent à rien là-bas. Un atelier de plus ou de moins, personne ne s’en souciera. De quoi avez-vous besoin comme matières premières ?
    – Et bien, j’ai besoin de toisons de moufettes à pied plat, de pieuvres mimétiques et d’un tonneau d’alcool de pêches de givre triplement distillé. »

    L’écrivain, taquin, siffla entre ses dents :
    « Ben mon cochon. Rien que ça.Il ne vous faudrait pas les bijoux de la couronne, non plus ?
    – Non, merci. Vous enverrez la lettre à ma femme, quand même ?
    – Mais bien sûr, votre majesté. Et avec ceci ?
    – Un jus de tomate, merci. J’ai une de ces gueules de bois… »

    À Tarse, Marine n’attendait pas de courrier, mais son tour au commissariat. L’air empestait la fumée de bruyère dont les gendarmes faisaient grande consommation. Peut-être parce qu’ils étaient sur des affaires particulièrement brumeuses. D’un bureau, on entendait les enquêteurs travailler : « Suite aux dysfonctionnements de notre référentiel de véracité congruente – que nous appelons communément Mouf-Mouf, nous nous sommes penchés tout d’abord sur le principe du tiers exclu. Néanmoins il existe une autre hypothèse pour la défaillance de notre système, dont la source peut être retracée dans les problèmes de Hilbert.
    – Lepetit, peu me chaut ce Hilbert.
    – Pourtant le première classe Ryan a démontré dans sa note de service n°4-MATHS-446 qu’il est, selon la liste du susnommé Hilbert, possible d’énoncer des propositions, et quand je parle de proposition je parle de la définition de Boole, des propositions tout à fait valides mais dont on ne peut donner la valeur de vérité.
    – Qu’est-ce à dire, deuxième classe Lepetit ?
    – Prenons un exemple : le barbier de Tarse rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes. Quelle serait la réponse de Mouf-Mouf dans ce cas, brigadier Noeud-Neuf ?
    – Et bien, rien. Cette proposition est manifestement vraie.
    – Perdu.
    – Elle est donc fausse.
    – Perdu aussi. Comme étudié dans le rapport d’audition de témoin adressé à la cour d’appel la semaine dernière, il est démontré que le barbier lui-même ne peut ni se raser, ni ne pas se raser. Outre l’exploration de la possibilité d’un barbier barbu, on voit qu’on soulève ici un paradoxe inhérent au modèle d’expression de proposition utilisé. »
    Marine avait le tournis. Elle se demandait comment la lutte contre le trafic de fleurs de cactus pouvait requérir tant de théorie fondamentale. Mais enfin elle fut prise en charge par un commis nanti de sa pipe débordante. « C’est pourquoi, ma p’tite dame ?
    – Bonjour. »
    Le commis leva les yeux. Il les posa à un endroit qu’il regretta, et les leva plus. Il découvrit alors le visage contrarié de Marine, et décida que dorénavant, il traiterait les dames de grandes. Ça évitera de se retrouver face à un corsage furibond. Néanmoins Marine donna l’objet de sa visite : « C’est pour signaler une disparition inquiétante.
    – La disparition de qui ?
    – Mon époux. Mais dites-moi, » ajouta-t-elle soudain cajoleuse, « par pure curiosité, au bout de combien de temps est-on considérée veuve ? »

  • L’enchantisseur 4

    De panique, Gaëtan fit un bond jusque là, voir figure 1. Il détala aussitôt en demi-tour devant le nouveau venu. Par pure méchanceté géométrique, il s’étala dans la fontaine. L’inconnu, du type chapeau à grand bords et cache-poussière noir délavé, n’esquissa pas un sourire. Il tendit même une main secourable, quoique gantée, au tisserand. Lequel, de saisissement, ne la saisit pas.

    « Qui êtes-vous ? » L’inconnu réfléchit un instant : « Je ne le dirai pas maintenant. Mais j’aime beaucoup votre invention.
    – Vous me faites peur !
    – Tant mieux. »
    L’inconnu s’assit nonchalamment sur le bord de la fontaine, comme s’il avait tout son temps. Il sortit un papier, de la bruyère qu’il écrasa entre ses doigts, et se mit en devoir de s’en rouler une petite. Gaëtan tapa du pied : « Prenez, votre temps, surtout, hein !
    – En effet. Mais je ne vous retiens pas, si vous avez mieux à faire.
    – Oui ! J’ai autre chose à faire qu’attendre !
    – Regardez votre faluche. »
    Gaëtan, doucement, baissa les yeux. Son ouvrage était de la couleur du ciel ensoleillé… « Mais ?
    – Vraiment formidable, n’est-ce pas ? Je vous en roule une aussi ? – Bon, il ne faudrait peut-être pas abuser non plus… »
    Gaëtan croisa les bras et attendit, exaspéré, que l’autre ait tassé, léché et roulé son chef-d’œuvre botanique. Il se sentait un peu trahi par son bonnet, qui ne l’avait pas particulièrement couvert sur ce coup-là. C’était quand même intrigant, que son tissu sache qu’il n’avait rien de mieux à faire que d’attendre ce curieux personnage. Il en profita pour le dévisager : sous son long manteau noir, serré à la taille par une ceinture de corde, il était sec, grand, les épaules larges. Ses cheveux d’argent neuf battaient ses tempes au gré des bourrasques de vent qui traversaient la place. Sous son grand chapeau, sa face était ridée et au fond d’orbites profondes, un seul œil brillait, bleu comme la glace et vibrant comme le feu. L’inconnu alluma enfin sa création avec une braise soigneusement conservée dans une boîte en fer-blanc. Il tira une bouffée, produisant un nuage de fumée qui le fit tousser : « Keuf, keuf. Un oracle. Vous venez de découvrir que vous pouvez vous en servir comme d’un oracle. »

    Gaëtan réfléchit. Le doigt sur les lèvres, il était dubitatif : « Et alors ? Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Que je me mette nu dans une grotte en attendant l’aumône et en déblatérant des absurdités ? » Le fumeur éclata de rire, ses narines formant cheminée inversée : « Certes non ! Ceci étant dit, magnifique prestation chez les bigots.
    – Oh, ça va, je ne m’y attendais pas.
    – Ça s’est vu. Bon, vous cherchez un débouché, c’est ça ?
    – Oui…
    – Vous avez essayé les paladins ?
    – Oui, mais j’ai été refoulé.
    – Excellente nouvelle. Mais allons prendre un verre, je connais une échoppe idoine. Oh. Je me présente. Jean Repipeur. Président de la confrérie agricole de Guibole.
    – Il était temps. Gaëtan. Enchanté. La… attendez.. la Confrérie agricole ?
    – Oui. »

    Gaëtan jeta un œil à son bonnet. Blanc. Pourtant, ce type, il en était sûr, n’avait jamais travaillé la terre. Ses gants ressemblaient plus à ceux d’un homme d’armes qu’à ceux d’un rondouillard gaveur d’oies. Gaëtan s’enhardit : « Vous êtes militaire ». Jean ne répondit pas. « Vous ne répondez pas. » Jean se tut davantage en regardant le bonnet. « Oh. Vous essayez de me dire que c’est inutile : j’ai mon information. » Jean esquissa l’ombre d’un sourire. Le chapeau magique restait de neige.

    Quelques minutes plus tard, Gaëtan se réchauffait avec un alcool de prune assez infâme au fond d’un boui-boui crasseux, puant et bruyant, en compagnie de Jean qui n’avait même pas pris la peine d’ôter son chapeau. « Vous vous doutez bien que je ne vous ai pas recueilli par pure bonté d’âme. Je n’ai pas pour habitude de ramasser tous les traîne-misère qui viennent se perdre dans la bonté de notre Seigneur Tout-Puissant.

    – Merci de me remonter le moral.

    – Par contre, je fais tout mon possible pour que la confrérie agricole de Guibole prospère. Et je sais saisir une opportunité quand elle se présente. Voici mon affaire : vous savez que nous préparons une expédition navale.

    – Permettez que je range mon chapeau, je sens que la conversation devient tactique.

    – Sage décision. Vous êtes joueur ?
    – Pas vraiment. Vous ?
    – C’est possible. Dans toute stratégie, il y a une certaine beauté et un grand plaisir à dévoiler ses cartes peu à peu. Bref, nous partons dans une expédition coûteuse.
    – J’en connais d’autre », dit Gaëtan d’un air rêveur, en repensant à ses dernières aventures.

    La finesse du trait passa loin, loin au-dessus de Jean :

     » Je ne vous le fais pas dire. Or, les bénéfices à attendre d’une telle démarche ne sont peut-être pas pour le meilleur.
    – Que voulez-vous dire ?
    – Nous partons, clairement, envahir un autre pays pour nous en approprier les ressources. Notamment les ressources en guano.
    – Je vous demande pardon ?
    – En guano. »

    Gaëtan eut un curieux manège. Il regarda son verre, le saisit, l’approcha de ses lèvres. S’arrêta dans son geste. Tâta sa poche à la recherche de son bonnet. Leva un sourcil plein de perplexité incontinente.

    « Je suppose que vous ne parlez pas de euh… de… de…
    – Des chiures de pigeon. Si. Le Roucki, que nous visons, est un grand lieu de nidification. Et notre pays est en pleine expansion démographique. Nous avons besoin d’amender nos terres, et la fiente de piaf est, d’après les membres de la confrérie, extrêmement importante économiquement.
    – Bon. Mettons que les cul-terreux veulent pelleter de la bouse de cacatoès. Je ne vois pas où j’interviens.
    – Sachez que le clergé est partisan de la manière forte contre ceux qu’ils appellent « les mécréants », et qu’ils appellent à la guerre sainte contre ces chamans.
    – J’ai du mal à suivre. Quel est le rapport entre le chamanisme et le guano ?
    – Et bien, économiquement, nous souhaitons le guano. Mais nous ne voulons pas la guerre.
    – Ça me rappelle un truc avec du beurre et de l’argent… Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. »

    Jean était aussi imperméable au sarcasme qu’un casque lourd à la pluie :

     » Voyez-vous, le Roucki serait tout à fait prêt à négocier avec nous une exclusivité commerciale pour son guano, pour peu que nous soyons enclins à détourner quelquefois le regard.

    – Attendez, attendez. Un seul sujet à la fois, cette prune tape fort sur le crâne.

    – C’est normal, ça vient de chez Lagloire. Mais bref. Une guerre, ça coûte infiniment plus cher qu’un accord commercial. Donc, nous aimerions faire valoir ce point de vue lors de l’examen du budget devant le consul. Et la présence de votre outil serait un atout dans cet argumentaire.
    – Oh. Mais je doute avoir l’intelligence pour m’introduire dans la politique. Je vous remercie pour votre accueil, mais je vais devoir décliner. »

    Et il sortit son bonnet dans l’intention manifeste de se le visser sur le crâne pour prendre congé. Mais Jean fut le plus rapide :

    « Vous n’avez pas le choix, en fait. »

    Bonnet blanc. Gaëtan blêmit.

    « Non mais ne paniquez pas. Vous êtes sans ressource, dépouillé mais possesseur d’une arme géniale. Vous serez nécessairement dans un des camps. Ou tué. Par l’un ou l’autre bord. »

    Blanc bonnet. Les yeux de Gaëtan se firent implorants.

    « Notre atout est de mon avis. Nous sommes donc d’accord. Seriez-vous capable d’en refaire d’autre, de votre tissu ?
    – Certainement !
    – Votre toque est bleue. »

    Gaëtan considéra sa création avec surprise. Il était pourtant persuadé de pouvoir en faire d’autre. Pourquoi son bonnet disait le contraire ? Le trésorier le regardait d’un air amusé. Gaëtan cherchait une explication. Il n’avait pas l’impression d’avoir menti, et … Le trésorier souriait : « Vous faites plus confiance à votre artéfact qu’à vous-même… » Il devait y avoir un moyen. Encore une fois, les sueurs froides revinrent. Un client passa rapidement. Il salua le président : « Mon général… »

    Gaëtan déglutit. Alors qu’il allait jeter un coup d’œil à sa chiffe, Jean dit : « Tous les corbeaux sont blancs. » Candélabres. Il était rapide, l’animal. La faluche était bleue, mais avait-elle été blanche ? Quand d’un coup l’explication lui vint : « Oh. C’est parce que je n’ai pas les matières premières pour le moment. Donc stricto sensu, je ne peux pas en faire d’autre… tant que je n’ai pas trouvé de la matière première.
    – Et pourriez-vous en trouver ? J’aurai souhaité en avoir une tenture.
    – Attendez… UNE TENTURE ?
    – Oui, une tenture. En attendant, vous resterez à cette auberge, là-bas. Enregistrez-vous sous un nom d’emprunt. Évitez les fenêtres, les cul-de-sac. Voici pour vos menus frais. »

    Gaëtan restait figé comme une poule devant une lanterne. Le président avait sorti de sa bourse deux pièces d’or, et il faisait signe au tenancier d’en faire de la monnaie.

    « Prenez ça et déguerpissez ! On nous a assez vus ensemble. Trouvez-nous vos matières premières et au travail. On vous contactera. Trois mensonges puis trois vérités seront notre signe de reconnaissance. »

    Jean partait, lui aussi. Avant de disparaître, il se retourna et lança : « Évitez d’utiliser ça en bourse, le délit d’initié, c’est quelque chose… »

  • L’Apocalypse selon Ben Hoikin Ze 4

    Un vélo était appuyé sur la muraille d’une église abandonnée.
    Le vent soufflait par le vantail de la lourde porte. Les feuilles mortes voletaient au travers de la nef comme les plumes dans une bataille d’oreillers. Du transept, les statues fixaient le visiteur de leurs yeux sans pupille. Une clarté colorée filtrait au-dessus de la tête, trop haut pour éclairer convenablement l’endroit. Une immense toile sombre illustrait un récit pieux et épique. Une armure vide hébergeait quelques araignées. Et puis, dans le chœur, c’était le contraste : une lumière jaune et chaude tombait du ciel, lourde, pompeuse. Elle était complétée de nombreux lampadaires. Le laiton brillait comme dans un show steampunk. Mort habite ici. C’est une église abandonnée en 1537, après la disparition du village. Ni guerre, ni famine, ni pestilence n’avait ravagé ce village. Rien. Il avait simplement disparu du jour au lendemain, dans une procession macabre de cercueils enterrés à la hâte. Mort les fleurissait tous les mois. L’église lui avait bien plu, elle cherchait un logement pour son cheval à l’époque. Elle avait acheté le bâtiment en viager au curé. Il était arrivé un accident fâcheux, à lui et ses ouailles. Une affaire. Mais du coup, elle avait fait le boulot toute seule.

    Elle vomit. Ca et puis la chiasse, franchement, c’est pas une sinécure. Et la bouffe la dégoûtait. Elle ne nourrissait plus que de pain azyme. Ouais, des hosties. Et son humeur pouvait passer du meilleur au pire en trois secondes. Elle s’était déjà embrouillée avec Icel, ce qui n’avait dû arriver qu’une fois, à propos d’un nécromant de Judée qui ressuscitait à tour de bras.

    Bref, la grossesse, elle en était persuadée, était l’œuvre commune de ses trois compères.

    Elle enfourcha son vélo. Elle démarra, tourna au coin de l’église et s’arrêta immédiatement devant l’hôpital de l’union médicale de Pékin. « Tu es arrivée avant ton GPS », remarqua Pestilence. « Les entités surnaturelles ne sont pas soumises à la limite de la vitesse de la lumière. », répondit la petite vieille, ensevelie dans un immense châle vert, rouge et marronnasse. « On a quoi aujourd’hui ?

    – Mon premier cas de rougeole depuis la naissance d’un foyer antivax ici.

    – Je ne sais pas comment tu fais. Les mecs ont la solution, ils l’ont même rendue obligatoire, ils se sont débarrassés de la maladie, je me souviens qu’en 1993 tu l’avais mauvaise…

    – Oui, c’était pas une époque reluisante. Je m’étais fait pincer avec Perséphone, le patron… Icel… l’avait mauvaise, tu te souviens ? Je ne m’amusais plus trop au taf. J’étais sur d’autres projets, aussi. Tu te rappelles de la naissance de Pollution ? Un moment formidable. Je n’avais pas la tête à ça. Ils en ont profité. Mais regarde ! Le vieux Pestilence est au top de sa forme !

    – Je suis sidérée. Que tu arrives à les convaincre à se refiler cette saloperie quand même est impressionnant. Excuse-moi, j’ai les dents du fond qui baignent. Assez littéralement. »

    Mort déposa une galette -au beurre – au pied du mur du bâtiment. Les deux mains appuyées sur la paroi, elle reprenait son souffle, haletante. Un passant l’interpella : « Ça va, madame ? Je peux vous conduire à l’intérieur, si vous voulez ?

    – D’où tu me vois, péquenot ? »

    Oui. Il est déjà rare de voir la Mort arriver, alors la voir gerber relève de l’exception notable. Mais le quidam ne se démonta pas : « Oh, félicitations madame. Le premier trimestre, c’est difficile, hein ? »

    La Mort l’ignora. Pestilence avait un sourire narquois. Il ôta sa casquette délavée pour se passer la main dans ses rares cheveux gras et filasses : « Mais c’est qu’on ferait des cachotteries à ses petits camarades, ma mignonne ?

    – On n’annonce pas une grossesse au premier trimestre. Ça porte malheur. »

    Fatima revenait du rayon grossesse d’un magasin de l’immense centre commercial. La ventilation faisait disparaître l’odeur de renfermé de cette sordide place, et les néons tentaient de remplacer, jusqu’à l’excès, le soleil disparu derrière les murs de tôle. Être commerçant dans ce genre d’endroit, c’est essayer de rendre sexy ce qui n’est, au final, qu’un entrepôt mal isolé. Mais Fatima n’était pas dans ce genre de considération. Elle rayonnait d’elle-même depuis des semaines et des semaines. Elle était aux petits soins pour Élodie, qui se vidait présentement dans les toilettes publiques. « Tu t’en sors mon cœur ? , s’inquiétait Fatima. « T’inquiète, répondit une voix d’outre-tombe. C’est une gastro. Ou la COVID. Ou une grosse grippe. J’ai dû choper ça au turbin. Ne m’approche pas, j’ai pas envie qu’on perde la puce. »

    Fatima se tâta le ventre. C’est vrai qu’à ce stade, appeler ça une puce, ça avait du sens. « C’est la chasse d’eau que je viens d’entendre ?

    – Non, pas encore. 

    – Essaie de garder tes organes à l’intérieur, mon amour. J’en ai besoin. Tu sais que c’est pas vraiment comme ça que c’est sensé se passer, une couvade ? »

  • L’Apocalypse selon Ben Hoikin Ze 3

    Guerre était effondrée : ces culs-bénis ne respectaient rien, vraiment. Deux mères pour un Messie. Pestilence observa : « Finalement, ça s’attrape comme une chtouille. » Famine était secoué d’un rire profond. Mort le regardait avec morgue.

    « Mais dites-moi, notre pauvre archange a dû faire don de sa personne au moins toute la journée. Comment sait-on que c’est celui-là, notre Messie ? » nota Famine.

    « On ne sait pas », répondit Mort.

    « Mais.. » intervint Pestilence. « Mais quoi, mon petit ?, dit Mort, qui farfouillait dans un sac de toile à la lumière d’un néon clignotant.

    « Mais elles sont vierges… vierges ?

    – C’est important ? Dit Mort en ouvrant une boîte en fer-blanc, imprimée de Van Gogh aux couleurs saturées : « Je vous ai fait des financiers. Famine, un petit creux ? Pestilence, je crois que le brûlé est pour toi. Guerre, on en partage un ? Ça fait trop pour moi.

    – Ben, la conception virginale, c’est un concept théologiquement puissant, quand même, non ?

    – Ah ? Répondit Guerre, la bouche pleine.

    – T’as pas mené quelques guerres, brûlé quelques villes, rien que sur cette question ?, accusa Famine.

    – Possible, possible. Moi je suis officier, pas politique. Les raisons derrière tout ça, j’en sais rien.

    – Et donc on a deux parents qui risquent fort de rester vierges au sens liturgique du terme.

    – Et une conception d’origine externe, ajouta Mort. Je vous laisse réfléchir là-dessus, on y reviendra lors d’une prochaine itération d’intégration continue. On est en méthode agile, ce point n’est pas à l’ordre du speedrun de ce jour. »

    Guerre marmonna : « Je n’arriverai jamais à me faire à ces changements de registre chez elle. C’est mamie gâteaux ou tata fashionista ? »

    La bouche pleine, Mort continua : « Bon, du coup, quelque part, on a l’exact opposé qui a aussi été conçu. Je vous mets la vidéo.

    – Euh, souffla Famine. Je ne sais pas, chère collègue. Connaissant les méthodes du patron, ne vaudrait-il pas mieux ouvrir simplement un onglet de navigation privée ?

    – Vous n’aimez pas voir de jeunes gens s’aimer passionnément ?, demanda Mort.

    – Mamie, on parle des méthodes du patron, là. On parle de la conception de la progéniture d’Icelui. »

    Mort se renfrogna. « Je ne vous trouve pas très ouvert d’esprit, jeune homme. Voire carrément patriarcal. Qu’est-ce qui vous dit que c’est Icelui ? Ne pourrait-il pas s’agit d’Icelle ? Avez-vous déjà pu vous rendre compte du sexe de notre commanditaire ? »

    Les anti-mousquetaires… Oui, les trois mousquetaires sont en fait quatre. Les quatre cavaliers sont en fait trois, Mort étant clairement distincte et faisant souvent cavalier seul. Les anti-mousquetaires, donc, échangèrent des regards perdus.

    « Je n’imagine pas travailler pour un sexe faible, rugit Guerre.

    – Faible toi-même, rigola Pestilence dans un rot.

    – Mais comment tu fais pour toujours sentir le mazout vérolé ? », s’étonna Famine.

    « Cessez vos enfantillages, les millenials.

    – Les millenials ?

    – Ben oui, vous avez eu plusieurs fois mille ans, non ? Bref. À l’avenir et dans le respect de la bienveillance, je vous prierai d’utiliser le terme non genré Icel pour évoquer le Porteur de Lumière. Il y a une thermos de thé à la bergamote sur la table de gauche. Non, votre gauche à vous. L’autre gauche, Famine. La gauche, c’est là où tu as le pouce à droite. »

    Et elle appuya sur la touche →. La diapositive disparut dans un effet de feu d’artifice dérangeant de mauvais goût. Apparut alors dans un fondu enchaîné…

    « Des cliparts ! », s’exclama Guerre horrifiée.

    « Nous sommes tous d’accord que le Messie, d’un point de vue strictement biologique, est censé être de père inconnu. Nous avons donc travaillé pour avoir un Antéchrist de mère inconnue.

    -…

    -…

    – C’est juste moi ou c’est complètement con ? »

    S’ensuivit un débat dont les grandes lignes vont être sommairement reportées ici :

    « De père inconnu, pour moi l’opposé ç’aurait été de père trop connu. » « Oui, enfin on aurait tatillonné sur lequel prendre, il y a tant de personnalités regrettables déjà… » « Ou de mère trop connue… Non, on ne peut pas elles sont ménopausées… C’est dégueulasse ce que tu dis là. Attends, on est les Cavaliers de l’Apolakypse, l’Apokylaspe, l’Apost… oui ou bren ? On est dégueulasses par nature. Ah les enfants me lancez pas sur le sujet ! » « Comment peut-on avoir un gamin de mère inconnue ? »

    Mort prit une baguette et tapota sur un pupitre. Qui n’était pas là l’instant d’avant, mais qui était déjà en train de rouiller. « Ahem, ahem, ahem. Mes chéris… Famine va maintenant nous présenter son talk en standup sur ‘ciseaux moléculaires, réplication ADN et cellules-souches : comment dispatcher son ADN, sans même ses gamètes, aux 4 coins du monde avec l’aide des crypto-actifs’. C’est à toi. »

    Famine, quoi que surhumainement compétent en économie de marché et en manipulation du vivant, est d’un ennui mortel. Le pire c’est qu’il le sait et qu’il fait des efforts. Mais malgré hologrammes, show laser et K-pop, la moindre de ses explications plonge son auditoire dans un profond sommeil. Ce que Pestilence aime à utiliser pour vider leurs portefeuilles et charger leurs ganglions. Chacun son domaine.

    Mais le PDF du rapport de cette séance de brainstorming mentionnait que plusieurs femmes avaient été inséminées le même jour avec un œuf dont un seul était celui de l’Antéchrist. La procédure impliquait une méthode en double aveugle, mais le diable est dans les détails, et laissait la porte ouverte à une révélation ultérieure…

  • L’Apocalypse selon Ben Hoikin Ze 2

    Neuilly-sur-Seine, clinique des Tilleuls, la veille au matin.

    Neuilly-sur-Seine, clinique des Tilleuls, la veille au matin.

    « Voici le faiseur de parents !

    – Ouais, salut Nadine.

    – L’entremetteur d’ovules et de spermatozoïdes !

    – Ouais, ouais, ça va, moi aussi j’ai bien dormi. Et votre soirée a été bonne ?

    – Quand est-ce que ce faiseur de maman va devenir un faiseur d’épouse ?

    – Quand tu divorceras. On a qui aujourd’hui ?

    – Un couple de dames. Tu verras, Gabriel, elles sont rigolotes. Malheureusement je crois qu’elles sont déjà prises. Tu aurais dû choisir de travailler à la CAF, ici toutes les dames sont déjà en couple ! »

    Ledit Gabriel avait quarante-cinq ans. Et depuis vingt ans, quotidiennement, il faisait des bébés : il était technicien dans une clinique d’aide à la procréation. Son drame à lui, c’était la paternité. Certains rêvent de carrière, d’autres d’aventures, d’argent ou de reconnaissance. Son rêve à lui, c’était d’être papa. Et son gros problème, c’est que pour être papa, il faut commencer par être amant. De ce point de vue, sa vie était un échec plat. La chose qui ressemblait le plus à une étreinte dans son existence était l’ouverture d’un pot de confiture : le clac à l’ouverture est votre apothéose. Autant dire que son travail générait chez lui des niveaux de frustration qu’on ne trouve que sur les panneaux des ascenseurs des plus hauts gratte-ciel.

    Élodie et Fatima étaient ses premières patientes du matin. Elles s’aimaient énormément. Ces deux-là étaient perdues depuis bien longtemps pour la concurrence libre et non faussée du marché amoureux : si les sentiments étaient un état, elles en seraient un service public. Et elles voulaient porter la vie. Elles voulaient transmettre l’héritage immémorial des premières molécules auto-réplicantes qui baignaient dans la soupe primordiale des premiers temps de la Terre. Les raisons de ce choix n’appartiennent qu’à elles, mais les modalités pratiques de la mise en œuvre peuvent être portées par la postérité. Ça n’avait pas été une partie de plaisir de se mettre d’accord : « Je porterai notre enfant.

    – Non c’est moi !

    – Mais pourquoi toi et pas moi ?

    – Parce que j’ai envie aussi.

    – Il faut tirer ça à chifoumi.

    – Il faut qu’on en attende un chacune.

    – Non mais ça va pas ? Déjà qu’on a de bonnes chances d’avoir des jumeaux, si on est enceintes ensemble on ouvre directement une crèche !

    – Moi j’ai de l’ambition. Pourquoi ne pas directement viser le statut de famille nombreuse ? »

    Et elles terminèrent en chœur : « Nos pareilles à deux fois ne se font point connaître, et pour leur tube à essai, veulent des coups de maître ! »

    Elles partirent d’un rire cristallin qui bondit de vitre en vitre, éclairant leur chambre d’une joie de vivre communicative.

    Mais de soir en matin, d’argutie en débat, de réflexion en introspection, de désir en envie, d’idée en besoin, elles avaient décidé que Fatima serait la mère biologique, Élodie la mère civile et le hasard fournirait l’autre gamète.

    C’était le moment. Le médecin allait lui donner les ovules prélevés sur Fatima. Il devait préparer les gamètes mâles. Mais quand Gabriel s’approcha du congélateur, il repéra tout de suite le problème. La machine le lorgnait d’un œil rouge méprisant, et cette alarme visuelle se mariait magnifiquement avec l’acier nu de la trappe d’accès aux échantillons pour évoquer le Terminator. A chaque fois que Gabriel venait piocher dans la banque de sperme, il avait l’impression que l’humanité confiait de plus en plus son avenir aux machines.

    Et aujourd’hui, le frigo se rebellait. Pourtant il n’était branché à aucun réseau, et à cet étage, il n’y avait ici ni sky ni net. Il alla se renseigner chez les commères : « Comment ça, ils ont mis les guirlandes de Noël et ils ont fait sauter les plombs du quartier ?

    – Oui, mais enfin ça ne nous a pas affecté, ça a eu lieu pendant la nuit.

    – Mais Nadine mais non ! Mon congélo a sauté du coup ! J’ai tous mes prélèvements qui sont morts… Qui sont… »

    Ces mots, eux aussi, moururent sur les lèvres de Gabriel, qui quittera cette terre avec une dette d’au moins une phrase à finir. Nadine haussa un sourcil interrogateur :

    « Gabriel ? Ça va ?

    – Hein ? Ah, oui, oui, bien, t’inquiète. J’ai à faire, j’ai une fécondation in vitro sur le feu. »

    Et Gabriel retourna dans le laboratoire, l’air pensif.

    L’air pensif, d’accord, mais tout de même avec un court passage par une des salles de prélèvement de gamètes masculins.

    Une fois seul, Gabriel sortit la revue de sa poche avec un certain dégoût. « Tiens, tiens, tiens, mais ce genre de lecture n’est pas très professionnel, non ?

    – Métatron, archange et voix du Démiurge, la ferme.

    – Ts, ts, ts, ts, ts, mon homologue. Alors, petite question de théologie : as-tu ton libre arbitre, frère Gabriel ?

    – Métatron, le toubib va débarquer dans 5 minutes, et là je suis en train de me demander s’il ne faudrait pas que je m’injecte du viagra pour arriver à sortir quelque chose dans les temps. J’ai en tout et pour tout, comme matériel, un exemplaire daté du dernier millénaire et couvert de taches, qui va servir pour rempoter tout le stock que mon congélo a perdu pendant la nuit. N’en rajoute pas s’il te plaît.

    – De toutes les créations, est-ce que seul l’humain est maître de son destin ?

    – Mais dégage, le baveux ! C’est pas le moment ! Sors de ma tête ! »

    Bien plus tard, dans une salle tranquille de la clinique cossue, l’obstétricien-gynécologue rassurait les futures mamans : « Bon, j’espère que ça ne vous a pas fait trop mal.

    – Oh non, vous savez, j’ai plus senti les ongles d’Élodie dans mon bras que vos ustensiles de… dans mon …

    – Ça ressemble quand même beaucoup à des ustensiles de torture.

    – La science n’est ni bonne ni mauvaise, mesdames : elles n’est que ce qu’on en fait. Torture un jour, progéniture toujours. »

    Quelques jours plus tard, Élodie reçut un coup de fil : « Bonjour, c’est Gabriel de la clinique des Tilleuls. J’ai une annonce à vous faire. Vos taux d’hormones sont fermes et définitifs : l’embryon s’est attaché.

    – Je … suis enceinte ?

    – Sauf si je ne sais plus faire un test ELISA, oui. »

  • L’apocalypse selon Ben Hoikin Ze 1

    Il habite dans un grand appartement moderne, de ceux où il n’y a quasiment pas de séparation entre les pièces. C’est dans une tour nouvelle, sans mur, avec uniquement des baies vitrées. Il est remarquable de vacuité : tout ce qu’on voit en y entrant, c’est l’espace. Ce n’est pas qu’il est gigantesque, c’est qu’il est vide. Le canapé est immense et immaculé, et accompagné d’une table basse longue et plate comme un brancard, dans un aluminium froid et brossé. Seul l’usage permettrait de s’apercevoir que ce n’est ni pratique ni confortable. La penderie est cachée, mais elle est pleine. La cuisine a l’air très bien équipée, mais on n’y voit pas d’ustensile. Les plans de travail sont profonds, hauts et sombres. Néanmoins, elle n’a pas l’air utilisée. Le seul comestible qu’on y voit est un pot de marjolaine, tellement vert qu’il n’a jamais dû connaître les ciseaux. Juste derrière une baie vitrée, il y a un carré de cailloux : un jardin zen, avec une petite fontaine. Quelqu’un habite ici. Un homme. Il est grand, fin, élégant. Son front haut et sa chevelure soignée annonce le conquérant de l’intelligence, le maître de l’industrie, le banquier des entreprises. C’est Famine. Il entre, d’ailleurs, prend son casque, mat et noir, et ressort. Il descend au garage en enfilant ses gants, enfourche une de ces motos basses à guidon énorme et sort. Il conduit comme on fait la conversation : confortablement installé, plus sur un transat que sur un bolide, au téléphone avec ses subalternes. Il file sur l’autoroute, avalant le long ruban de bitume à vive allure dans un bruit modéré : il ne faudrait pas que la technique interrompe ses conversations.
    C’est un pavillon de banlieue, banal comme une fissure dans du carrelage. Les murs se lézardent, le crépi tombe. Construit à la va-vite pendant l’expansion urbaine par des migrants sous-payés et pas formés, il symbolisait l’harmonie entre la ville et la campagne. Rêve de citadins arrachés à la terre, il n’est plus que le désarroi de la classe moyenne expulsée des centre-ville. Un homme jardine. Il désherbe ses rosiers. Il a un pulvérisateur sur son dos. Les joints fuient, et le désherbant coule goutte-à-goutte sur son short. Au-dessus de lui, une gouttière mal fixée laisse voir les résidus de feuilles de l’automne dernier. L’homme a l’air heureux. Il sifflote, tandis que plus haut, un sac plastique porté par le vent part s’accrocher aux branches d’un cerisier du Japon. La maison est défraîchie comme toutes celles du voisinage. Un barbecue gras rouille près de l’entrée du garage. L’homme entre par la porte en plastique. La maison, quoi qu’aérée par les travaux jardiniers, sent le renfermé. La VMC râle dans l’agonie de ses filtres bouchés. Les murs portent les stigmates d’une humidité endémique, le quartier étant construit sur des marais mal asséchés. Sans quitter son fardeau herbicide, l’homme ouvre le frigo. La lampe clignote avant de laisser voir le capharnaüm intérieur. Le moteur exprime sa peine à refroidir des restes de pizzas antédiluviens. Il farfouille quelques instants, la porte battante. Il déniche une bière tiède et l’ouvre. Il referme, laissant l’appareil à sa peine démesurée, et regarde par la fenêtre. Il a vue sur l’usine et la rivière. Des bidons flottent sur le cours d’eau. Un kayakiste fait la moue quand un hors-bord dépose un amas d’algues sur son esquif. Une odeur nauséabonde s’en dégage. Bienvenue chez Pestilence. L’horloge émet un coucou synthétique. Le jardinier vide sa bière d’un trait, éructe, se gratte, et fouille sous un tas de torchons. Il en extirpe un casque doublé de skaï, à catadioptres à moitié décollés, couvert d’autocollants « I <3 Douarnenez » « La Mer de glace : une expérience à vivre » et autres « ViaTraffic.com : l’exotisme à moitié prix. ». Le long de la maison, il extirpe d’un tas de planches une authentique mobylette au pot trafiqué certes, mais néanmoins percé. Il s’installe sur le plastique crevé de la selle, accroche soigneusement la lanière de son casque branlant, met le contact, et pédale. Le deux-temps démarre comme un pulmonaire se réveille, dans un nuage de crachats et une toux à inquiéter un radiologue. Au bout de la rue, demi-tour : dans un braillement infâme, le pilote revient. Il s’allume une cigarette, et jette son pulvérisateur par-dessus sa clôture. Fendu, son contenu coule lentement vers les égouts. Pestilence repart, le short en acrylique saturé d’herbicide, le bide dépassant de sous le maillot, zigzagant pour trouver son équilibre et signant son passage de gouttes grasses sur la chaussée.
    Les grilles s’ouvrent dans un souffle. La voiture s’avance dans le crissement du gravier. Le château apparaît dans sa splendeur au soleil, éblouissante couronne d’un gazon soigné. Un homme sort de l’immense berline. Il est sérieux. Il est droit. Il lui manque un bras. Il entre. L’intérieur n’est qu’un cabinet de curiosité, tant l’œil est charmé des bibelots, meubles et décorations qui en remplissent l’espace. Cela sent le vieux livre, le cuir et le ragoût. Ici, on vit, on travaille, on grandit. L’hôtesse l’accueille sans se lever, perdue au fond d’un fauteuil club : c’est une dame noble, gilet en jersey sang de bœuf et jupe droite en tartan, les cheveux relevés en un chignon, couleur des poutres du plafond. Les âtres ne servent plus souvent car le chauffage central est installé, mais ils sont fonctionnels et entretenus. Il y a beaucoup de bibliothèques, qui montent haut, avec des escabeaux pour accéder aux derniers rayonnages. Ces meubles-là sentent la cire. Aux murs, quelques trophées de chasse finissent de vous dire que vous êtes chez une noble de la vieille noblesse. Vous êtes chez Guerre. L’homme dit : « Madame, votre rendez-vous. » La dame pose son journal, enlève ses lunettes, les plie soigneusement et les confie au domestique. Elle se lève, monte dans sa chambre. Quand elle redescend, elle porte du cuir : un pantalon droit en peau brute, glissé dans des bottes de cavalier, un blazer à épaulettes du même brun que son pantalon et de même matière. Un examen attentif permettrait de déceler de l’usure dans cette tenue. Le temps qu’elle zippe sa veste, on peut apercevoir dessous un chemisier de soie rouge à jabot plissé. Elle enfile un casque intégral comme on sangle un éperon, sort et démarre un bolide italien à la cylindrée énorme. Elle part comme une fusée, de toute la puissance de l’admirable mécanique qu’elle maîtrise. Les automobilistes ne voient d’elle qu’une lueur rouge alors qu’elle affole les radars.

    Dans une zone d’activités standard comme on en trouve dans toute communauté d’agglomération qui se respecte, il y a un bâtiment quelconque en tôles ondulées, un genre de hangar à bureaux. Dans celui-ci avait lieu une réunion. C’était une petite femme un peu replète mais frêle qui la menait. Sa peau réussissait le tour de force d’être à la fois brune et blême, ses cheveux teints rassemblés en chignon oubliaient de cacher les racines poivre et sel. Elle portait un pantalon et une veste noirs sur un chemisier blanc, néanmoins avec un foulard aux tons criards : on aurait dit une mamie gâteau qu’on aurait forcée dans un costume de DRH. Un vidéo projecteur ronronnait derrière elle, projetant sur la toile de verre peinte une lumière tremblotante. Famine et Guerre attendaient stoïquement sur des sièges à la mousse usée par tant de postérieurs de conférenciers d’entreprise. Sur le parking, Pestilence gara sa mobylette à côté des engins de ses collègues. Il nota que Mort était venue à vélo, crevé qui plus est. Le bas du bâtiment était déjà rongé de rouille, la peinture s’écaillait. De la mousse envahissait le goudron du parking. Il entendit un bruit : le pot d’échappement du bolide de Guerre s’était détaché. Oups. Pestilence entra. « Excusez-moi, je suis tombé en panne… » Famine décrispa les mâchoires pour lancer : « Ça fait 2000 ans que tu tombes en panne, il faudrait peut-être que tu le prennes en compte dans ton temps de trajet. » La petite femme désamorça la situation : « Bonjour à tous, donc. Nous pouvons commencer. Avant toute chose, j’aimerai que vous notiez les issues de secours de cette salle : ici, et là. Les portes coupe-feu se trouvent dans le couloir. L’ordre du jour : pour cette fois, je nous ai fait un diorama. -Diaporama, rectifia Famine. -C’est ça. J’ai trouvé que c’était un outil que les mangeurs utilisent beaucoup. -Manager, corrigea Guerre. Puis elle souffla à Famine : elle parle couramment le moindre dialecte de la plus insignifiante tribu du plus petit îlot du Pacifique, et il faut encore qu’elle nous fasse le coup des à-peu-près. -Chers collègues, reprit mamie gâteau, voici donc le bilan semestriel.  » Et d’un pouce dubitatif, elle passa à la diapo suivante. Famine blêmit de tout le noir de sa peau. Pestilence sourit : « Oh, il y a même des animations entre les diapos ! » La Mort lui adressa un regard entendu. Guerre : « C’est d’un goût… Tu ne nous épargne rien. » Mort : « Bref : encore une fois, on n’est pas mauvais. Pestilence est en légère stagnation. » Pestilence : « Oui, ben quel est le con qui m’a foutu massivement des antiseptiques en Afrique, aussi ! »

    « Je voulais vous parler de la prophétie. » Regards interrogateurs des trois autres. Mort reprit : « Comme vous le savez (diapo), le Messie a été conçu hier. » Les trois autres opinèrent : « Oh oui, bien sûr. Le Messie. » Aussi étrange que cela puisse paraître dans une réunion de cette importance, un ange passa.

    La réaction de ses trois compères se faisait attendre.

    Pestilence toussota : « Néanmoins, pour être bien sûr que personne ne se mélange les Annonciations, peut-être pourrait-on résumer de quel Messie on parle ? »

    Famine regardait le plafond.

    Guerre regardait ses mains.

    Les deux acquiescèrent discrètement.

    Mort leur adressa un regard sévère : « Ben, le Messie, quoi. Vous avez fait votre catéchisme, ou bien ? »

    Devant l’intensité du vide des regards de ses acolytes, Mort expliqua : « ’De trois vierges naîtra un enfant, et il sera le Messie.’ Sérieux, vous faites du bon boulot d’accord, mais faites gaffe quand même à la culture d’entreprise, quoi, à la fin ! C’est dans l’épître de Ben Nanarivano aux Navajos. »

    « Ben Nanarivo ? » chipota Guerre. « Il n’a pas été déclaré hérétique, lui ? ». Famine lui jeta un regard apitoyé : « Fayotte dès que tu le peux, hein ? Faudrait pas faire l’unité entre collègues, c’est pas dans ta nature.

    – Tiens donc ? », s’amusa Pestilence, « tu fais dans le syndicalisme maintenant, l’Affameur ? »

    Il se reprit aussitôt : « Il était bourré, le prophète ? ». Famine ricana : « T’sais, un prophète, la sobriété, il a plus tendance à la prophétiser qu’à la concrétiser !

    – Non, je dis ça, parce que trois vierges pour un seul gamin, ça fait déjà trop de parents – virginité à part, bien entendu. »

  • L’enchantisseur 3

    « En ce temps-là, Emmanuel vint à Rotule, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans le temple le jour des fèves, et il se leva pour faire la lecture… »

    Gaëtan dodelinait de la tête. La liturgie avait toujours eu un effet lénifiant sur lui, et une mauvaise nuit était un poids trop lourd à porter pour supporter la lecture des saintes écritures. Ayant été refoulé chez les paladins, il était reparti avec son hôte, qui en avait profité pour le mettre de corvée de pluche pour la soupe populaire. Pendant que le chaudron bouillonnait mollement sur la cuisinière, le guichetier-hôte officiait comme diacre pour l’office quotidien. Y assistaient quatre dondons, trois malfrats, cinq petits vieux et une équipe de douze émigrés, probablement pour se rassurer avant de manger de la poussière dans les chantiers de construction.

    Gaëtan passait le temps en essayant son invention. Elle fonctionnait magnifiquement : bleu quand c’est faux, blanc quand c’est vrai. Ça marchait tant et si bien qu’il essayait de retrouver ses tables de multiplication en lançant des nombres au hasard. Mais bon, compter, c’est une activité soporifique, alors compter pendant la messe….

    Quand il ouvrit les yeux, il vit le diacre-guichetier-gardien qui lui enfonçait son goupillon dans les côtes. Il sursauta et essaya de se composer une prestance. Il comprit qu’il s’était endormi, probablement pendant l’homélie, ou le sermon, allez savoir comment ça s’appelle dans cette confrérie-là. Le cuistot populaire toussota : « Honorable voyageur, je te présente le prêtre de cette paroisse, M. Hipulpon.
    – Gaëtan Compas, enchanté », bredouilla-t-il. Il ne savait pas que les fidèles, consternés par ses ronflements sonores, s’étaient regroupés autour de lui pour le fustiger de leurs regards désapprobateurs. L’officiant reprit : « Enchanté, M. Branlebas. C’est toujours un plaisir pour moi d’accueillir les âmes perdues dans notre beau temple. »

    Il fit une pause. Dans la pénombre du temple, le changement de couleur du couvre-chef passa inaperçu. Néanmoins, si personne n’en avait retenu la teinte avant, c’était maintenant un tel indigo qu’il appelait une remarque : « Jolie couleur, votre bonnet, je ne l’avais pas remarquée si intense au premier regard. »

    Prenant cela pour une remarque sur son absence de manière, Gaëtan se dépêcha de d’ôter son couvre-chef et de le froisser dans ses mains d’un air gêné. Il était redevenu blanc. Il essaya de rebondir : « Oh, c’est gentil, c’est parce que je fais blanchir les écheveaux les nuits de peine lune sur une prairie bien entretenue. Je mets un soin tout particulier à obtenir un beau blanc. »

    L’assistance échangea des regards inquiets quant à la santé mentale du ronfleur. Hipulpon reprit : « Je vois que vous êtes de l’honorable corporation des tisserands. Si vous cherchez du travail, vous devez savoir que nous sommes en demande de voiles pour l’expédition de cet été. »
    Gaëtan triturait nerveusement sa faluche.
    « Je sais bien, m’sieur, mais je ne suis pas venu pour ça. Je suis venu pour présenter aux paladins un artefact propre à leur faciliter leur mission.
    – Oh, mon bon ami… Un artéfact… Comme c’est intéressant. »

    Le bonnet se tordit de lui-même dans les mains de Gaëtan, qui le lâcha de surprise. Il s’étala par terre, luisant d’un bel azur, juste à côté des cierges d’offrande. Autant dire que tout le monde l’avait sous les yeux. Le tisserand sentit confusément qu’il ne fallait pas montrer au cureton, ni à ses ouailles, ses propriétés magiques. Il tenta donc de continuer dans le même ton : « Oui, il me vient de mon arrière grand-père… » Le tissu était bleu. « Qui s’en est servi pour combattre les hérétiques de la Fibula… » Cobalt… « Et le fonctionnement en avait été perdu… » Guède… « Jusqu’à ce que je le retrouve… » …inspiration profonde avant un passage délicat… « Le mois dernier. » Victoire. L’étoffe paraissait être un lapis-lazuli incrusté dans le carrelage de l’édifice. Pourtant ce n’était pas fini : il fallait maintenant que l’homme de foi continue en l’étant de mauvaise. Gaëtan avait le cœur qui s’emballait. Ça lui rappelait un peu trop Mouf-Mouf et le contrôleur fiscal. Le prêtre fit un fin sourire : « Oh mais dites-moi, c’est une sacrée aventure que vous me racontez là ! »

    Une goutte perla dans la nuque de Gaëtan et le fit frissonner tout le long de l’échine. Son chapeau restait imperturbable. « Non ! », hurla-t-il en son for intérieur. « Il ne faut pas que ce bon homme dise une seule vérité. C’est impossible ! » se lamenta-t-il. Et Hipulpon continua, incontrôlable : « J’aimerai vous obtenir un rendez-vous pour que vous puissiez présenter cette fascinante relique à nos émérites guerriers, mais ils sont tous déployés aujourd’hui, ils ne peuvent malheureusement pas vous recevoir. » Top. D’un céruléen impeccable. Les yeux de Gaëtan allaient et venaient de l’homme d’église à l’étoffe. La preuve du mensonge était sous ses yeux, et pourtant Hipulpon semblait détendu, pas comme lui, qui suait à s’en faire des auréoles. Mais l’état de grâce ne pouvait durer longtemps. Il fut brisé d’un hautain : « Je vous invite à rentrer chez vous, il serait plus sage que vous ne vous débarrassiez pas d’un objet si cher à votre cœur. » Blanc.

    Heureusement Gaëtan était prêt, maintenant. Il bondit, ramassa le bonnet et le fourra sous sa chemise avant qu’on ne note trop son changement de couleur. Il avait commencé à courageusement prendre la tangente, mais le diacre l’avait saisi par le bras : « Il est de quelle couleur, votre bonnet ?
    – Bl… » et Gaëtan hésita. Que fallait-il répondre ? Il avait l’occasion de remettre la couleur que le curé avait vu tout du long ou de le garder de la couleur de la vérité. Bleu était un mensonge, donc ce serait la bonne couleur, et blanc une vérité, donc ce serait la bonne couleur aussi. Les méninges fonctionnaient à toute berzingue.

    Il tremblait, et il était persuadé que le diacre s’en apercevait. Une goutte salée l’empêchait de bien voir. Ah ça, non, il n’avait pas le flegme du curé pour raconter des sornettes ! Il choisit de s’en remettre au destin : d’un coup sec, il se dégagea de l’emprise du gardien et partit en courant en répondant : « Blafard ! » « Rattrapez-le ! » ordonna le diacre d’une voix de fausset. Les émigrés du bâtiment eurent un instant d’hésitation. C’étaient des embêtements qui s’annonçaient, ça, et eux préféraient ne pas trop faire de vagues, l’ombre du charter planant toujours sur leurs fronts poussiéreux. Gaëtan, lui, ne se faisait pas prier. Les dondons partirent en caquetant comme des oies pas trop pressées, barrant le passage de leurs immenses hanches. Gaëtan fonçait comme un dératé. Les retraités souriaient benoîtement, leur audition ne leur permettant pas de mettre un sens sur les sons qui leur parvenaient. Gaëtan fit claquer la porte bruyamment. Les malfrats, par pur réflexe, étaient déjà partis, mais dans l’autre sens. C’est donc sans encombre que le tisserand rejoignit le soleil.

    Il courut un moment dans la ville. Il était décontenancé. Son for intérieur lui disait qu’il avait créé quelque chose de magnifique, mais les événements ne jouaient pas vraiment en sa faveur. Haletant, il s’assit au bord d’une fontaine, et les larmes lui montèrent aux yeux. Il plongea la tête dans l’eau et but goulûment. Quand il eut repris son souffle, il prit son bonnet dans ses mains. Il était légèrement bleuté. Pour le fabriquer, il avait eu besoin de toute sa vie. Il avait eu besoin de sa médiocrité quotidienne, de sa mi-honnêteté journalière, de son mariage terne, mais aussi de son intelligence, de son imagination et de tous ses rêves. En quelques jours, il avait fait naître ce bout d’étoffe improbable qui embarquait toute la magie de ce monde. Pourtant, loin de lui donner force et pouvoir, il se retrouvait le ventre vide, poursuivi, congédié, au bord d’une fontaine publique, à un jour de marche de chez lui. Mais cela n’avait pas tant d’importance. Il serra sa création contre sa poitrine. « Je t’aime », dit-il. Et une caresse naquit sur son sein. Surpris, il regarda son couvre-chef : il était d’un blanc immaculé. « Je l’aime aussi », dit une autre voix. Une ombre se projeta sur eux.

  • L’enchantisseur 2

    Au commissariat de Tarse, l’interrogatoire du suspect se passait mal. Déjà, en arrivant au turbin, la brigade avait eu la mauvaise surprise de découvrir sa mascotte – Mouf-Mouf de son nom – chauve comme le crâne du brigadier-chef Nœud-Neuf, ainsi appelé à cause de sa calvitie et de dysorthographie. Ensuite ça coinçait. Le suspect, un étudiant de la section littéraire de l’université de Tarse, empestait la mort au-delà du raisonnable, même dans un référentiel estudiantin. Mouf-Mouf tirait la langue, l’œil vitreux, la queue basse. Ses glandes à sérum étaient quasiment vidées. Elle était surmenée, en burn out, en instance d’ITT. Le première classe Edmond avait équipé son appendice nasal d’une pince à linge pour supporter l’odeur, ce qui lui donnait une voix délicieusement nasillarde quand il beuglait : « Pour la dernière fois, petit margoulin, combien font deux plus deux ?
    – Ben, euh, quatre ? » Et l’étudiant se prit une rasade de sérum de vérité, directement servie dans la truffe par les glandes anales de Mouf-Mouf. « Ça ne fait pas quatre ! » éructa Nœud-Neuf, niant quarante siècles d’algèbre. Il y eut un silence. L’étudiant prit un air désespéré. Droit dans ses bottes et sûr de son fait, prenant Mouf-Mouf dans ses bras pour consoler l’animal épuisé, il répéta : « Ça ne fait pas quatre ! »

    Ah, un bon ouvrier a confiance dans ses outils, et pour avoir confiance dans Mouf-Mouf, ça, Nœud-Neuf avait confiance dans Mouf-Mouf. Mais malgré cette confiance inébranlable, le brigadier se prit lui aussi une rasade de sérum de vérité servie depuis ses bras cajoleurs. Qui aime bien châtie bien, apparemment. L’étudiant reprit espoir. Edmond, par réflexe, essaya de menotter Noeud-Neuf. Dans la confusion qui s’installa, une bonne âme prit sur elle de mettre Mouf-Mouf au repos dans la cellule de dégrisement, car la situation méritait une analyse au calme : « Bon, il faudrait savoir. Deux et deux, ça ne peut pas ne pas faire quatre et pas quatre.
    – Hein, chef ?
    – Mouf-Mouf nous a dit que ça ne faisait pas quatre. Mais, vous le sentez bien, elle nous a aussi dit que « ça ne fait pas quatre » est faux.
    – Je ne sais pas, chef, j’ai une pince à linge sur le nez.
    – Il faut pourtant bien que l’un ou l’autre soit vrai. », raisonna Nœud-Neuf.

    Les condés étaient plongés dans une grande perplexité, de celles dont sortent les pires théories foireuses. Heureusement, la deuxième classe Lepetit, dite « la rousse illustrée » à cause de ses traces de vérole, prit la parole : « Moi chef, j’ai une idée. Ça s’appelle le principe du tiers exclu.
    – Hein ?
    – Oui, alors c’est très simple. Nous, n’est-ce pas, on raisonne généralement selon ce principe, c’est notre façon naturelle de penser.
    – Euh… Si vous le dites… Moi mon principe, c’est plutôt de taper jusqu’à ce que je sache quoi faire.
    – On n’est pas aidés non plus, ici. Le principe du tiers exclu, c’est qu’il n’y a pas de troisième valeur de vérité possible.
    – Hein ?, répéta Noeud-Neuf
    – Le contraire d’une chose vraie est fausse. Il n’y a que vrai ou faux de possible, il n’y a pas de « vufu » par exemple.
    – Évidemment.
    – Ce n’est pas si évident que cela. Le tertium non datur, bien que non réfutable, n’est pas démontré.
    – Vous êtes en service, deuxième classe. Surveillez votre langage, doucement sur les insultes.
    – Oui chef. Mais constructivement parlant, il est possible que les deux propositions soient fausses.
    – Mais alors, quelle est la vraie ?
    – Je vais me renseigner, chef.
    – Hé bien allez vous renseigner sur la voie publique ! Vous allez au carrefour de l’Aorte jusqu’à la fin de votre service, ça vous apprendra à ne pas répondre. Un policier doit avoir la science infuse. »

    Lepetit ne releva pas l’incohérence et disparut prestement : elle avait appris aux dépens de son cuir fessier que la hiérarchie n’aimait pas les délais dans l’exécution des ordres.

    Dans l’atelier de Gaëtan, l’heure était à la victoire. Un verre de mirabelle à la main, il contemplait son petit carré de toile blanche avec bonheur. Oui, il y avait autour de lui des rouleaux de Damas, des draps de satin et des monceaux de sergé, mais ce sont parfois les petites choses qui font les grandes fiertés. Il dit : « six fois sept font cinquante six » et quelques fils de la toile passèrent du blanc au bleu.
    Formidable.
    Il ne restait qu’à y trouver une utilité.
    Marine, qui ne connaissait rien à la teinture, passa derrière lui en faisant une moue réprobatrice : « Est-ce que ce malheureux azur va nous expédier les huissiers aux cieux ?
    – Ma chérie, je constate que tu ne prends pas la pleine mesure des opportunités commerciales qu’un tel coloris offre à un intrépide entrepreneur. Figure-toi que la fibre de moufette peut générer un petit champ électrique d’un potentiel suffisant pour faire migrer différemment les pigments des chromatophores. Ainsi, il suffit de dire une absurdité pour que ça change de couleu…
    – J’ai rien compris et je m’en fous. Ma seule question est : est-ce que ça paye les factures ?
    – Sans vouloir te manquer de respect, mais en ce qui concerne et la technique et le commerce, je trouve que tu es un bleu, Marine. – Sans vouloir te commander, mais en ce qui concerne la vie quotidienne, t’as intérêt à arrêter les badineries et à t’y remettre. »

    Aucun humour. Et penaud, le victorieux mari alla s’asseoir à son banc.

    Le bruit lancinant des cadres, le passage régulier de la navette, tout cela porte l’esprit à la rêverie. Il n’en fallait pas tant à Gaëtan pour se remettre à gamberger. Bien moins impliqué dans ses toiles qu’un peintre en bâtiment, il tissait dans son imagination les scénarios de ses succès commerciaux. En comptant sa séquence de pédalage, il en vint, après mûre réflexion, à la conclusion qu’il devait aller voir les paladins.

    Les paladins étaient établis à Carpe, une bourgade un peu au Nord de Tarse. C’était l’affaire d’une petite journée de marche, une promenade agréable de fin de printemps, quand les fleurs et les fruits se mêlent dans une exubérance de vie le long des chemins vicinaux. Gaëtan cousit, cousa, cousut son bout de toile sur un bonnet, ficha ce foutu fichu sur sa tête et partit par là, baluchon sur l’épaule, en quête de reconnaissance, d’argent facile et de vie de luxure. Évidemment. On ne sue pas sang et eau à tondre les moufettes dans un simple but ludique. On espère un retour sur investissement.

    On était, c’est trop bête, en fin d’automne.

    La route fut à la hauteur de sa réputation en cette saison : longue, ennuyeuse et cabossée. Le désavantage d’être piéton est de ne pas avancer très vite, l’avantage est de ne pas être incommodé par les nids de poule, effondrements et autres divertissements offerts au voyageur en quête de sensations fortes. Pour améliorer cet ordinaire morne, le ciel lui fit don de grosses gouttes de flotte froide qui chutaient inintéressamment mais qui mouillaient drôlement. Comme ce n’était pas suffisant, un peu avant la pause déjeuner, il fut arrêté par deux bandits de grands chemins – en devenir, pour l’instant c’étaient des bandits de départementale (le bonjour d’Alfred). Ils lui extorquèrent ses biens, et devant la maigreur de leur butin, lui rendirent son casse-croûte, tant notre ouvrier était pauvrement équipé. Casse-croûte qui se trouvait ainsi copieusement trempé. « Un mal pour un bien, le pain était trop sec », philosopha le tisseur en l’avalant.

    Il arriva à Carpe, dégoulinant comme un boudoir de tiramisu, devant le guichet de l’ordre des paladins émérites. Il était frigorifié, fatigué, couvert de boue, il avait mal partout. Il toqua. Rien. Il toqua encore. Toujours rien. Sur la porte était un écriteau :

    Paladins émérites
    Ouvert du lundi au jeudi de 9:15 à 11:35 et de 14:50 à 16:15
    Le mercredi nocturne jusqu’à 17:00
    Le vendredi ouvert le matin uniquement aux horaires habituels Fermé le samedi matin
    Ouvert le dimanche après la cérémonie
    Pour toute information, contacter le presbytère : adresse au dos.

    Mais il n’était pas d’usage, pour un tisserand, de savoir lire. Aussi, constatant l’obstination de l’huis à rester clos, Gaëtan se mit en quête d’un lit pas trop punaiseux. Lit qu’il trouva au presbytère, où parmi d’autres services, on accueillait les infortunés visiteurs détroussés avant d’arriver. Il faut remarquer que les détrousseurs, vivant une vie assez dangereuse, étaient souvent fort croyants, et venaient régulièrement mettre une obole conséquente pour attirer les bons augures de quelque puissance occulte apte à se préoccuper de la félicité d’autrui. Comme cette obole était, par pure logique, issue de leurs rapines, on pouvait considérer que Gaëtan s’était effectivement payé le gîte.

    Le lendemain, Gaëtan s’enquit de la façon de contacter l’ordre des paladins. Le gérant de l’hôtel des pèlerins lui dit : « Kêk’vous leur voulez, aux paladins ?
    – Hé bien, j’ai une aide à leur proposer. » Le gérant le toisa du regard. Effectivement, Gaëtan ne payait pas de mine. Il n’avait que ses frusques sur lui et n’était même pas armé. Que pouvait-il bien apporter à un ordre guerrier ? L’hôte grommela : « Mm. Dans un quart d’heure, ça sera ouvert là-bas. À moins que vous ne traîniez ici.
    – Non non, je m’en vais.
    – Merci. » Et il ferma la porte derrière Gaëtan, qui prit la route de la bâtisse des paladins. En compagnie de l’hôtelier, curieusement. Il ne put s’empêcher de lui demander : « Vous y allez aussi ?
    – Meumbeul. » Son compagnon de route étant aussi agréable qu’une porte de prison, il n’insista pas et le trajet continua dan un silence religieux. Arrivé devant la porte, Gaëtan toqua. L’hôte eut un mouvement d’humeur : « Ouais ben deux minutes, hein, on n’est pas aux pièces ! » Et devant le regard interloqué du tisserand, il fit jouer une clef dans la serrure, ouvrit la porte, entra, et la referma prestement. Quelques instants plus tard, le guichet s’ouvrit : « C’est pour quoi ? ». Gaëtan tomba des nues : « Je… Mais… Enfin… Je… Vous le savez bien, non ? On a fait le chemin ensemble ?!? Je voudrais contacter l’ordre des paladins, j’ai ici quelque chose qui pourrait fort les intéresser.
    – Pas possible. Pour tout rendez-vous, adressez votre demande par voie postale, l’ordre vous fixera rendez-vous par retour de courrier.
    – Mais c’est aberrant ! Vous ne pouviez pas me le dire au presbytère ?
    – Le presbytère, c’est le presbytère et l’ordre, c’est l’ordre. Rien à voir. On ne mélange pas. Maintenant, si vous voulez bien m’excusez, je dois retourner préparer la soupe populaire de ce midi. »

    Et le guichet ferma.