L’enchantisseur 5

Gaëtan était terrorisé. Il ne connaissait encore Rotule que de nom. Il était venu pour vendre honnêtement sa trouvaille aux paladins, et de fil en aiguille, il était maintenant à la solde des ennemis des paladins. « Comme toujours, tout se passe exactement à l’opposé de ce que je tente. » Après sa rencontre avec Repipeur, il avait immédiatement filé à l’auberge et n’en avait plus bougé jusqu’au matin. Ce qui était du plus haut suspect, et donc en contradiction formelle avec ce qui lui était demandé. Il avait ensuite vidé consciencieusement un cruchon d’eau-de-vie de framboise pour noyer sa peur. Laquelle savait nager. Heureusement pour lui, un comptable en déplacement dans la région pour homologuer les comptes annuels des charcutiers rotuleux lui avait tenu compagnie. Et ce comptable nota que même ivre mort, Gaëtan ne pipait mot des raisons de sa présence dans la ville. Il ne montrait pas non plus alentour, pour faire son intéressant, quelque curiosité exotique issue de sa province qui eût pu faire démonstration de quelque signe particulier. Non. Il resté éminemment prostré sur son gobelet, probablement à la recherche d’une forme de vie qui puisse survivre au tord-boyau. Ce comportement très sage rasséréna le comptable.

Plus tard, seul dans sa chambre à maudire et son intempérance et son estomac, Gaëtan laissa libre cours à sa panique.

Il avait étalé son bonnet sur sa couche, et à genoux sur la parquet, penché sur sa création, bavant et bégayant, il geignait : « Marimarine me manmanque. Elle m’enmengueugueu… elle m’enmengueugueu… elle m’engueulait, mais c’était pas si dandan… si dandan… si dangereux qu’ici. Elle me tarabiscotait l’asticot, me coudoyait les côtes dès que je tirais au flanc, mais somme toute nous avions des zazas… des zazas… des assiettes pleines et un toit pas trop pépé… papa pépé… pas trop percé. »
Le bonnet s’en contrefichait.
« Je suis content de t’avoir fait, bibi… bidule », larmoya-t-il, « mais je rere… mais je regrette d’avoir eu la vava… la vanini… la vanité de le proposer au vaste monde. »
Le bonnet se tordit et bleuit.
« Qu’esses tu racontes ? Je suis surveillé, pourchassé ! Je suis menacé ! Je vais mourir ! »
Le bonnet se détendit et blanchit.
« Ouais, ben on voit bien que ça te concerne pas… »
Le bonnet bleuit.
« Atta, atta… donc la phrase vraie, c’est « on voit bien que ça te concerne »… Non, c’est pas ça. « On ne voit pas bien que ça ne te concerne pas ». C’est une double négation ça, c’est duuuuuur ! T’es cruel, à me faire réfléchissementer comme ça ! »
Un observateur particulièrement attentif et adepte de la méthode Coué se serait convaincu que le bonnet eut un soupir d’exaspération.
« Comment ça, ça te concerne ? Mais non ! Pipi… Pis arrête de prendre des couleurs comme ça, on ne va pas s’engueuler quand même ! »
Gaëtan fronçait les sourcils dans un effort intellectuel éthylique : « Atta, atta… Tu me dis qu’en vrai, je regrette pas la situation ? Genre je suis content d’aller à la mort ? Mais genre, tu es en train de me dire que ça vaut le coup ? »
Le bonnet ne réagit pas aux questions. Gaëtan tomba sur ses talons : « Ça vaut le coup. Tu me dis que ça vaut le coup. Pourquoi ? Ça donne de la profondeur à la vie ? Quelque chose comme ça ? C’est peut-être une leçon, oui… » Le bonnet bougea très légèrement, mais resta blanc.

Et cette nuit-là, entre le bituré et son œuvre, de grandes vérités furent dites, de grands mensonges furent dévoilés.

Le lendemain matin, gueule de bois et trou noir. Gaëtan ne se rappelait plus de sa nuit. Il avait été tout surpris de se réveiller dans son lit, ses vêtements pliés sur la chaise. C’était vraiment dommage, l’humanité était passée à ça de savoir si oui ou non, les angelots font pipi dans la géhenne. Inconscient du désastre universel de sa mémoire défaillante, Gaëtan alla néanmoins, après un brin de toilette, sur la place du marché, en quête d’un écrivain public pour donner des nouvelles à son épouse.

« Est-ce que vous avez bien écrit : Bonjour mon amour, mon voyage est plein de surprises. Je vais bien, mais les développements commerciaux sont plus complexes qu’imaginés. Je ne peux te dire quand je rentre, mais les informations que j’ai pu recueillir me donnent à penser que les voiles pourraient ne pas être payées. Pense à changer l’eau de la guède. Je t’embrasse, Gaëtan. ?
– Oui, monsieur, bien sûr !
– Mon petit, je ne sais pas lire, mais je sais quand on se paye ma pomme. »
L’écrivain, interloqué, eut un moment de réflexion. Puis il dit :
« En effet, je me moque. »
Ce fut à Gaëtan d’être pris d’un doute. « Est-ce un test ou une blague ? »
L’écrivain poussa un soupir de soulagement : « Les deux.
– D’accord. Quel est le carré de i ? »
L’écrivain transpirait abondamment. Le silence se fit lourd.
« Je ne sais pas », concéda-t-il. « Mais la bataille des pavots eut lieu en l’an 4 du règne de Jalabar.
– Excellent, et à quelle espèce appartient le satrape ?
– L’espèce humaine. »

Les deux hommes regardèrent le couvre-chef. Azur. Leurs yeux exprimaient l’étonnement le plus inattendu. L’écrivain se reprit : « Je ne pouvais pas savoir.
– Je vous rassure, moi non plus. On aura appris un truc aujourd’hui. Mais on va compter ça comme un blanc. Et donc, trois mensonges trois vérités, vous êtes envoyé par Jean ?
– Envoyé est un bien grand mot. Disons qu’il s’assure de votre sécurité et de votre performance. Il vous faut un atelier, je suppose. Nous avons un local. La Confrérie dispose d’un accès aux ateliers municipaux. Il y a des bâtiments entiers qui ne servent à rien là-bas. Un atelier de plus ou de moins, personne ne s’en souciera. De quoi avez-vous besoin comme matières premières ?
– Et bien, j’ai besoin de toisons de moufettes à pied plat, de pieuvres mimétiques et d’un tonneau d’alcool de pêches de givre triplement distillé. »

L’écrivain, taquin, siffla entre ses dents :
« Ben mon cochon. Rien que ça.Il ne vous faudrait pas les bijoux de la couronne, non plus ?
– Non, merci. Vous enverrez la lettre à ma femme, quand même ?
– Mais bien sûr, votre majesté. Et avec ceci ?
– Un jus de tomate, merci. J’ai une de ces gueules de bois… »

À Tarse, Marine n’attendait pas de courrier, mais son tour au commissariat. L’air empestait la fumée de bruyère dont les gendarmes faisaient grande consommation. Peut-être parce qu’ils étaient sur des affaires particulièrement brumeuses. D’un bureau, on entendait les enquêteurs travailler : « Suite aux dysfonctionnements de notre référentiel de véracité congruente – que nous appelons communément Mouf-Mouf, nous nous sommes penchés tout d’abord sur le principe du tiers exclu. Néanmoins il existe une autre hypothèse pour la défaillance de notre système, dont la source peut être retracée dans les problèmes de Hilbert.
– Lepetit, peu me chaut ce Hilbert.
– Pourtant le première classe Ryan a démontré dans sa note de service n°4-MATHS-446 qu’il est, selon la liste du susnommé Hilbert, possible d’énoncer des propositions, et quand je parle de proposition je parle de la définition de Boole, des propositions tout à fait valides mais dont on ne peut donner la valeur de vérité.
– Qu’est-ce à dire, deuxième classe Lepetit ?
– Prenons un exemple : le barbier de Tarse rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes. Quelle serait la réponse de Mouf-Mouf dans ce cas, brigadier Noeud-Neuf ?
– Et bien, rien. Cette proposition est manifestement vraie.
– Perdu.
– Elle est donc fausse.
– Perdu aussi. Comme étudié dans le rapport d’audition de témoin adressé à la cour d’appel la semaine dernière, il est démontré que le barbier lui-même ne peut ni se raser, ni ne pas se raser. Outre l’exploration de la possibilité d’un barbier barbu, on voit qu’on soulève ici un paradoxe inhérent au modèle d’expression de proposition utilisé. »
Marine avait le tournis. Elle se demandait comment la lutte contre le trafic de fleurs de cactus pouvait requérir tant de théorie fondamentale. Mais enfin elle fut prise en charge par un commis nanti de sa pipe débordante. « C’est pourquoi, ma p’tite dame ?
– Bonjour. »
Le commis leva les yeux. Il les posa à un endroit qu’il regretta, et les leva plus. Il découvrit alors le visage contrarié de Marine, et décida que dorénavant, il traiterait les dames de grandes. Ça évitera de se retrouver face à un corsage furibond. Néanmoins Marine donna l’objet de sa visite : « C’est pour signaler une disparition inquiétante.
– La disparition de qui ?
– Mon époux. Mais dites-moi, » ajouta-t-elle soudain cajoleuse, « par pure curiosité, au bout de combien de temps est-on considérée veuve ? »

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