« Monsieur le président, dans vos notes de frais, nous avons vu l’acquisition d’un tonneau entier d’alcool de pêche de givre triple distillation. Nous ne sommes pas en mesure de l’honorer. En effet, vous savez que nous fédérons dans notre confrérie les associations de tempérance. L’acquisition d’alcool est donc contraire aux valeurs que nous défendons. »
Jean encaissa l’attaque calmement : « J’entends bien, madame le secrétaire. Et d’ailleurs, nous sommes tout à fait dans la ligne de manifestation de la vérité qui est la nôtre. Cette fourniture n’est pas destinée, bien évidemment, à mon usage personnel. C’est une matière première nécessaire à notre… » Jean eut un instant d’hésitation. Il renâclait à donner le nom de Gaëtan sans contrepartie. Il contourna : « À notre enchanteur pour nous fabriquer les pupitres magiques dont nous avions parlé.
– C’était pas une tenture ? »
L’intervention fut ignorée. Un individu bedonnant prit la parole :
« À ce propos, êtes-vous certain de la pertinence de cette idée d’afficher ouvertement tous les mensonges proposés ?
– Monsieur le trésorier, vous m’avez élu précisément pour mes compétences de réactivité et d’analyse de la situation. La bataille des pavots n’aurait pu être gagnée si je n’avais pas utilisé l’écluse pour inonder les positions de nos ennemis. »
Jean se redressa. Il était fier de son astuce d’homme d’action, capable de saisir le petit détail qui transformerait une défaite cinglante en victoire éclatante.
Mais personne n’avait bougé. Pas un cil n’avait battu. Habitué aux émotions patriotiques, Jean était parfois déstabilisé par la froideur mercantile.
La secrétaire, une vieille dame au visage fripé par la graisse de baleine dont elle s’enduisait quotidiennement le visage, reprit :
« Mon général, nous ne doutons pas de vos compétences. Nous ferons passer cette fourniture en frais de chantier, et le tonneau devra être sous verrou. L’enchanteur devra subir une vérification d’haleine à chaque fois qu’il aura besoin de s’en servir. La confrérie agricole se doit d’être irréprochable. »
Très loin de là, un marin-pêcheur, père de famille, débarquait nuitamment quelques caisses odorantes sur la plage. Dans le sable, un autre homme s’étonnait de tant de discrétion pour décharger un banal bateau de pêche : « Mais pourquoi pas directement au port ?
– Mais cht’iot père, t’sais pô qu’c’est interdit, la pêche à l’pieuv’ ? »
Cht’iot père, dont la simple vue amenait l’adjectif « louche » à l’esprit, avoua son ignorance : « Non, je ne savais pas. Mais pourquoi le faire alors ?
– Cht’iot père, tu sais combien ça fait, la caisse eud’ pieuv’, au marché noir ?
– Non ?
– Assez pour que c’que j’te fournis te fasse une petite retraite. Allez, déguerpis, et t’as intérêt à nous éviter la guerre, cht’iot père ! »
Et cht’iot père, qui ressemblait quand même beaucoup à l’écrivain public, de charger péniblement les caisses de pieuvres sur sa carriole. Son employeur avait tenu à lui faire charger, au vu et au su de tous, les invendus de la criée du port, avant de l’expédier chercher la véritable raison de sa présence ici : les pieuvres mimétiques. Dans le froid de la nuit, alors que l’humidité faisait fi de sa capote, dans les effluves pestilentiels de sa cargaison, il songeait à son inconfortable existence. Il s’imaginait doubler son patron, et transformer sa marchandise de contrebande en bon argent frais, qui disposait en outre de l’immense avantage de comme chacun sait, ne pas avoir d’odeur. Hélas, il n’avait pas de réseau pour écouler son stock, qui serait sans valeur dans une semaine tout au plus. C’est sur ces réflexions qu’il arriva à un octroi…
« Un satrape trappeur sachant trapper doit savoir trapper sans attraper sa trappe », marmonnait-il en relevant ses pièges. Il avait reçu une commande. Ces citadins n’avaient vraiment pas peur du ridicule. Il était méfiant des éléments de la confrérie qui restaient dans les villes. Ces confrères-là perdaient le sens des réalités. « Une commande, vraiment. N’importe quoi. On ne commande pas la nature. Et pourquoi pas des animaux qui n’existent pas, tant qu’on y est ? Enfin bref. Quand faut y aller, faut y aller. » Il avait pris bien soin de se couvrir le visage d’un linge mouillé, car il savait que son odorat serait mis à rude épreuve dans le relevé des pièges : deux cents moufettes à pied plat ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval. Et pour quoi faire ? Elles n’étaient pas considérées comme nuisibles, leur fourrure était assez moche, et leur glande anale était moins odorante que celle du putois coloré, bien plus commun.
Gaëtan piergeait dans son atelier en attendant son matériel. Il avait peur de se faire assassiner par l’un ou l’autre parti, et il cherchait, très pratiquement, un moyen de se protéger. Tandis qu’il dépoussiérait le coin des ateliers municipaux que la confrérie avait apparemment réquisitionné, son balai se trouva enchevêtré dans des toiles d’araignées. Pourquoi son balai était-il retenu par quelques toiles arachnéennes ? Il se pencha. Les toiles étaient dorées et quand il voulut les toucher, il se coupa. Une petite araignée de l’espèce Mandibulus Aureus s’enfuit. Gaëtan, vif comme… comme un souffle de vent pas hyper pressé, captura l’animal dans sa main blessée. Il la porta près de son visage et l’observa. L’araignée lui rendit son regard. Deux fois en même temps. Puis elle alla vers le doigt ensanglanté. Aussitôt, elle sembla s’abreuver de la goutte de sang de la blessure, tandis qu’un fin fil doré suintait de son abdomen. Gaëtan roula des yeux fous et sourit d’un sourire en biais, de ces sourires aux yeux plissés qu’on n’aime pas voir chez quelqu’un, même si on l’aime bien…
Au diocèse, le père Hipulpon travaillait son homélie. Il savait que le conseiller du satrape serait à la messe, et il cherchait le moyen de relier le texte sacré du jour avec les chamanes de Roucki. Ah, les chamanes de Roucki. Il ne leur en voulait pas en eux-même. Le peuple de Roucki était un peuple arriéré qui avait besoin de guides eux-mêmes illuminés. Qu’ils se défoncent mystiquement aux fleurs de cactus ne regardait certes qu’eux. Par contre, qu’ils exportent leur défonce par bateaux entiers chez ses ouailles, ça, ça lui hérissait le poil. Il croisait maintenant beaucoup de pauvres hères, le regard perdu dans le vague, sous l’emprise de la drogue chamanique. Ils perdaient toute envie, tout besoin de s’occuper. Cette fleur de cactus était un fléau pour la civilisation. Cette croisade était nécessaire. Et il mettrait toute sa théologie au service de la cause.
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