L’enchantisseur 4

De panique, Gaëtan fit un bond jusque là, voir figure 1. Il détala aussitôt en demi-tour devant le nouveau venu. Par pure méchanceté géométrique, il s’étala dans la fontaine. L’inconnu, du type chapeau à grand bords et cache-poussière noir délavé, n’esquissa pas un sourire. Il tendit même une main secourable, quoique gantée, au tisserand. Lequel, de saisissement, ne la saisit pas.

« Qui êtes-vous ? » L’inconnu réfléchit un instant : « Je ne le dirai pas maintenant. Mais j’aime beaucoup votre invention.
– Vous me faites peur !
– Tant mieux. »
L’inconnu s’assit nonchalamment sur le bord de la fontaine, comme s’il avait tout son temps. Il sortit un papier, de la bruyère qu’il écrasa entre ses doigts, et se mit en devoir de s’en rouler une petite. Gaëtan tapa du pied : « Prenez, votre temps, surtout, hein !
– En effet. Mais je ne vous retiens pas, si vous avez mieux à faire.
– Oui ! J’ai autre chose à faire qu’attendre !
– Regardez votre faluche. »
Gaëtan, doucement, baissa les yeux. Son ouvrage était de la couleur du ciel ensoleillé… « Mais ?
– Vraiment formidable, n’est-ce pas ? Je vous en roule une aussi ? – Bon, il ne faudrait peut-être pas abuser non plus… »
Gaëtan croisa les bras et attendit, exaspéré, que l’autre ait tassé, léché et roulé son chef-d’œuvre botanique. Il se sentait un peu trahi par son bonnet, qui ne l’avait pas particulièrement couvert sur ce coup-là. C’était quand même intrigant, que son tissu sache qu’il n’avait rien de mieux à faire que d’attendre ce curieux personnage. Il en profita pour le dévisager : sous son long manteau noir, serré à la taille par une ceinture de corde, il était sec, grand, les épaules larges. Ses cheveux d’argent neuf battaient ses tempes au gré des bourrasques de vent qui traversaient la place. Sous son grand chapeau, sa face était ridée et au fond d’orbites profondes, un seul œil brillait, bleu comme la glace et vibrant comme le feu. L’inconnu alluma enfin sa création avec une braise soigneusement conservée dans une boîte en fer-blanc. Il tira une bouffée, produisant un nuage de fumée qui le fit tousser : « Keuf, keuf. Un oracle. Vous venez de découvrir que vous pouvez vous en servir comme d’un oracle. »

Gaëtan réfléchit. Le doigt sur les lèvres, il était dubitatif : « Et alors ? Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Que je me mette nu dans une grotte en attendant l’aumône et en déblatérant des absurdités ? » Le fumeur éclata de rire, ses narines formant cheminée inversée : « Certes non ! Ceci étant dit, magnifique prestation chez les bigots.
– Oh, ça va, je ne m’y attendais pas.
– Ça s’est vu. Bon, vous cherchez un débouché, c’est ça ?
– Oui…
– Vous avez essayé les paladins ?
– Oui, mais j’ai été refoulé.
– Excellente nouvelle. Mais allons prendre un verre, je connais une échoppe idoine. Oh. Je me présente. Jean Repipeur. Président de la confrérie agricole de Guibole.
– Il était temps. Gaëtan. Enchanté. La… attendez.. la Confrérie agricole ?
– Oui. »

Gaëtan jeta un œil à son bonnet. Blanc. Pourtant, ce type, il en était sûr, n’avait jamais travaillé la terre. Ses gants ressemblaient plus à ceux d’un homme d’armes qu’à ceux d’un rondouillard gaveur d’oies. Gaëtan s’enhardit : « Vous êtes militaire ». Jean ne répondit pas. « Vous ne répondez pas. » Jean se tut davantage en regardant le bonnet. « Oh. Vous essayez de me dire que c’est inutile : j’ai mon information. » Jean esquissa l’ombre d’un sourire. Le chapeau magique restait de neige.

Quelques minutes plus tard, Gaëtan se réchauffait avec un alcool de prune assez infâme au fond d’un boui-boui crasseux, puant et bruyant, en compagnie de Jean qui n’avait même pas pris la peine d’ôter son chapeau. « Vous vous doutez bien que je ne vous ai pas recueilli par pure bonté d’âme. Je n’ai pas pour habitude de ramasser tous les traîne-misère qui viennent se perdre dans la bonté de notre Seigneur Tout-Puissant.

– Merci de me remonter le moral.

– Par contre, je fais tout mon possible pour que la confrérie agricole de Guibole prospère. Et je sais saisir une opportunité quand elle se présente. Voici mon affaire : vous savez que nous préparons une expédition navale.

– Permettez que je range mon chapeau, je sens que la conversation devient tactique.

– Sage décision. Vous êtes joueur ?
– Pas vraiment. Vous ?
– C’est possible. Dans toute stratégie, il y a une certaine beauté et un grand plaisir à dévoiler ses cartes peu à peu. Bref, nous partons dans une expédition coûteuse.
– J’en connais d’autre », dit Gaëtan d’un air rêveur, en repensant à ses dernières aventures.

La finesse du trait passa loin, loin au-dessus de Jean :

 » Je ne vous le fais pas dire. Or, les bénéfices à attendre d’une telle démarche ne sont peut-être pas pour le meilleur.
– Que voulez-vous dire ?
– Nous partons, clairement, envahir un autre pays pour nous en approprier les ressources. Notamment les ressources en guano.
– Je vous demande pardon ?
– En guano. »

Gaëtan eut un curieux manège. Il regarda son verre, le saisit, l’approcha de ses lèvres. S’arrêta dans son geste. Tâta sa poche à la recherche de son bonnet. Leva un sourcil plein de perplexité incontinente.

« Je suppose que vous ne parlez pas de euh… de… de…
– Des chiures de pigeon. Si. Le Roucki, que nous visons, est un grand lieu de nidification. Et notre pays est en pleine expansion démographique. Nous avons besoin d’amender nos terres, et la fiente de piaf est, d’après les membres de la confrérie, extrêmement importante économiquement.
– Bon. Mettons que les cul-terreux veulent pelleter de la bouse de cacatoès. Je ne vois pas où j’interviens.
– Sachez que le clergé est partisan de la manière forte contre ceux qu’ils appellent « les mécréants », et qu’ils appellent à la guerre sainte contre ces chamans.
– J’ai du mal à suivre. Quel est le rapport entre le chamanisme et le guano ?
– Et bien, économiquement, nous souhaitons le guano. Mais nous ne voulons pas la guerre.
– Ça me rappelle un truc avec du beurre et de l’argent… Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. »

Jean était aussi imperméable au sarcasme qu’un casque lourd à la pluie :

 » Voyez-vous, le Roucki serait tout à fait prêt à négocier avec nous une exclusivité commerciale pour son guano, pour peu que nous soyons enclins à détourner quelquefois le regard.

– Attendez, attendez. Un seul sujet à la fois, cette prune tape fort sur le crâne.

– C’est normal, ça vient de chez Lagloire. Mais bref. Une guerre, ça coûte infiniment plus cher qu’un accord commercial. Donc, nous aimerions faire valoir ce point de vue lors de l’examen du budget devant le consul. Et la présence de votre outil serait un atout dans cet argumentaire.
– Oh. Mais je doute avoir l’intelligence pour m’introduire dans la politique. Je vous remercie pour votre accueil, mais je vais devoir décliner. »

Et il sortit son bonnet dans l’intention manifeste de se le visser sur le crâne pour prendre congé. Mais Jean fut le plus rapide :

« Vous n’avez pas le choix, en fait. »

Bonnet blanc. Gaëtan blêmit.

« Non mais ne paniquez pas. Vous êtes sans ressource, dépouillé mais possesseur d’une arme géniale. Vous serez nécessairement dans un des camps. Ou tué. Par l’un ou l’autre bord. »

Blanc bonnet. Les yeux de Gaëtan se firent implorants.

« Notre atout est de mon avis. Nous sommes donc d’accord. Seriez-vous capable d’en refaire d’autre, de votre tissu ?
– Certainement !
– Votre toque est bleue. »

Gaëtan considéra sa création avec surprise. Il était pourtant persuadé de pouvoir en faire d’autre. Pourquoi son bonnet disait le contraire ? Le trésorier le regardait d’un air amusé. Gaëtan cherchait une explication. Il n’avait pas l’impression d’avoir menti, et … Le trésorier souriait : « Vous faites plus confiance à votre artéfact qu’à vous-même… » Il devait y avoir un moyen. Encore une fois, les sueurs froides revinrent. Un client passa rapidement. Il salua le président : « Mon général… »

Gaëtan déglutit. Alors qu’il allait jeter un coup d’œil à sa chiffe, Jean dit : « Tous les corbeaux sont blancs. » Candélabres. Il était rapide, l’animal. La faluche était bleue, mais avait-elle été blanche ? Quand d’un coup l’explication lui vint : « Oh. C’est parce que je n’ai pas les matières premières pour le moment. Donc stricto sensu, je ne peux pas en faire d’autre… tant que je n’ai pas trouvé de la matière première.
– Et pourriez-vous en trouver ? J’aurai souhaité en avoir une tenture.
– Attendez… UNE TENTURE ?
– Oui, une tenture. En attendant, vous resterez à cette auberge, là-bas. Enregistrez-vous sous un nom d’emprunt. Évitez les fenêtres, les cul-de-sac. Voici pour vos menus frais. »

Gaëtan restait figé comme une poule devant une lanterne. Le président avait sorti de sa bourse deux pièces d’or, et il faisait signe au tenancier d’en faire de la monnaie.

« Prenez ça et déguerpissez ! On nous a assez vus ensemble. Trouvez-nous vos matières premières et au travail. On vous contactera. Trois mensonges puis trois vérités seront notre signe de reconnaissance. »

Jean partait, lui aussi. Avant de disparaître, il se retourna et lança : « Évitez d’utiliser ça en bourse, le délit d’initié, c’est quelque chose… »

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