Caroline faisait les cents pas. Elle tournait et retournait dans son bureau comme un hamster dans sa roue. Non, c’est pas comme ça qu’on dit. Comme un lion en cage. Mieux. Ses espions avaient repéré des mouvements de troupe au sud de son fief, et Benoist Cabistan n’avait pas donné signe de vie depuis un mois. Il devait être là le lendemain.
Judith et Hyacinthe se firent annoncer.
« Êtes-vous prêts ?
– Nous oui, mais vous ?
– Farpaitement. Je suis parfaitement prête… »
Caroline se tordait les mains. Judith eut un sourire moqueur :
« Hé bien, farpait, alors. Avant la répétition générale, Hyacinthe a à vous faire passer le dernier essayage. Si vous voulez bien vous donner la peine d’enfiler ceci… »
Et Hyacinthe, dans une révérence, tendit un paquet à Caroline. Qui, n’étant pas familière des manières de la cour, crut qu’il se fichait d’elle. Elle lui arracha le paquet des mains d’une moue hautaine, et s’en fut.
Ce ne fut pas la même qui revint. Déjà, elle était beaucoup plus bruyante. Alors, pas bruyante en elle-même, non. Elle était bruyante par contumance : son arrivée était annoncée par des toussotements, par des bruits de piques qui chutaient maladroitement, par des sergents qui reprenaient leurs hommes : « En avant, garde à vous! » Oui, cet ordre est idiot.
Elle entra dans son bureau. Judith et Hyacinthe accusèrent le coup. Judith dit : « Ben mon potot, t’as fait du boulot qui ressemble à quelque chose. » Hyacinthe dit : « … ». Alors Judith lui remonta la mâchoire, qu’il avait décrochée. Comme ce n’était pas suffisant, elle le pinça.
Comme ce n’était pas encore suffisant, elle le poussa vers la châtelaine.
Comme cet idiot hormonal était toujours dans un autre monde, elle le mit en position par un bon coup de botte entre les hémisphères charnus. Ce qui, pour le coup, sembla le tirer de sa transe.
« Dites donc, ces fleurs soulignent avec délicatesse le dessin fort agréable de votre sternum… Et la finesse du tissu fait magnifiquement ressortir la tonicité de votre torse. Écartez les bras, un peu, pour voir ? Ah oui. Bien bien bien. Bon pour demain, il faudrait prévoir, comment dire ? C’est une robe bras nus, voyez-vous, et dans le métier, quand on dit nu, on veut dire que ce serait mieux sans fibre animale, si vous voyez ce que je veux dire. Bref, tournez-vous, un peu ? »
Caroline s’exécuta les bras toujours écartés, et Hyacinthe, concentré sur sa tâche, ne vit pas la baffe venir.
« Oups, pardon d’excuse.
– Y’a pas de mal.
– Mais je n’ai pas compris, vous disiez ?
– Il vous demande de vous raser sous les aisselles.
– Ho. »
Caroline devint rouge et rabattit ses bras le long du corps. Hyacinthe jeta un oeil à son amie. Elle était bras croisés et tapotait du pied. L’univers entier connait la signification d’une femme qui se tient les bras croisés en tapotant du pied. Néanmoins Judith le laissa finir.
Bientôt, Hyacinthe lui céda la place. « Bien, alors voici le vial contenant le philtre. Je vous préparerai l’injection demain.
– Et tout ça, à côté, c’est quoi ?
– Des aiguilles, des bougies de cire, un martinet, des cordes.
– Et un concombre ? Pourquoi un concombre ?
– Parce que. Ça vous viendra peut-être le moment venu.
– Ça fait vraiment sorcellerie de qualité.
– Ah. »
Les yeux de Judith naviguèrent entre ces ustensiles et la châtelaine, resplendissante dans sa nouvelle tenue.
« Ah ? … Ah oui, tiens. C’est marrant, je n’avais pas du tout fait le lien. Il faut croire que la sorcellerie est pratiquée par des hédonistes.
– C’est pour invoquer un truc ? Je ne sais pas dessiner, il faudra faire un pentacle ?
– Non non, non, pas du tout. Ce sont les euh… préliminaires.
– Je vous demande pardon ?
– Vous connaissez la heu… psychologie sociale ?
– C’est une méthode pour tabasser les foules ?
– Oui. Non ! Non non non ! Disons que je vous suggère d’utiliser la technique dite de la porte-au-nez.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire que lorsqu’il sera mûr, voyant toute cette quincaillerie qui l’impressionnera à n’en pas douter, vous lui proposerez de n’essayer qu’une toute petite chose : cette fine aiguille, ici…
– Bon. Mais je me demande quand même si votre préparation sera efficace. Êtes-vous aussi douée pour mettre le feu aux hommes que pour faire exploser les pierres ?
– Elle est même meilleure », répondit Hyacinthe.
Les deux femmes se tournèrent vers lui. Il devint rouge écrevisse puis blanc neige puis jaune poussin, perdant ainsi toute opportunité de « noyer le poisson », comme on dit dans les joutes judiciaires.
Ce fut Judith qui prit l’initiative d’ignorer la réplique ad majorem mundi gloriam. « La suite maintenant. De quoi allez-vous parler en tête à tête ?
– Et bien, de géopolitique je suppose.
– Par pitié, non. Sinon tout ce que vous allez obtenir c’est un ennui mortel. Ennui mortel pour lui ce soir-là, pas pour vous, je sais que le sujet vous passionne.
– Il me passionne par nécessité. Je ne sais pas, alors. De chasse ?
– Pas mal. J’ai une meilleure idée.
– Laquelle ?
– C’est malheureux mais c’est comme ça, d’après mes informations sur le bonhomme, le meilleur sujet de conversation pour vous, c’est : rien.
– Rien ?
– Rien, nada, queue d’chie, peau d’zob, que dalle. Vous marquerez des points en la fermant, en faisant mine de l’écouter et en le relançant sur sa petite vie.
– Vous voulez dire que le marquis est capable de faire la conversation tout seul ?
– On peut voir ça comme ça, oui. »
Caroline rosit.
« Après, faites gaffe, nous avons aussi apprit que seul avec une femme, il avait souvent tendance à être, comment dire ? Assez brutal.
– Oui…. La poitrine de Caroline s’était soulevée profondément.
– Pas romantique pour deux sous.
– Oui… Caroline respirait fort.
– On nous a dit, par exemple, que…
Et Judith chuchota la suite dans les oreilles de la châtelaine. Qui tournait couleur pivoine et haletante.
Ce qui n’échappa pas à Judith.
« Ahem. Et donc, vous cherchez un mariage politique ? » La châtelaine se redressa.
« C’est cela.
– Politique, politique, ou politique, pas tant que ça ?
– Poli… Vous êtes en train de sous-entendre quoi, précisément ?
– Si je m’attendais… Bon, et bien madame, je vous offre non pas un, mais deux philtres ! Attention, vous ne pourrez en utiliser qu’un. Le blanc, que vous avez déjà vu, vous fera passer une nuit bof mais vous permettra de construire une relation sur le long terme. Le bleu, que je vous mets ici, à côté, vous fera passer une nuit… un peu plus intéressante, je dirai, mais ce sera très certainement la seule. Sur ce, je vous laisse, vous devez avoir de l’occupation.
– Une seconde.
– Oui ?
– Je viens de m’en rendre compte : si je peux utiliser le philtre, vu la procédure de… d’inoculation, c’est que je n’en ai pas besoin, en fait, non ? Enfin, je veux dire, pour que quelqu’un vous présente ses fesses dans le but de planter quelque chose dedans, c’est qu’on est déjà très avancé ?
– C’est un plaisir de travailler avec quelqu’un d’intelligent. Néanmoins je ne bosse pas pour rien, donc : le bleu ou le blanc ? »
Une histoire alambiquée 12
« Allez, Judith, on s’enfuira sur la route.
– Par pitié, Hyacinthe, je sais que ta migraine joue du tambour sur tes méninges, mais regarde : on est aux bons soins de ces trois malandrins, là. Tu vois le sol bouger quand tu marches, et moi j’ai des béquilles. Ça serait l’évasion la plus pitoyable depuis les îles Caïman.
– Gn’ai pas compris.
– C’est normal, c’est pas de notre niveau social. Néanmoins nous sommes dans une posture dont l’inconfort commence sérieusement à me gêner aux entournures. Il se pointe quand, le bellâtre ?
– De qui tu parles ?
– Du bellâtre.
– ?
– Du Kardashian.
– Cabistan. Il s’appelle Cabistan, corrigea Hyacinthe.
– Peu importe. Du benêt, quoi.
– Du Benoist, qué !, re corrigea re Hya… le même.
– Sérieux pas en public, ça pue !
– Hein ?
– Les contrepets, c’est comme les enfants : on ne supporte que les siens ! Bref, il nous reste ?
– Quatre gnours.
– Je n’aime pas. Personnellement, je me contretamponne de la politique générale. Ces histoires de famille et de qui gère les terres de qui me dépassent totalement. Mais. Par un coup du sort dont, personnellement, je me serai bien passée et dont je ne te tiens ABSOLUMENT pas pour responsable… Je te taquine, arrête de trembler comme ça, on dirait un mouton… Arrête de trembler comme ça, on dirait un mouton ? »
Judith semblait avoir mis le doigt sur quelque chose qui la tracassait. Sa cervelle avait buté sur quelque chose et en tirait les conséquences. Du coup, elle était là, bouche bée, le regard dans le vague mais les yeux toujours sur…
« Qu’est-ce que gn’ai fait, encore ? »
Et Judith partit le plus rapidement qu’elle put, cahin-caha sur ses béquilles. D’un peu plus loin, elle hurla : « T’aurais pas pu avoir la frousse plus tôt ? »
Et s’adressant aux malabars : « Allons chercher Magloire ! »
Surpris, les trouffions tirèrent leur arme, et la brandissant vers le ciel, reprirent le cri : « Allons chercher sa gloire ! »
Judith s’arrêta un instant : « Bon, ben ce qui est sûr, au moins, c’est qu’on ne pourra pas sauver tout le monde… »
On mit Judith l’estropiée dans une carriole de terrassier, qu’on attela à Pompon. Il fallu à l’alchi… la chim… la sorc… la seule femme de cette équipée, toute sa force, et de caractère et physique, pour rester dedans. Le moindre cahot la faisait valdinguer de gauche à devant et de haut à droite. Néanmoins Judith et Hyacinthe voulaient voyager dans une ambiance joyeuse et cherchaient à détendre, à défaut des muscles, l’atmosphère. Judith, par exemple, lança : « Pourquoi la potasse n’est-elle pas si dangereuse ?
– …
– Parce que c’est un truc assez basique ! Ha, ha, ha, elle est excellente ! Elle me bidonne à chaque fois. »
Hyacinthe sourit. La soldatesque ne sourit pas.
« À moi, à moi !, sautillait Hyacinthe. Pourquoi les couturiers font-ils d’excellents enquêteurs ?
– Ah, je ne savais pas, dit Judith.
– Parce qu’ils sont habitués à suivre des fils jusqu’au bout. »
Judith rit. La soldatesque ne rit pas.
« Et celle-là, celle-là : quelle est la différence entre un apothicaire et un alchimiste ?
– Ah ben tiens, c’est vrai, ça, je ne me suis jamais posé la question.
– L’apothicaire tue les gens un par un !
– Rôôôôh, Judith, t’es bête… »
Hyacinthe éclata de rire. La soldatesque éclata de gêne. Néanmoins ils tirent un rapide conciliabule. Quelques instants plus tard, un émissaire vint à leur rencontre :
« On n’a pas vraiment l’habitude avec la patronne, mais on aimerait bien essayer aussi. On aimerait vous proposer celle-là : qu’est-ce qui est vert et qui a une cape ? »
Hyacinthe et Judith échangèrent des regards interrogatifs.
« Robin des bois ? » La réponse n’était pas attendue. Il y eut un rapide conciliabule : « On pense que cette réponse n’est pas acceptable. La réponse est : »
L’émissaire s’éclaircit la gorge :
« Super poireau. »
« Allez, Judith, on s’enfuira sur la route.
– Par pitié, Hyacinthe, je sais que ta migraine joue du tambour sur tes méninges, mais regarde : on est aux bons soins de ces trois malandrins, là. Tu vois le sol bouger quand tu marches, et moi j’ai des béquilles. Ça serait l’évasion la plus pitoyable depuis les îles Caïman.
– Gn’ai pas compris.
– C’est normal, c’est pas de notre niveau social. Néanmoins nous sommes dans une posture dont l’inconfort commence sérieusement à me gêner aux entournures. Il se pointe quand, le bellâtre ?
– De qui tu parles ?
– Du bellâtre.
– ?
– Du Kardashian.
– Cabistan. Il s’appelle Cabistan, corrigea Hyacinthe.
– Peu importe. Du benêt, quoi.
– Du Benoist, qué !, re corrigea re Hya… le même.
– Sérieux pas en public, ça pue !
– Hein ?
– Les contrepets, c’est comme les enfants : on ne supporte que les siens ! Bref, il nous reste ?
– Quatre gnours.
– Je n’aime pas. Personnellement, je me contretamponne de la politique générale. Ces histoires de famille et de qui gère les terres de qui me dépassent totalement. Mais. Par un coup du sort dont, personnellement, je me serai bien passée et dont je ne te tiens ABSOLUMENT pas pour responsable… Je te taquine, arrête de trembler comme ça, on dirait un mouton… Arrête de trembler comme ça, on dirait un mouton ? »
Judith semblait avoir mis le doigt sur quelque chose qui la tracassait. Sa cervelle avait buté sur quelque chose et en tirait les conséquences. Du coup, elle était là, bouche bée, le regard dans le vague mais les yeux toujours sur…
« Qu’est-ce que gn’ai fait, encore ? »
Et Judith partit le plus rapidement qu’elle put, cahin-caha sur ses béquilles. D’un peu plus loin, elle hurla : « T’aurais pas pu avoir la frousse plus tôt ? »
Et s’adressant aux malabars : « Allons chercher Magloire ! »
Surpris, les trouffions tirèrent leur arme, et la brandissant vers le ciel, reprirent le cri : « Allons chercher sa gloire ! »
Judith s’arrêta un instant : « Bon, ben ce qui est sûr, au moins, c’est qu’on ne pourra pas sauver tout le monde… »
On mit Judith l’estropiée dans une carriole de terrassier, qu’on attela à Pompon. Il fallu à l’alchi… la chim… la sorc… la seule femme de cette équipée, toute sa force, et de caractère et physique, pour rester dedans. Le moindre cahot la faisait valdinguer de gauche à devant et de haut à droite. Néanmoins Judith et Hyacinthe voulaient voyager dans une ambiance joyeuse et cherchaient à détendre, à défaut des muscles, l’atmosphère. Judith, par exemple, lança : « Pourquoi la potasse n’est-elle pas si dangereuse ?
– …
– Parce que c’est un truc assez basique ! Ha, ha, ha, elle est excellente ! Elle me bidonne à chaque fois. »
Hyacinthe sourit. La soldatesque ne sourit pas.
« À moi, à moi !, sautillait Hyacinthe. Pourquoi les couturiers font-ils d’excellents enquêteurs ?
– Ah, je ne savais pas, dit Judith.
– Parce qu’ils sont habitués à suivre des fils gnusqu’au bout. »
Judith rit. La soldatesque ne rit pas.
« Et celle-là, celle-là : quelle est la différence entre un apothicaire et un alchimiste ?
– Ah ben tiens, c’est vrai, ça, gne ne me suis jamais posé la question.
– L’apothicaire tue les gens un par un !
– Rôôôôh, Gnudith, t’es bête… »
Hyacinthe éclata de rire. La soldatesque éclata de gêne. Néanmoins ils tirent un rapide conciliabule. Quelques instants plus tard, un émissaire vint à leur rencontre :
« On n’a pas vraiment l’habitude avec la patronne, mais on aimerait bien essayer aussi. On aimerait vous proposer celle-là : qu’est-ce qui est vert et qui a une cape ? »
Hyacinthe et Judith échangèrent des regards interrogatifs.
« Robin des bois ? » Cette réponse n’était pas attendue. Il y eut un rapide conciliabule : « On pense que cette réponse n’est pas acceptable. La réponse est : »
L’émissaire s’éclaircit la gorge :
« Super poireau. »
Blanc.
« J’ai pas compris, dit Judith.
– Moi non plus, dit Hyacinthe. »
Blanc.
« De toute façon, à chaque fois qu’on évoque les poireaux, il y a du blanc.
– En même temps c’est logique. »
Voilà. Douze tirades pour amener cette vanne. Qui fait chou blanc. Comme le poireau. Un soldat se mit à mimer le légume, poing en avant. « Supeeer poireau !…. non ? »
À cette époque en effet, le nouveau continent n’était pas encore découvert. La cape était donc encore un lourd manteau d’hiver, et les collants toujours un sous-vêtement. Heureusement quelqu’un proposa :
« À moi, à moi! Le comte demande à son espion : pouvez-vous garder un secret jusqu’à la mort ? Le type répond : Bien sûr, sire, et même après.
– Elle n’est pas mal.
– N’est-ce pas ? J’ai celle-ci, aussi. »
Et tout en racontant son histoire impliquant un habitant du comté voisin, deux prêtres et un tisonnier, le type grimpa dans la carriole. On riait, on riait.
Bon. Dans l’ambiance et au détour de la route, Pompon partir au trot. Oui, un ajustement de position malheureux des passagers avait fait claquer les rênes, semblait-il. Ça arrive. Il ne faut pas voir le mal partout.
Hyacinthe, derrière, se bidonnait avec les bidasses. Il était en train de leur faire une interprétation assez ridicule de « Le grand Quinquin » avec force déhanchés, quand il eut un déclic. La carriole avait disparu derrière le tournant. Il compta : « Une, deux, trois bidasses, moi ça fait quatre, Judith ça fait cinq… On est au complet. Alors qui est le type avec elle dans la carriole ? Houoh pétard ! » Il partit comme un dératé vers la carriole en sifflant.
Entendant le sifflet, Pompon tourna les oreilles de façon charmante et comique, mais malheureusement aucun spectateur n’était en mesure de profiter de l’instant. Malgré la vitesse qu’on lui avait fait prendre, il s’arrêta net dans un crissement de sabots et une gerbe de graviers dignes des meilleurs drifts. Les voyageurs perdirent l’équilibre et ce furent eux qui se retrouvèrent les quatre fers en l’air. On entendit le cri de Hyacinthe : « Judith, le type, là, il n’est pas de chez nous ! », ce qui est un peu raciste, mais personne ne releva.
De l’autre côté de la route et un peu plu loin, une voiture, rapide et légère, était sur le bas-côté, attelée à un cheval fougueux.
« On enlève Judith ! », hurla le couturier à l’intention des bidasses, qui lui emboîtèrent le pas. Enfin, deux seulement. Le troisième s’équipa d’un arc, du type à envoyer des bouts de bois pointus assez loin, et visa.
Et dans la carriole, on vit Judith se lever dans un juron : « Enfoiré d’espion à la cyanoacrylate ! Prends ça, c’est du dissolvant, pot de colle ! ». Bruit de choses qui se brisent. Puis une voix : « Mais ça pique ! »
Puis, juste après : « Mais ça pue ! »
Puis plus rien. Quand la folle équipée arriva à la hauteur de la carriole, une main se tendit et dit : « Corde.
– Oh. Celle-là je la connais : quand un cordier veut sa corde accorder, pour sa corde accorder trois cordons il…
– La ferme. Corde.
– On…on n’a pas de corde.
– Et ton pote, il utilise quoi, sur son arc ?
– Ah oui. Mais c’est quoi, cette odeur ?
– De la trièth’. J’ai pris un flacon au hasard, je lui ai cassé sur la tête, c’est tombé sur la triéthylamine. Ça pue, hein ? On risque de le sentir arriver pendant quelques jours. Ce monsieur voulait être discret et me soustraire. J’étais un peu contre sa volonté. Du coup je suis là et il n’est plus discret. »
Le cheval fougueux fut promptement fouetté et disparut avec son attelage. À six, avec Pompon, il était illusoire de le poursuivre.
Ils arrivèrent chez Anselme Magloire vers le début de l’après-midi. Le soleil était radieux, le vent doux : parfait pour empester. Il toquèrent à sa porte.
Ils attendirent.
Ce fut Laurent qui ouvrit. Ou Colas. Va savoir, toi. Colas a un grain de beauté sur la fesse droite que n’a pas Laurent, mais c’est pas facile à voir quand ils sont en tenue de travail. « Il faudrait leur faire des pantalons spéciaux », pensa Hyacinthe, tandis qu’un léger voile rouge passait rapidement sur son front. Mais bref. Le fils Magloire reconnut la visiteuse, puis se pinça le nez dans une grimace. Hyacinthe pensa, découragé : « Ah oui, on pue… ». Laurent Colas renifla Judith. Elle lança : « Laurent ?
– Groumpf.
– Ah. Colas, peut-être ?
– Groumpf.
– Oui, bon. Dis voir, j’ai deux mots à toucher à ton père… Et vous n’auriez pas un autre mouton ? »
Groumpf l’invita à entrer, ce qu’elle fit. Hyacinthe s’engouffra à sa suite, mais.
Boum.
Le jumeau, rapide comme le bourreau, lui avait prestement refermé l’huis au nez.
La troupe attendit.
Et quelques temps plus tard, Judith ressortit avec un autre paquet sanguinolent, en disant : « Bon, ben ses bestiaux ont effectivement la tremblante. J’espère pour notre marquis que ce n’est pas contagieux. »
Blanc.
« J’ai pas compris, dit Judith.
– Moi non plus, dit Hyacinthe. »
Blanc.
« De toute façon, à chaque fois qu’on évoque les poireaux, il y a du blanc.
– En même temps c’est logique. »
Voilà. Douze tirades pour amener cette vanne. Qui fait chou blanc. Comme le poireau. Un soldat se mit à mimer le poireau, poing en avant. « Supeeer poireau !…. non ? »
À cette époque en effet, le nouveau continent n’était pas encore découvert. La cape était donc encore un lourd manteau d’hiver, et les collants toujours un sous-vêtement. Heureusement quelqu’un proposa :
« À moi, à moi! Le comte demande à son espion : Pouvez-vous garder un secret jusqu’à la mort ? Le type répond : Bien sûr, sire, et même après.
– Elle n’est pas mal.
– N’est-ce pas ? J’ai celle-ci, aussi. »
Et tout en racontant son histoire impliquant un habitant du comté voisin, deux prêtres et un tisonnier, le type grimpa dans la carriole. On riait, on riait.
Bon. Dans l’ambiance et au détour de la route, Pompon partir au trot. Oui, un ajustement de position malheureux des passagers avait fait claquer les rênes, semblait-il. Ça arrive. Il ne faut pas voir le mal partout.
Hyacinthe, derrière, se bidonnait avec les bidasses. Il était en train de leur faire une interprétation assez ridicule de « Le grand Quinquin » avec force déhanchés, quand il eut un déclic. La carriole avait disparu derrière le tournant. Il compta : « Une, deux, trois bidasses, moi ça fait quatre, Judith ça fait cinq… On est au complet. Alors qui est le type avec elle dans la carriole ? Houoh pétard ! » Il partit comme un dératé vers la carriole en sifflant.
Entendant le sifflet, Pompon tourna les oreilles de façon charmante et comique, mais malheureusement aucun spectateur n’était en mesure de profiter de l’instant. Malgré la vitesse qu’on lui avait fait prendre, il s’arrêta net dans un crissement de sabots et une gerbe de graviers dignes des meilleurs drifts. Les voyageurs perdirent l’équilibre et ce furent eux qui se retrouvèrent les quatre fers en l’air. On entendit le cri de Hyacinthe : « Judith, le type, là, il n’est pas de chez nous ! », ce qui est un peu raciste, mais personne ne releva.
De l’autre côté de la route et un peu plu loin, une voiture, rapide et légère, était sur le bas-côté, attelée à un cheval fougueux.
« On enlève Judith ! », hurla le couturier à l’intention des bidasses, qui lui emboîtèrent le pas. Enfin, deux seulement. Le troisième s’équipa d’un arc, du type à envoyer des bouts de bois pointus assez loin, et visa.
Et dans la carriole, on vit Judith se lever dans un juron : « Enfoiré d’espion à la cyanoacrylate ! Prends ça, c’est du dissolvant, pot de colle ! »
Bruit de choses qui se brisent. Puis une voix : « Mais ça pique ! »
Puis, juste après : « Mais ça pue ! »
Puis plus rien. Quand la folle équipée arriva à la hauteur de la carriole, une main se tendit et dit : « Corde.
– Oh. Celle-là je la connais : quand un cordier veut sa corde accorder, pour sa corde accorder trois cordons il…
– La ferme. Corde.
– On…on n’a pas de corde.
– Et ton pote, il utilise quoi, sur son arc ?
– Ah oui. Mais c’est quoi, cette odeur ?
– De la trièth’. J’ai pris un flacon au hasard, je lui ai cassé sur la tête, c’est tombé sur la triéthylamine. Ça pue, hein ? On risque de le sentir arriver pendant quelques jours. Ce monsieur voulait être discret et me soustraire. J’étais un peu contre sa volonté. Du coup je suis là et il n’est plus discret. »
Le cheval fougueux fut promptement fouetté et disparut avec son attelage. À six, avec Pompon, il était illusoire de le poursuivre.
Ils arrivèrent chez Anselme Magloire vers le début de l’après-midi. Le soleil était radieux, le vent doux : parfait pour empester. Il toquèrent à sa porte.
Ils attendirent.
Ce fut Laurent qui ouvrit. Ou Colas. Va savoir, toi. Colas a un grain de beauté sur la fesse droite que n’a pas Laurent, mais c’est pas facile à voir quand ils sont en tenue de travail. « Il faudrait leur faire des pantalons spéciaux », pensa Hyacinthe, tandis qu’un léger voile rouge passait rapidement sur son front. Mais bref. Le fils Magloire reconnut la visiteuse, puis se pinça le nez dans une grimace. Hyacinthe pensa, découragé : « Ah oui, on pue… ». Laurent Colas renifla Judith. Elle lança : « Laurent ?
– Groumpf.
– Ah. Colas, peut-être ?
– Groumpf.
– Oui, bon. Dis voir, j’ai deux mots à toucher à ton père… Et vous n’auriez pas un autre mouton ? »
Groumpf l’invita à entrer, ce qu’elle fit. Hyacinthe s’engouffra à sa suite, mais.
Boum.
Le jumeau, rapide comme le bourreau, lui avait prestement refermé l’huis au nez.
La troupe attendit.
Et quelques temps plus tard, Judith ressortit avec un autre paquet sanguinolent, en disant : « Bon, ben ses bestiaux ont effectivement la tremblante. J’espère pour notre marquis que ce n’est pas contagieux. »
Une histoire alambiquée 11
Ils ne partirent pas. En tout cas pas ce soir-là. En effet, de l’avis général, le problème pouvait attendre le lendemain, vu que pour le moment, il suffisait de se servir dans les gouttières.
Et peu après le réveil, quand l’équipée se prépara au départ, la situation se présentait ainsi :
Judith, chimiste altière et expérimentatrice réputée,
A pour mère Julie et pour aïeule Lilith
Elle fut pour cette chevauchée installée par Caroline
Sur le cheval d’icelle, dont la gloire
Avait pris l’ascendant sur la misère :
Hier bourrin de trait, aujourd’hui destrier seigneurial.
La bête, au sabot d’airain, portait sur l’échine
La fatigue des champs de blé et la noblesse des champs de bataille.
Sa robe, cuivrée comme le crépuscule, luisait sous le soleil levant.
Sa large encolure supportait le vent et la colère des dieux.
Hyacinthe, lui, avait l’âne Pompon.
« Hé mais ça ne rime pas ! » se plaignit-il. « Vers libre », lui répondit-on. Et on donna le départ : « Vers la Victoire ! Hue, go !
– Ça me dit vraiment quelque chose, vous savez, suggéra Hyacinthe.
– C’est normal, à cette source attendent les gens de ces siècles…
– Ça me parle vraiment, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus…. »
~~Après une courte et rigolote chevauchée de patelins folkloriques~~ Après une longue, dangereuse et éprouvante traversée d’un pays dévasté par le sort, ils arrivèrent au bord d’un lac. « C’est ici, expliqua Caroline »~~Le coin était plutôt sympa : ensoleillé, une belle exposition, dégagé, l’onde proposait une pause rafraîchissante.~~ L’endroit était lugubre : en plein cagnard, balayé par les vents, et l’eau froide proposait une mort glaciale.~~Quelques types étaient là, à la cool, appuyés sur leur pelle, et se grattaient le menton d’un air dubitatif.~~ Les hérétiques terrassiers infernaux attendaient les ordres de leur maître impie. « Le lac est plein, et la conduite part d’ici, voyez : c’est tout sec. »
Et effectivement, la conduite, un simple conduit en demi-cylindre, débouchait vide des berges du lac.
« Oh. Je vois », dit Judith. « Est-ce que vos fontainiers, là, pourraient me creuser un trou le plus proche possible de la paroi, s’il vous plaît ?
– Dans le roc ? Ça va être dur !
– Non mais un petit, hein ! Pas plus gros qu’un gobelet.
– Ici ?
– Oui, et puis là aussi ce serait parfait. » Et assez rapidement, au fond du tunnel d’alimentation bouché, une ribambelle de petits trous furent percés selon ce schéma, voir figure 3.
Judith déposa alors, dans chacun de ces petits trous, avec d’infinies précautions, un peu du contenu de sa fiole enrubannée. Par souci pédagogique et si telle responsabilité un jour vous échoit, voici la méthode qu’il faut utiliser : mettre une tige dans le récipient de destination – ici le roc foré. Peu importe la forme et la matière de la tige, pourvu qu’une extrémité soit accessible à l’opérateur, et que l’autre repose au fond du récipient récipiendaire : baguette de roseau, tige de verre, dague sacrificielle, tout est bon ! Versez ensuite votre liquide, ici aussi, tout fonctionne : eau, café, extrait méphitique de purulence démoniaque – vous êtes libres. Et, magie de la science, vous éviterez ainsi de répandre vos précieuses incantations dans un effet théière (oui, c’est comme ça que ça s’appelle) des plus regrettables. Mais reprenons. Judith trempa aussi, dans ces godets rocailleux, une longue mèche d’un bien curieux tissu, qu’elle manipulait également avec énormément de précautions.
Les badauds prolétaires la regardaient d’un œil goguenard mais curieux. Il se murmurait, dans les rangs, que la patronne, à court de solutions, avait fait appel à une foldingue, qui sortait la nuit pour insulter la lune, pour faire revenir l’eau dans leurs tuyaux. « Hé ben, si on en est à s’en remettre aux vieilles sorcières…
– Il paraît que c’est un alchimiste.
– C’est bonnet blanc et blanc bonnet. C’est pas trois formules magiques et deux fioles qui vont nous péter la montagne. »
Enfin, l’allumée du ciboulot fit mettre tout le monde à l’écart, accroupis, les mains sur les oreilles, et demanda du feu.
Ce fut un petit chambardement. Essayez de faire du feu sans briquet au gaz et sans allumette, dehors, un lendemain d’orage, vous m’en direz des nouvelles. Bon, OK. Il vous faut un morceau de marcassite, roche courante dans les carrières de la région… Oui oui, d’accord, plus tard. Non, d’accord, d’accord, j’ai compris, plus tard. Bref, finalement, on lui apporta une branche portant flammèche. Elle la posa sur la mèche.
La suite est un peu confuse. D’après les témoins les plus proches, la mèche disparut dans un grand éclair blanc, suivi d’un énorme Bang! tonitruant qui fit trembler les entrailles de la terre. D’autres prétendirent que la terre s’ouvrit dans un horrible Crac ! pour libérer les hordes démoniaques dans un nuage de fumée. D’autres encore virent les roches voler en éclats et perdirent un moment l’ouïe. Hyacinthe ne vit rien : il s’était pris un coup de coude dans l’œil de la part d’un fuyard. Caroline regardait la scène attentivement en gardant Judith dans un coin de son champ de vision. Les chevaux fuirent. Des années plus tard, Judith évoquera cet épisode en disant : « Ouais, bon, ça va. C’était qu’un coup de nitro, quoi. » Elle décrira l’ambiance sonore d’un laconique : « Ben, boum, quoi. », avec un haussement d’épaule.
Cependant, le nuage de poussière retomba progressivement. La buse d’alimentation en eau de la ville était ensevelie dans un amoncellement de caillasses de diverses tailles. Et au milieu de ce capharnaüm, le lac s’était mis à se déverser tranquillement dans les canalisations.
La Dutilleul vint.
« Ahem. »
Judith ne regardait pas. Elle cherchait Hyacinthe et surveillait l’écoulement de l’eau comme une ébullition dans un ballon.
« Ahem. »
Il est vrai qu’il était normal que la pression de l’eau, maintenant libre du carcan rocheux, soit suffisante pour emporter les petits débris de l’explosion.
« Ahem.
– Pardon, j’étais concentrée. Oui ? »
Et le regard de Judith croisa le regard de Caroline.
Dans ce monde, il y a la populace, la roture, le tout-venant de l’humanité. Des âmes simples et concrètes, pour qui le jour d’après serait parfait s’il tenait beaucoup du jour d’avant. Et puis il y a les autres : éclats de diamant dans une gangue terreuse, ces âmes-là voient grand, loin et vite. C’est toute la noblesse de l’humanité incarnée en quelques individus remarquables. Et quand deux de ces éclats se rencontrent… à tout le moins ils se reconnaissent. Il est peu besoin de mots dans leur conversation. La Dutilleul ne s’était pas enfuie en courant lors de l’explosion. Elle avait solidement tenu sa monture par le mors. Elle était restée droite et inflexible. Et elle regardait maintenant Judith. Judith, elle, comprit immédiatement qu’elle avait changé de statut. Qu’elle n’était plus considérée comme une diseuse de bonne aventure qui peut quémander quelque faveur au royaume féérique. Non. Elle était devenue le royaume féérique.
« Et vous faites ça souvent ?
– Oh non, pas tant que ça. Jamais avant onze heures, et jamais après dix-huit. Sinon les voisins se plaignent.
– C’est puissamment puissant, la sorcellerie.
– La chimie.
– L’alchimie, pardon. Dites, je pensais créer un corps du génie, dans ma milice, quel est votre avisé avis ? »
Judith héla un fontainier : « Dites, j’ai oublié de vous demander : vous avez bien un barrage, en aval ?
– Non, pour quoi faire ?
– Oups. »
Caroline la prit par l’épaule : « Ne vous inquiétez pas, il vont se débrouiller. Et votre fiole magique, là… Vous en avez d’autres ?
Judith balbutia : « Euh, non, non, pas sur moi. Enfin je veux dire : il faudrait que j’en refasse.
– En refaire ? Comme c’est intéressamment captivant. Venez, vous êtes en béquilles, permettez que je vous raccompagne.
– C’est à dire que je dois retrouver Hya… »
Cela heurta Judith avec la force d’une vessie gonflée d’azote. Elle se déplaça pour être visible de tout le monde.
« Je dois retrouver mon élève, et m’assurer que le passage ouvert n’entraîne pas une… trop forte… inondation.
– Je loue votre professionnalisme responsable. Laissez-moi vous prêter main-forte, en vous mettant cette escouade à disposition. Et puis venez me voir immédiatement, j’aimerai discuter de comment on déplace votre chaudr… votre cuisin… Comment ça s’appelle ?
– Ça s’appelle un saresteula. Je n’y manquerai pas. »
Judith se retourna pour mieux appréhender la catastrophe. Caroline alla parler à un de ses gros bras. La conversation eut lieu à mi-voix, mais on put voir la châtelaine désigner l’alchimiste du doigt, et le trouffion fit un salut. Puis Caroline partit.
Franchement, c’était pas si pire. Le lac se déversait maintenant dans un canal plus ou moins naturel bloqué rapidement par un accident de terrain. Hyacinthe parut. « Alors, comment ça se passe ?
Judith persiffla : « Ignoble décantation sulfureuse de nodules de mercure ! Cette garce me fait prisonnière. »
Une histoire alambiquée 10
Hyacinthe se réveilla avec une énorme migraine. Il grimaça en se relevant, il grimaça devant sa tisane, il grimaça en se rasant. Son visage était tout gonflé, sa tête bourdonnait. Il avait l’impression qu’elle allait exploser. Chaque battement de cœur résonnait dans son crâne comme dans une cathédrale. Il mit un bonnet. Il se sentit mieux. Mais il avait à faire.
Il prit son matériel : mètre ruban – qui n’était pas en mètres, évidemment, ciseaux, aiguilles, papier soie. Il partit chez Judith. Naturellement, il pleuvait cet immonde crachin fin et transperçant qui paraît anodin en partant, mais qui vous ruine une demie-heure de brushing avant d’avoir dit ouf.
Il toqua. À la fenêtre. Pas folle, la guêpe. Enfin, pas véritablement à la fenêtre : les volets étaient fermés, donc il tambourina dessus. Un peu plus fort. « Dis donc, elle est sourde ? » Il réessaya plus fort. « Hé ho ! ». Il tapa du poing. « Elle dort ? Elle compte me laisser moisir sous la flotte ? »
Judith, elle, s’habillait. » Bon, c’est quoi ce raffut ? » Elle se dirigea vers la fenêtre en enfilant son châle. « Oui, oui, ça vient, ça vient. » Elle tira le battant. « Oui, c’est bon, on a entendu, on arrive. » Puis, d’un geste machinal, elle poussa le lourd volet de bois qui claqua contre le mur : boum boum.
« Boum boum ? C’est un boum de trop, ça, non ? »
Judith se pencha au-dehors. Assis par terre, Hyacinthe se tenait la tête en geignant : « Gn’aurais dû m’en douter, Gn’aurais dû m’en douter…
– Oups ! Désolée, je ne pouvais pas te voir. Je viens t’ouvrir. «
Une fois entré, il lâcha son fourbi sur la table et, s’effondrant sur une chaise, déclara :
« Gn’ai brutalement un coup de fatigue, là. Mais reprenons. Tu as à peu près… Tu as exactement la même stature que la châtelaine. Donc, si tu le veux bien, on va faire la conception directement sur toi. Mais avant quelques dessins. »
Il griffonna quelques silhouettes. Judith le regardait : « Ça m’a l’air mal proportionné, c’t’affaire. »
Hyacinthe s’arrêta net. Il lui tendit le crayon : « Il vous en prie. »
Toute petite déjà, Judith ne savait pas dessiner. Et comme toute personne qui ne sait pas dessiner, il lui fallait crayons, peintures, pastels, et surtout une bonne blouse, pour accoucher d’un bonhomme bâton aux mains palmées.
« Heu, non non ça va aller, je ne dirai plus rien, merci.
– J’essaie de trouver une vue d’ensemble, je ne suis pas en train de peindre un Botticelli. Alors. Cette dame a beaucoup d’activité physique, j’ai pu le constater par moi-même. Donc on va plutôt miser là-dessus. Plutôt taille fine, dos musclé. On peut donc étoffer un peu le devant. »
Néanmoins et pour les étudiants anatomistes, il faut savoir que le canon humain, et précisément, le canon humain féminin, est d’une hauteur de sept têtes. Le tronc est d’ordinaire représenté par trois têtes, la largeur d’épaules est d’environ deux têtes. Hyacinthe, ici, dessinait plutôt sur un canon de neuf têtes. Rien à voir avec l’hydre, soyez attentifs s’il vous plaît.
Et il griffonnait. Le fusain noircissait la page. Quelquefois il s’arrêtait, regardait son œuvre, la jetait dans la cheminée et recommençait. Judith suivait ces gestes avec attention. C’était la première fois qu’elle voyait son ami à son ouvrage. Elle le connaissait plutôt comme un sympathique hypocondriaque que comme un créateur passionné.
Mais le temps passait, et Judith lui dit : « Je dois passer chez les Magloire.
– Besoin d’oublier de mauvais souvenirs ?
– Non, merci, je ne bois pas. Ils font bien toujours du mouton ? »
Elle revint bien longtemps après avec un paquet taché de sang. Hyacinthe fit une grimace de dégoût : « Qu’est-ce que c’est ?
– Deux choses : de la matière première, et le dîner. Tu aimes les rognons ? »
Judith alla à son laboratoire. Elle déplia le linge et Hyacinthe eut un haut-le-cœur. « La paillasse est propre, tu es prié de rendre tes tripes ailleurs.
– Nom d’une bobine, mais ça pue comme une fosse commune, ce truc !
– Tu veux qu’on vérifie si tes entrailles à toi sentent le jasmin ? »
La journée s’écoulait calmement dans un gai échange entre les deux travailleurs. Hyacinthe dessinait, découpait et assemblait. Parfois il fermait les yeux de douleur, mais lentement, sa tâche avançait : on voyait naître entre ses doigts un fouillis de papier qui paraissait, aux yeux du profane, n’être qu’une pile grossissante de feuilles chiffonnées. Parfois il bondissait sur Judith, mais ce n’était que pour essayer une découpe sur son modèle.
Judith, elle, découpait, écrivait, réfléchissait, versait, touillait, chauffait. Dix fois dans la journée, on toqua à sa porte. Dix fois elle alla fureter dans son armoire, sortant pour ses visiteurs un pot d’onguent, une bouteille de teinture ou quelque poudre maronnasse. Pour les étudiants anatomistes, mais pas les mêmes que ceux d’au-dessus, observez bien qu’attachées à la partie supérieure des reins se trouve, de chaque côté, une masse blanchâtre. Ce sont les glandes surrénales, paires mais asymétriques. Judith les préleva, les lava soigneusement à l’alcool, les sécha. Puis elle dissolut le collagène, d’abord en l’hydrolysant par un bain dans une solution chaude à laquelle, touche personnelle, elle mettait un peu de savon. Elle fit ensuite une extraction avec un soxhlet, qui lui offrait des concentrations finales bien meilleures que… Oui, elle est chimiste, on le sait depuis le début, non ?
Pendant la journée, le crachin se mua en franches averses.
Hyacinthe s’était enfin fait une idée claire de son projet couturier. Il lui restait à prendre les mesures de la châtelaine. Ce n’est pas long à faire, mais aller là-bas, se farcir tout le protocole d’accès à sa seigneurerie, nom, prénom, numéro d’écrou, certificat de baptême et tout le toutim, il en était déjà fatigué. Ah, s’il pouvait l’avoir rapidement sous la main !
Judith avait coupé l’urètre, puis détaché le pelvis rénal et les avait jetés. Elle avait ensuite ciselé les reins en cubes et les avait mis dans l’eau bouillante. Non, pas de chimie, là : elle cuisine.
Les averses avaient viré à l’orage. Le ciel était noir et l’eau tombait à seaux.
On toqua une onzième fois. La porte s’ouvrit, et Judith, sans grande surprise, s’exclama : « Ah ben vous tombez bien! ». Hyacinthe leva les yeux vers l’ombre qui se dessinait dans l’encadrement : « Ah ben vous tombez bien !
– Oui, dit la châtelaine. Vous vous répétez un peu, tous les deux…
– Possible. Le bruit court qu’on est assez assortis. Tenez, mettez-vous là. Vous êtes trempée, enlevez votre veste. Levez le bras, comme ceci. Parfait. 175, excellent. Tenez, une serviette, vos cheveux dégoulinent. Tournez-vous comme cela. Non, pas comme ça. De l’autre côté. 247 et demi. Noté.
– Pardon de vous couper, mais j’étais venue vous demander…
– Question très importante : noir ou couleur ?
– Couleur, mais je voulais vous dire…
– Est-ce que vous savez porter des talons ?
– Non, mais j’ai une question…
– Hyacinthe ! Laisse parler la dame ! » beugla Judith. Puis elle s’adoucit en se tournant vers la châtelaine : « On vous écoute. » Mais le tonnerre l’interrompit. Une bourrasque rabattit la pluie qui tambourinait contre la vitre. Enfin Caroline put parler :
« On n’a plus d’eau. »
Il y eut un moment de flottement. Les regards allèrent de la châtelaine à la fenêtre, puis à la flaque qui s’était formée autour d’elle, puis encore à la fenêtre battue par la pluie, etc…
Caroline ressentit la gêne :
« Me regardez pas comme ça. Je sais bien que ça paraît un peu cocassement cocasse.
– C’est à dire que la situation est légnèrement… »
Ce fut Judith qui mit les pieds dans le plat :
« Comment ça, « plus d’eau » ? On est quasiment inondés ! »
Caroline parut quelque peu hésitante, et s’éclaircit la voix :
» Oui, c’est vrai que vu comme ça… Mais depuis plusieurs jours quotidiens, les fermiers constatent une chute baissière du débit de la source qui les irrigue. Et qui alimente aussi la ville. Et depuis ce matin, tous les puits sont à sec.
– Formidable. Mais je ne suis pas hydrophobe. Hydrocéphale. Hydraulique… Hydrologue. J’y suis arrivé. Je ne vois pas bien mon utilité là-dedans.
– Les fontainiers (parce qu’ici on les appelle plutôt comme ça) sèchent, si je peux me permettre, sur le problème. Ils ont passé en revue tout le réseau de canalisations sans trouver le bouchon. Ils mettent le problème sur les forces occultes.
– Elles ont bon dos, les forces occultes. Bon, on va voir ce qu’on peut vous trouver comme déboucheur… »
Judith alla à son armoire. Elle ouvrit le battant, prit une grande inspiration, ferma les yeux, les rouvrit, et brutalement, devint d’un calme olympien. Elle prit délicatement une fiole assez grande, plein d’un liquide huileux, qu’elle alla poser avec énormément de précautions sur la paillasse. Elle l’enveloppa dans beaucoup de chiffons.
« On part, dit-elle. Mais doucement. »
Hyacinthe intervint : « Excusez-moi de vous importuner en vous demandant pardon, mesdames, mais il fait nuit. Vu la dégringolade qu’on se prend, cela m’étonnerait que quelqu’un manque d’eau cette nuit. Donc gne nous imagine mal crapahuter dans cette nuit humide pour trouver un bouchon dans une meule de noir. En plus les rognons sont prêts. »
Une histoire alambiquée 9
« Saleté de cristallisation de scoumoune pure à la manque ! » jura Judith en claquant la porte du laboratoire. Elle tournait sur elle-même, furieuse et enragée, comme un renard pris au piège. Hyacinthe, doucement, lui posa la main sur l’épaule, puis la serra dans ses bras. Ses griffes d’orgueil cédèrent d’un coup, et elle éclata en sanglots : « J’ai peur, j’ai peur, j’ai tellement peur… Je m’en veux, tu sais, de t’avoir embarqué là-dedans
– Gn’udith, calme-toi. C’est moi qui ne t’ai pas écoutée et qui t’ai mise sur le mauvais chemin. Gne propose de dire que ce n’est pas notre faute à nous. »
Judith essuya ses joues d’un revers de main. « Mettons. Mais va te laver quand même le temps que je te prépare quelque chose à manger. »
Et en ce début de soirée, Hyacinthe et Judith jouirent d’un instant de tranquillité domestique. Hyacinthe observait son amie. Il se dit qu’elle n’avait pas du tout le physique de son esprit. Ou l’esprit de son physique. Enfin bref, c’était dissonant. Car malgré son esprit acerbe et ses répliques assassines, Judith avait le regard le plus doux qu’on puisse imaginer. On n’y pouvait voir aucune animosité envers qui que ce soit, et quand elle vous regardait calmement, vous vous sentiez envahi d’un bien-être agréable comme un rayon de soleil qui vous caresse le corps. Cette douceur était affichée sur son visage. Nulle pommette saillante, nulle mâchoire proéminente ne venait troubler les tendres courbes de son sourire.
Il était encore dans sa béatitude contemplative quand la voix de Judith le ramena sur terre : « Et tu le connais, toi, le marquis de Casse Rapace ? «
Hyacinthe grimaça.
« Cabistan. Benoist Cabistan.
– Oui, bon, tu m’as comprise. On sait de quel bonhomme il s’agit ?
– Hélas, sa réputation n’est pas très bonne. »
Judith plissa les yeux.
« Avant de parler de sa réputation on va parler du garçon. Âge ?
– Gn’ai pas son extrait d’acte de naissance, mais il doit avoir dans les 35 ans… Néanmoins on raconte qu’il garde dans son château un tableau qui…
– Oui oui. Taille ?
– On dit qu’il n’est pas très grand. Mais il compense par une immense…
– Oui oui. Corpulence ?
– Gros. Il est gros. Il a sur lui les stigmates du péché de gourmand…
– Oui oui.
– Mais tu vas me laisser en placer une ?
– … Oui oui.
– …
– Bon, ben si tu n’as rien à dire : il vit seul ?
– Légalement il est célibataire, mais tous les soirs, dans les quartiers mal…
– D’accord. D’où-ce que tu le connais ?
– Ben, gne sors de ma cambrousse, des fois, moi… »
Judith accusa le coup.
« Pendant qu’il y en a qui suent sang et eau sur l’autel de la science, y’en a qui courent les mondanités. Au final l’un a besoin de l’autre. Bon, maintenant que j’ai sa carcasse en tête, présente-moi son fond de commerce. «
« Cet homme-là est l’incarnation des péchés capitaux. Gourmandise : il bouffe et boit autant qu’il le peut. Luxure : il entretient des malheureuses pourvu qu’elles satisfassent ses perversités. Avarice : son peuple est exsangue tant il lève d’impôts. Orgueil : il passe ses gnournées à manigancer pour se faire couronner. Paresse : la dernière fois qu’on l’a vu à l’entraînement, c’était pour faire ferrer son cheval. La colère : ses prisons sont pleines et le bourreau n’a pas assez de bras pour les vider par le fer. L’envie : et malgré cette vie de pacha, il veut encore étendre sa domination. Il est fat, gredin et égoîste.
– Charmant programme. Et c’est avec ça qu’on doit être plus heureux. Idiot ?
– Possiblement. »
Judith sourit avec une étincelle dans les yeux. Elle prophétisa :
« C’est un défaut qui peut lui corriger tous les autres, ça…
– Probablement. Dis-moi, tu as demandé à la châtelaine de trouver un tailleur…
– Oui ?
– Si elle va à « Au fil du taon », le tailleur du bourg, je ne suis pas certain-certain du résultat. C’est pas que gne cherche à tailler un costard à un honnête artisan, hein, mais vu les étoffes qu’il manie, on va avoir plus de guenilles que de gala.
– La Dutilleul et moi ne sommes pas très versées dans l’art des fanfreluches. Si tu as une proposition…
– Oh, je n’oserai pas… rougit-il. »
Judith était fine. Non, pas comme ça. Enfin, comme ça aussi, mais ce n’est pas le sujet. Elle était psychololo… Psychopomp…Psychédéli… futée. Elle était futée.
« Tu as envie de l’habiller pour l’occasion ?
– J’ai surtout envie de faire ce que je peux pour sauver mon amie du bûcher.
– Vas-y, alors.
– Merci. Je vais y aller, alors. »
Hyacinthe n’était pas fâché de sa façon spirituelle de prendre congé. Il enchaîna :
« Je vais débarrasser avant de rentrer chez moi.
– Non non, Hyacinthe, je vais le faire. Reste assis. Ta migraine…
– Merci, c’est gentil. »
Judith empila les assiettes et prit le broc d’eau. Mais au moment de partir vers la cuisine, elle donna un grand coup de pied dans la table. Un de ces trucs qui vous retourne les nerfs. Alors qu’elle lâchait la vaisselle pour se tenir ce foutu petit orteil dans une bordée de jurons, une assiette se libéra de la pile et vint s’échouer contre le nez de Hyacinthe. Judith s’arrêta dans son mouvement pour porter secours à son hôte : « Oh pardon, quelle maladroite je suis ! Oh, désolée ! Ca va ? »
Ce soir-là, devant le miroir de sa penderie, au château : « Je ne comprends pas. Je la trouve très bien, moi, cette vareuse. Je l’avais mise pour le mariage de mon frère. Pour son enterrement aussi, d’ailleurs. »
Une histoire alambiquée 8
Judith pestait en sortant du bureau de la châtelaine : « Avantage Dutilleul, avantage Dutilleul, m’énerve la grognasse. »
La tête légèrement baissée, Judith cogitait dur. Quand doucement un sourire narquois vint naître sur ses lèvres. Elle s’arrêta dans l’embrasure de la porte :
« ‘xcusez, m’dame, mais vous avez bien dit « Toutes les ressources » ? »
Flairant le piège, la châtelaine répondit : « Il me semble, oui… Que voulez-vous ?
– Hé bien, figurez-vous que j’ai ce qu’il vous faut. Il y a juste un inconvénient.
– Inconvénient qui est ?, questionna Caroline, un sourcil interrogatif levé.
– C’est en injection.
– En quoi ?
– En injection. Voyez-vous, il s’agit de manipuler les hormones, car les sentiments, les ressentis et autres manifestations bestiales du désir le plus fou sont essentiellement une affaire d’hormones. Or les hormones sont de très grosses molé… de très grosses briques qui ne passent pas la barrière du tractus digestif. Je vois que vous essayez de suivre, accrochez-vous à votre carte. Le tractus digestif, c’est ce qu’il y a entre la fourchette et les latrines. Donc, contrairement à une idée reçue, les philtres ne peuvent passer par la voie orale, car leurs principes actifs seraient détruits par l’acidité gastrique. Oui, moi aussi je sais parler en charabia, me regardez pas comme ça. Donc il faut les distribuer directement dans le système lymphatique par le procédé classique mais parfois ressenti comme légèrement humiliant et totalement flippant de … »
Judith planta par en-dessous son regard dans celui de Caroline : « La piquouze dans le cucul. »
Il y eut un blanc, il y eut un flottement : ce fut la première réplique (Gervaise, 1:5).
« C’est, comment dire… pas pratique ?
– Ah c’est sûr. Après c’est assez normal de ne pas être sensible à tout ce qui traîne par terre, hein, quand on pense qu’il y a des gens qui déterrent des trucs pour les manger, c’est plutôt pas mal qu’on ne soit pas sensible à n’importe quoi.
– C’est dégoûtant.
– Ah ? Vous n’avez jamais mangé de carotte ? » Elle laissa le temps aux images de se former dans l’esprit de la Dutilleul. « Mais passons. Donc vous allez devoir coller un clystère au marquis. C’est mieux quand même s’il est consentant.
– Bon. Pour ça, j’imagine que je dois tenter d’élaborer un stratagème avec mon médecin…
– Vous êtes sûre d’avoir besoin d’un médecin ? »
Caroline était interloquée.
« Vous me dites si je me trompe, mais si vous avez besoin de votre médecin, c’est pour lui demander une raison médicale de lui triturer les fesses.
– Dans la catégorie clairvoyance, je vous accorde le point.
– Je pense que c’est un mauvais départ pour une idylle, même chimique. Je suggère une autre approche.
– Hmm. Quelle est votre suggestion ? »
Et Judith dit : « Qu’on jette un oeil à votre garde-robe, et qu’on sépare le bon du mauvais. » (Gervaise, 1:6)
Judith vit la penderie, elle sépara les loques qui sont au-dessous de la ceinture et les fripes qui sont au-dessus. Et ce fut ainsi. (Gervaise, 1:7)
« C’est tout ?
– C’est tout.
– Rien d’autre ?
– Je suis chef de guerre, pas magasin de mode.
– Notez que personnellement, j’aime bien, hein, mais comment dire… Hyacinthe, tu en penses quoi ?
– De … Oui ?
– Il ne se rend pas bien compte. Caroline, allez essayer ça, qu’on voit ce que ça donne. »
Caroline s’exécuta. Pendant ce temps, Judith s’enquit de la santé de Hyacinthe : « Ca va la tête ?
– Non, ça ne va pas très fort, la tête. Et puis j’ai dormi assommé dehors, je suis sale, j’ai pas mangé, je n’en peux plus.
– Je vois. Si on se sort de ce guêpier, sache que j’hésiterai entre te diluer dans le vitriol et te serrer dans mes bras à t’en déplacer les vertèbres. Bon, on est… enfin je… Je suis dans un sacré pétrin. Alors essaie de la jouer intelligente.
– Et comment je dois la jouer « intelligente » ?
– Pense avec ton entrejambe. »
Caroline revint. Elle était vêtue d’un pantalon épais et rugueux, et d’une chemise de flanelle d’un quelconque consommé.
Judith appela le pantalon « falezar », et elle appela la masse de flanelle « torchon ». Et Judith vit que cela n’était pas bon. (Gervaise, 1:10)
« Hyacinthe.
– Oui ?
– Verdict.
– On voit que c’est de la qualité. On sent que c’est conçu pour éviter la raideur du gambison, et pour adoucir la morsure des sangles des cnémides.
– Ta candeur est touchante.
– Je fais de mon mieux.
– Excusez-moi d’interrompre votre charmant échange, mais je ne comprends pas.
– Hé bien, tant que Hyacinthe n’aura, lui non plus, pas compris où nous voulons en venir, c’est qu’on est loin du compte. Vous connaissez un tailleur ?
– Mais pour quoi faire ?
– Madame, vous avez, à la louche, deux approches pour distribuer l’élixir que je vais vous préparer : la brutalité de l’abeille, qui meurt de sa piqûre, ou l’ingéniosité du moustique, qui peut recommencer toutes les nuits. Je vote pour le moustique.
– Et que dois-je faire ?
– Je vais vous expliquer. »
Quelques minutes après, Judith et Hyacinthe sortaient des appartements de Caroline. « Attention à la marche en sortant !
– Oui, merci ! »
Boum.
« Oh, et le linteau, aussi.
– Trop tard », dit Hyacinthe en se tenant la tête.
Une histoire alambiquée 7
En suivant la direction qu’on lui avait indiquée, Judith avait réussi à sortir de la forêt. Elle voyait le village au loin, elle était sauvée. Elle croisa même un des garçons du père Magloire qui eut l’obligeance de la ramener en charrette juste devant sa porte.
Dans la forêt, la partie de chasse allait bon train. Malgré un je-ne-sais-quoi de désespoir, le trappeur avait levé la trace d’un sanglier, que la châtelaine se proposait d’affronter à la loyale, c’est-à-dire à deux contre un et armés de longues piques, l’usage d’un arc n’étant pas à exclure en première intention. Le trappeur était tout de même soucieux et taiseux car sa situation personnelle n’était pas des plus reluisantes, et l’idée de devoir gérer une charge porcine avec des mains essentiellement inopérantes ne l’enthousiasmait guère.
Le sanglier, lui, allait bien.
Hyacinthe allait un peu mieux. Sa migraine ne passait pas, mais il pansait ses plaies inter gambettiennes. Rien à voir avec un homme d’État. On parle des gambettes qui gambadent quand on n’a pas de tête. Il allait se mettre en route quand quelque chose le chiffonna. Il toucha son buste. Puis ses jambes. Le sang quitta son visage quand il se rendit compte que … « La musette… Où est-elle ? »
Le sanglier vivait gaiement sa vie de sanglier.
La piste était facile, mais au bout d’un moment, le malheureux trappeur nota quelques signes du passage d’un autre grand animal. Autant courir une bête, dans une partie de chasse, c’est assez quelconque, autant se mettre à en courir deux, c’est le risque de n’en attraper aucune. À courir deux lièvres…
Le sanglier débarrassa avec bonheur une souche moisie d’une invasion de pleurotes.
Hyacinthe refaisait ce qu’il imaginait être son chemin de la veille en cherchant des yeux le précieux bagage. Il avançait penché, reniflant ici et là, regardant derrière les troncs. Vraiment il cherchait et il y mettait du coeur. Déjà qu’il avait fui, s’il n’avait même pas l’excuse d’avoir mis le matériel à l’abri…
Le sanglier se roula délicieusement dans la boue d’un ruisseau.
Le trappeur le vit enfin. C’était comme une forme indistincte et sombre au loin, farfouillant dans le sol. Il tapa sur l’épaule de la châtelaine et le désigna silencieusement. La chasseresse détecta aussi la forme basse et grommelante. Elle était majestueuse, fière, droite et inflexible. Elle banda son arc. Il fit de même, mais sans arc. Et se ravisa très vite. Rapidement, il posa sa main sur le bras armé de sa cliente. En effet, il avait vu cette silhouette peureuse ramasser une gibecière pleine. Il sourit en murmurant : « On tient le braconnier : il a récupéré ses prises, on va l’avoir. Il va chercher à remonter sur le chemin. On va l’en empêcher. » Et il saisit une grosse branche.
Le sanglier passa une magnifique journée, bien peu conscient de la menace sourde qui avait plané pendant quelques heures au-dessus de sa hure.
Hyacinthe passa une moins bonne journée : il avançait prudemment sur le chemin, la musette bien calée sous le bras. Le silence de la forêt lui parut soudain étrange. Il s’arrêta, fronça les sourcils. Peut-être un écureuil ? Il tourna la tête… mais trop tard. La batte de fortune fendit l’air et le frappa avec un son mat de bois sur crâne, aussi net qu’un maillet sur un tonneau.
Judith tournait en rond sur la place de cette bourgade. Certes, elle avait eu le temps de passer chez elle, d’engloutir un bol de soupe et une tranche de pain rassis, elle s’était même lavée, mais elle avait déjà fait trois fois le tour du château sans en trouver l’entrée. « Mais il doit bien y avoir une grille, une porte, un guichet, quelque chose ! C’est plus fermé qu’un tube à essai scellé au fond d’une brique réfractaire ! », jura-t-elle. « Hé bonhomme ! Par où-ce qu’on rentre dans c’t’édifice ?
– Pousse donc eut’carriole eud’là. T’vois pas qu’t’es en double file, hé morue !
– C’est pas des yeux que t’as, c’est des poches à colloïdes : je suis piétonne, dugenou ! »
Proche mais pourtant si loin des harangues de rues, Caroline Dutilleul était à sa table de travail, à l’intérieur de l’édifice en question. Qui a donc une porte. Qu’un garde ouvrit quelques minutes plus tard : « Vous avez de la visite, patronne.
– Qui est-ce ?
– Une dame.
– Très précis, on n’a plus que la moitié de la population mondiale. Son nom nominatif ?
– Judith Vergandonsk.
– Inconnue au bataillon. Congédiez.
– Elle dit que vous lui avez demandé de passer ce matin.
– On est l’après-midi, elle est en retard, congédiez.
– Pardon pour mon langage mal fagoté : Elle dit que ce matin, vous lui avez demandé de passer cet après-midi.
– Oh. Profession ?
– Elle a répondu : sorchimeubleu. »
La châtelaine s’interrompit, posa ses binocles et répéta : » Sorchimeubleu ?
– Euh… Oui patronne.
– Vous êtes sûr ?
– Euh… Pas vraiment patronne, mais quelque chose dans ce goût-là. »
La Dutilleul réfléchit.
« Mais je peux retourner demander, patronne.
– Sorchimeubleu, sorchimeubleu… Je vois, je vois… Difficile d’assumer le seul indice que j’avais sur elle, mais le reste du mot, je ne comprends pas bien. Faites entrer. Et amenez nous l’imitation de braconnier qu’on a au frais, nous allons le rendre à sa représentante légale. »
Judith entra avec ses béquilles. Le bureau n’était pas bien grand et sommairement meublé. Il y avait une carte de la région au mur, une épée suspendue à deux clous, et comble du raffinement, un lustre à trois bougies. Bon, une seule était mise, mais on était en plein jour et, ho, ça va, c’est pas Versailles ici.
« Entrez, Judith.
– Merci.
– Vous connaissez la géopolitique ?
– La … Je connais la géogénèse, ça a un lien ?
– Très bien, on va dire que vous remportez le point sur le match de vocabulaire avec cette reprise de préfixe au fond du filet. Maintenant, voyez cette carte. »
Judith regarda poliment.
« Nous sommes ici. » Les yeux de Judith allaient du papier au bureau et du bureau au papier dans des aller-retours saccadés.
« Alors, succinctement : au Sud, c’est le domaine de mon cousin. Il vit avec un train d’enfer, or l’année dernière, la récolte de guède a été désastreuse et le bleu est passé de mode, donc il est proche de la banqueroute. »
Judith était tendue dans un effort intense. Pour elle, le Sud était en bas, or la châtelaine désignait des formes même pas dessinées à gauche. Ou à droite. Judith réfléchissait : « Alors, la droite, c’est là où j’ai le pouce à gauche. Ca ne m’a jamais aidé, comme moyen mnémotechnique. » La Dutilleul continuait : « Au Sud Est, c’est la seigneurerie de ma dot, qui est gérée par mon beau-père depuis mon veuvage. Oui, je suis veuve et non, je ne sais toujours pas où est le corps. À l’ouest, il y a la coalition des comtes Hadormir de Bout et Inuh de Touyerssafon, à l’ambition débordante, et plutôt débordante par-delà leurs frontières. » Judith était au bord de la rupture d’attention : « Franchement, les délires alchimiques de Chocolat Flanelle étaient plus clairs que ça ». Caroline débitait : « Tout ce beau monde aimerait s’emparer de ce fief. Or je n’ai pas vraiment d’allié par ici. Néanmoins, au Nord, vit le marquis Benoist Cabistan, homme riche, influent, capable et célibataire. Vous avez compris où je veux en venir ? »
Caroline leva les yeux. Judith contemplait les cristaux de salpêtre qui chatoyaient dans la lumière grise de cet après-midi terne. La châtelaine haussa le ton : « Avez-vous compris un traître mot de ce que je viens de dire ? » Judith sursauta. « Hein ? Ah ! Oui oui, bien sûr, évidemment. Oui oui oui. Le marquis qui ne sait pas faire les comptes, le corps tout bleu, la veuve à la mode du Sud, toussa toussa… » Caroline approcha ses yeux du visage de Judith : « Manche stratégie : le point est à Dutilleul. »
Elle s’éloigna et reprit doctement : « Je veux en venir au fait que même si je peux tenter de monter ma famille contre les comtes, je reste au milieu de ce traquenard. Il me faut un allié. Et la façon la plus sûre d’avoir un allié, c’est encore de l’épouser. Il me faut donc, keuf, keuf, séduire le marquis. C’est d’une importance vitale pour moi. Donc c’est d’une importance vitale pour vous. C’est une question de survie de la paix, et nous devons utiliser toutes les ressources de nos terres, même les plus – elle posa les poings sur la table et fixa Judith dans les yeux – mystérieuses. Il a toujours été dans ma politique de ne pas faire la guerre aux forces occultes de ce monde. Vous aviez remarqué ? »
Silence.
« J’ai dit : vous aviez remarqué ?
– Ah, euh… Oui oui, bien sûr. Les forces occultes de ce monde. »
– Merci. Aussi, pour mettre toutes les chances de – elle posa un regard hypnotique sur Judith – notre côté, puisque je viens d’apprendre que nous avons une sorcière, j’aimerais requérir les services de l’autre monde, j’aimerai qu’avant même le marquis, nous nous allions, votre sorcellerie, vos charmes et moi, pour… le charmer.
– Oui, alors tout ça c’est très bien, répondit Judith avec un débit que le stress accélérait, mais on vous aura mal renseignée, parce que mon truc, voyez-vous, c’est pas la sorcellerie, c’est plutôt la chimie, vous voyez…
– L’alchimie ? Excellent ! Vous êtes donc bien en contact avec le monde de l’occulte et la kabbale. C’est une excellente nouvelle. J’attends donc votre philtre d’amour pour jeudi prochain. Le marquis viendra assister à une obscure réunion d’une confrérie idiote, il passera la nuit au château.
– Non mais… Pas l’alchimie, la chimie. Je sais ça sonne presque… Euh, c’est-à-dire que… Si je refuse ? »
Caroline tourna la tête pour fixer posément son nouvel alchimiste : « Le refus n’est pas une option. Et l’échec… Vous ai-je dit que le marquis raffolait du charme folklorique des exécutions d’hérétiques?
Ca ne sentait pas bon, cette histoire. Judith tenta : « Je peux, euh, je peux faire un essai d’abord ?! Sur une souris. Ou un écureuil, ou n’importe quoi de local. Voyez, on ne peut pas jouer avec les forces occultes, hein, vous savez comment c’est, les esprits se vexent vite, et…
– Le marquis n’est pas un écureuil, il est plus grand, il porte des chausses et il aime les tartes aux prunes. Je compte sur vous. Oh, et manche autorité : avantage Dutilleul. »
On toqua à la porte.
« Oh, Judith : on vous ramène un braconnier. D’après lui, c’est votre gars, mais on n’a pas tapé très fort. Essayez de le nourrir décemment : vu ce qu’on a retrouvé dans sa gibecière, il ne sait même pas attraper des lapins, tout ce qu’il arrive à braconner c’est des bouteilles. »
Et on fit entrer un Hyacinthe qui, si la chose eût été possible, en aurait mené une largeur négative.
Une histoire alambiquée 6
Le vantail s’ouvrit dans un grincement sinistre. Profitant de cette aubaine inespérée, une lumière blafarde de matin dégueulasse se faufila dans le trou à rat où Judith et la brute ronflaient du sommeil des affamés. À sa suite, un air froid comme une couleuvre, insidieux comme une pluie froide et vicié comme une décharge coula dans le terrier des malheureux. Une voix pinçante, grinçante et gueulante se fit entendre : « Debout, fainéant ! C’est mercredi, et le mercredi, je chasse ! »
Judith sursauta dans un bond : « Quel amputé des neurones fini au perchlorate de manganèse ose beugler dans mes oreilles avant midi ? » Il ne faut pas se relever brutalement, comme ça, quand on a une entorse toute fraîche : « Aïe ma cheville, chié ça fait mal ! » Sinon on finit à regarder par terre, courbée et accroupie, à se tenir le membre blessé. C’est dans cette position qu’elle découvrit la pointe d’une botte de cuir noir. Et lentement, très lentement, son regard suivit la botte, découvrant un pantalon de velours noir également, sombre comme un jour sans espoir. Puis il remonta le long d’un justaucorps vert émétique, comme en portent les chasseurs, couvert d’une veste de cuir vieux mais entretenu. Il grimpa encore pour rencontrer un visage de la blancheur de la faïence d’aisance, encadré par des cheveux noirs de charbon coupés en un carré sévère. La tête était nue, sans coiffe aucune, et fière. Dans le même temps, le regard inconnu glissa le long du corps de Judith. D’abord sur sa figure, couverte de boue et parsemée de taches de son, perdue dans une tignasse oscillant entre l’auburn et le délavé. Puis sur ses épaules recouvertes d’un châle troué, le buste serré dans une blouse maladroitement brodée. Ensuite sur sa jupe ample, usée et pleine de replis, pour finir par ses pauvres godasses qui rêvaient d’un passé plus glorieux.
Les regards s’accrochèrent, et le monde sembla s’immobiliser. Judith se redressa lentement, le dos raide de fierté. Ses prunelles d’un brun velouté croisèrent l’acide vert de celles de l’autre. Les âmes se jaugeaient. Les yeux étaient à même hauteur et ne cillaient pas. Ceux de Judith étaient interrogatifs, et les autres inquisiteurs.
« Bon, mes biches, quand vous aurez fini de vous reluquer, on pourra peut-être faire quelque chose de la journée ? »
La femme en vert tourna lentement la tête vers lui et le fusilla du regard. L’effet fut immédiat : la brute se renfrogna dans un coin d’ombre.
« Qui est cette femelle femme ? dit la voix avec autorité.
– C’est le braconnier que j’ai capturé hier. »
Le regard fronça les sourcils.
« Si, je l’ai trouvée dans le piège hier. »
Le regard fronça davantage les sourcils.
« C’est pas un braconnier braconnant. Mon braconnier court encore les bois boisés. Qui est-ce ?
– C’est euh… c’est… »
Judith comprit. Elle n’était que la malheureuse victime collatérale d’un jeu morbide entre cette terrible dame et un pauvre crève-la-faim qui chassait les lapins dans la forêt. Elle allait pouvoir rentrer chez elle.
C’était sans compter que le trappeur devait maintenant justifier une capture inutile, ce qu’il fit ainsi :
« C’est une sorcière !
– Une sorcière ? » L’inconnue jeta un regard en biais à Judith. Peut-être l’avait elle mal évaluée en première instance.
« Une sorcière comment ?
– Une sorcière ensorcelante ! Elle m’a fait ça !, » argumenta-t-il en secouant ses mains empaquetées pour appuyer son propos.
Judith se sentit dans une posture légèrement fâcheuse, tendance jugement expéditif. Elle prit la parole : « Alors, euh, techniquement, il s’est fait ça tout seul. » Quoi ? C’était bien lui qui avait mis les mains dans la chaux, non ?
Ca n’eut pas l’effet escompté : « Je vous ai autorisée à parler ?
– Fleubeuleu », fit l’amour-propre de Judith.
« Une sorcière… intéressant », répéta l’inconnue.
Le mot atteint Judith comme une fléchette empoisonnée. Le poison était de la terreur pure. Judith n’était pas sans ignorer la haine que la vindicte populaire porte aux sorcières, et se voir affublée de cet épithète avait tendance à raccourcir drastiquement votre espérance de vie.
« J’ai besoin d’une sorcière. Je vous retrouve après la chasse, cet après-midi, au castel châtelain. Soyez ponctuelle.
– J’ai une entorse, comment je me déplace ?
– Un détail. »
Et la châtelaine sortit de la maisonnette qui maintenant semblait ardemment confortable à la promue sorcière. Elle prit la hache d’armes qu’elle portait à la ceinture – on se bat avec ce qu’on veut – et de quatre coups bien sentis, fit tomber deux branches fourchues tout à fait appropriées à l’usage de béquilles.
Une de ces branches portait un nid. Son habitant, furieux de se voir délogé, s’envola d’un battement d’ailes rageur. Il remonta le ruisseau, tourna trois fois au-dessus des eaux et, d’un naturel rancunier, lâcha sa vengeance d’un trait blanc. Le projectile, filant droit comme la justice, s’abattit pile sur le crâne d’un Hyacinthe qui, jusque-là, flirtait avec l’inconscience. Son regard vide fixa le ciel un instant. Puis il grogna, et ses yeux se refermèrent tout seuls.
Judith s’apprêtait donc à vider les lieux en béquilles. Elle se retourna pour demander son chemin, et vit que par un triste coup de malchance, il se trouvait que le petit arbre élagué par la châtelaine soutenait un très vieux chêne, respectable mais moisi, qui attendait l’éternité en surplomb de la demeure du trappeur. Pauvre chêne, de finir ainsi sa glorieuse carrière, à s’effondrer sur le toit branlant d’une bicoque mal retapée.
Le trappeur, les mains souffreteuses, vit l’arbre. Sa maison. L’arbre. Sa maison. La rencontre entre les deux. D’abord, il ne dit rien. Puis ses lèvres tremblèrent, ses épaules secouées de petits soubresauts. Une première larme coula lentement, comme à regret, suivie par d’autres qui roulèrent en silence le long de ses joues sales.
Mais on le hélait : « Bon, on y va ? Et allez mettre un pantalon, c’est indécent ! »
Une histoire alambiquée 5
« Ben allez, entre, tourterelle, quoi. »
Judith pesta : « Gnemini, bloubeuleu fleu greugneu graaaaa ! »
– Ah oui, c’est vrai, tu es attachée. Allez, debout la chouette ! » dit-il en levant Judith.
« Aaaaaaaah ! » répondit-elle en posant les pieds sur le sol, puis en sautillant benoîtement. Oui, l’entorse. Et boum, par terre. « Ah, pardon. Je ne savais pas que tu étais en porcelaine. – Gneumeugnan, flagrala ! »
M. de la brute la mit à l’intérieur de sa… non, vraiment, j’ai pas le vocabulaire. Il la mit à l’intérieur, ferma la porte et la détacha. Judith avait très, très très envie de faire étalage de ses connaissances encyclopédiques en ornithologie, mais elle se retint de l’affubler d’une farandole bien sentie de noms d’oiseaux. Elle resta coite.
« Bon, ben puisque tu ne racontes pas grand-chose, j’ai faim, fais-nous à manger, mon écureuil blessé. »
S’il y a une partie de l’anatomie de Judith qu’elle entraîne par beaucoup d’activité, c’est bien sa cervelle. Pas forcément d’une activité pertinente, mais à tout le moins débordante. C’est toujours ça de pris. Donc en cet instant, Judith faisait tourner ses méninges à fond la caisse. Un trappeur. Qui faisait des travaux chez lui. Et qui voulait manger. N’importe quoi, apparemment. C’est parti. « Ca fait combien de temps que l’ours n’a pas mangé de pain ? »
Sentant confusément qu’on s’adressait à lui, le trappeur ouvrit de grands yeux qui scintillèrent : « Du … pain. Du pain. » C’est quand même autre chose que de la viande faisandée et des racines terreuses. « Ca fait… on va faire du pain ? » On sentait dans sa voix qu’il était pris par l’émotion. Cette grande brute perdue pour la civilisation n’avait probablement pas eu un aliment correctement cuit depuis des années.
– Oui. Un truc un peu civilisé. C’est parti. Farine, if you plize »
Et l’ogre se retourna pour farfouiller dans sa hut.. dans son foutoi… Dans son bazar. Judith profita qu’il avait le dos tourné pour relever le loquet de la porte. Première étape.
La brute trouva ce qu’il cherchait. Il tendit à sa captive une vanneri… un… récipient ? plein d’une poudre blanchâtre. Judith y jeta un oeil circonspect.
« Farine ?
– Farine.
– Bon, on va commencer par la rendre comestible. Passoire ?
– Passoire. »
Judith passa la farine. Elle se retrouva avec un tas de farine et un monticule de chiures et de cadavres de mites. « Beuah. Je vais jeter ça. » Elle prit la jatt… le truc, là, plein de farine à peu près propre, et franchit la porte. Non, elle ne se mit pas à courir. Elle a une entorse et le gaillard court vite. Non. Elle jeta prestement la farine et la remplaça par la poudre blanche qu’elle avait vu précédemment. Et elle balança aussi les cadavres avec une grimace de dégoût. Deuxième étape.
Puis elle rentra. Enfin, elle rentra surtout dans le bide de la brute, qui avait imaginé que sa proie avait pris la poudre d’escampette et s’était élancé pour lui courir après. Et non, mon grand, elle n’a pas pris cette poudre-là. Il se trouvèrent donc tous deux les fesses à terre : « Mais fais gaffe, tudieu, j’ai failli renverser. T’imagine j’aurai porté de l’eau ? On serait bien, tiens. Allez, aide-moi. Mets-toi là. Plonge tes mains là-dedans, je vais mettre de l’eau, il faut que tu pétrisses.
– Du pain…
– Oui, enfin… Ca va être super. Avec un peu d’eau, ça va être chaud chaud chaud !
– On ne met pas de sel ?
– Hein ? Non, y’a pas besoin d’une solution ioniq… Aaaaaah, du sel ! Si si si, du sel ! Excellente idée. Du sel. Il est ?
– Sur l’étagère.
– La quoi ?
– La planchette au-dessus de ta tête.
– Voilà. Une bonne dose de bon sel, dit-elle en vidant le pot allègrement.
– Y’en a pas trop ?
– Non non, au pire on en retirera. Allez, tu es prêt ? Je verse l’eau.
– Tiens, c’est marrant, ça fait des bulles.
– Oui, hein, c’est rigolo. C’est l’air de la poudre qui s’en va au travers de l’eau. Pétris, pétris.
– Dis donc, c’est tout doux.
– Oui, c’est l’hydratation du carbonate de…
– Dis donc, c’est moi ou ça chauffe ?
– Oui, c’est normal, c’est la levure qui travaille.
– La levure ? Mais on n’a pas mis de aaaaaaaah ! Ca brûûûûle ! »
Et l’ours sortit les mains du mélange bouillonnant en criant. Elles étaient encore couvertes de chaux, et il les secoua pour s’en débarrasser. Judith s’abrita vite sous la table. L’ours hurlait. Et projetait des gouttes de chaux brûlante un peu partout, y compris sur son visage, qu’il voulu s’essuyer. Avec ses mains. Pleines de chaux, donc. Hurlements pires. Bruits de choses qui tombent. L’ours se débat, constatait Judith de sous la table.
Vous a-t-on déjà parlé de la praticité de l’eau courante ? Une invention formidable. Bien pratique quand, par exemple, on se brûle. Hop, sous l’eau courante le temps que ça se calme. Ou quand on a les mains pleines de saleté. Hop, sous l’eau courante et tout propre ! Formidable. C’est dommage d’avoir à aller chercher de l’eau à la rivière sous prétexte qu’on est un trappeur dans une cabane au fond des bois. Surtout quand on n’arrive pas à ouvrir la porte, vu que les mains brûlent.
Mais Judith, dans son infinie bonté, ouvrit cette fameuse porte. Et la lui claqua au nez pour s’enfuir en boitillant.
Libre. Judith était libre ! Elle prit une profonde inspiration. Avec les occupations qu’elle lui prévoyait, quand son ravisseur aura le temps de s’occuper d’elle, elle sera déjà loin ! Chez elle, même ! Plus qu’à rentrer à la maison. Il suffit d’aller par là. Enfin, je crois que c’est par là. Il faut monter la pente ou la descendre ? La prendre en travers ? Tous ces arbres, vraiment, ça bouche l’horizon. Personne ne fait donc l’entretien, dans cette forêt ? Au bout d’un moment, Judith s’arrêta un instant : « Ce paysage me dit quelque chose… Je ne dois plus être loin ». Et de plus très loin en plus très loin, de scène qui lui disaient quelque chose en lieux qu’elle trouvait familiers, de plus en plus familiers, le jour déclina, et la nuit chut mollement sur la forêt indifférente.
« Jean-foutre de rapiat d’apothicaire de bar-tabac ! Je te jure que si je retrouve cet empaffé de chemin, je te ferai regretter ce que tu m’as fait jusqu’à ce que tu aies fini de griller au fond d’un creuset qui colle au fond. »
Et désespérée, Judith se laissa choir le long du mur. Le long du mur. Le long du mur ? Attends… Ca veut dire que j’ai réussi à sortir de… Mais… Une goutte de sueur glacée lui courut le long du dos, d’ici à là, voir figure 2. Ce tas de poudre blanche abandonné au sol. Ce vantail branlant. Ce toit trop bas. Oh non. Dis-moi pas que c’est pas vrai. Sa respiration se fit haletante. Non. Non non non non non, c’est pas possible !
Hélas si. Après avoir tourné des heures dans cette forêt, Judith avait réussi à s’arrêter pile devant la masure du trappeur dont elle venait de s’échapper. Elle eut un sanglot. Elle prit une grande bouffée de cet air plein de liberté, et se résolu à entrer. Elle s’attendait à trouver un bête furieuse, rouge de colère et de rage. Elle trouva un animal blessé, pathétique et défait.
« J’ai faim, dit-elle.
– J’ai mal, lui répondit-on.
– Aussi.
– Aussi.
– On mange quoi ?
– Tu n’as jamais ne serait-ce que cuit un oeuf ?
– Non. »
Il montra ses mains. Elles étaient maladroitement empaquetées dans des chiffons crasseux.
« Oh. Pour les rincer, ça s’est passé…
– Pipi.
– Oui. Effectivement. Et pour ouvrir le pantalon, tu as… »
La brute était cul nu, tant ses chausses étaient trouées.
« Oui, ça brûle aussi le tissu, hein ? Touché-brûlé. Et pour la figure ?
– Gros pipi.
– Je vois. Et donc, avec tes gants de boxe, là, c’est pas pratique, c’est ça ? Du coup, au menu c’est ? »
D’un coup de menton, il désigna le sol.
« Je ne comprends pas.
– Spécialité du jour.
– Oh. Intéressant. C’est quoi ?
– Des cailloux à la sauce terre.
– Excellent. Et bien, après cette bombance, mon cher hôte, je vais prendre mes quartiers. Bonne nuit ! »
Et, trop loin de cette touchante scène de retrouvailles pour s’en sentir concernés, les oiseaux, scolopendres et autres cloportes entendirent un « aaaaaaaaaah ! Mais ça fait mal ! » suivi d’un « boum » et d’une cavalcade. Remontons la rivière pour retrouver la source de cette gaie symphonie : Hyacinthe qui était en grande négociation avec un cochon. Oui, le sanglier avait choisi les boules glacées plutôt que le fromage de pieds, ce qui avait réveillé Hyacinthe, qui s’était mis à hurler qu’on lui bouffait les bijoux de famille, ce qui avait fait peur au sanglier, qui était donc parti en courant tout droit, c’est à dire pile sur la tête de Hyacinthe, qu’il avait donc abondamment piétinée et replongée dans la fange du ruisseau.
Romantisme et mycoses 4
Ils se rencontrent au mois d’janvier
Car une nouvelle année commence
Mais depuis des éternités
L’a pas tellement changée, Romance
Passaient les jours et les semaines,
Les deux pendus au téléphone,
En visioconf, c’est de la bonne
Moi, sur ce coup-là, j’tiens la chandelle…
Enfin, la lampe torche. Mais pas pour longtemps, on allait avoir besoin de moi. On allait solliciter ma grande lucidité et mon immense clairvoyance. Ainsi, vint ce jour :
Elle : « Je serai à Paris la semaine prochaine.
Lui : – Non ? Vraiment ? Formidable ! »
Moi : j’étais sur les sites « comment détecter un brouteur ».
Elle : « J’ai un souci, je ne sais pas si je vais pouvoir venir.
Lui :- Ah mince, de quoi s’agit-il ? »
Moi : Au dernier moment, le brouteur prétextera un problème.
Elle : « Ma carte bancaire n’est pas passée pour l’hôtel.
Lui : – On peut essayer avec la mienne ? »
Moi : Le brouteur essaiera de vous faire avancer les frais.
Elle : « Non, je ne veux pas que tu paies. C’est mon voyage, mon problème.
Lui : – Écoute, ici j’ai une chambre vide. Dans le pire des cas pour toi, tu ne trouves pas d’hôtel tout de suite et tu viens dormir là. Dans le meilleur des cas pour moi, tu ne prends pas d’hôtel du tout et chez moi devient ta base avancée pour tes vacances parisiennes. »
Moi : Le brouteur essaiera de vous faire avancer les frais.
Elle : « Non non, je préfère l’hôtel.
Lui : – Je comprends. Mais tu as prévu ce voyage depuis longtemps quand même, tu es déjà en Turquie, tu ne vas pas faire demi-tour si près du but ? »
Moi : Le brouteur prétextera un problème.
Elle : « J’arrive par le train de 19h17, gare de Lyon.
Lui : – Juste pour vérifier parce qu’en langue étrangère on peut se perdre. La gare de Lyon, de Paris ? On est d’accord ? Pas la gare de Lyon de Lyon ?
Elle : – Paris. Comment j’arriverai chez toi ?
Lui : – Je viendrai te chercher. »
Toute la journée. Toute la journée il avait les yeux rivés sur le téléphone. Et à 18h00, il est parti se changer. Il s’est fait propre, cette andouille, il s’est coiffé, il a choisi une pelure propre, et ce sous-doué est parti.
Il a pris le tram, le RER, le métro, et ce n’est qu’à la gare en voulant vérifier l’horaire de train, qu’il s’est rendu compte de sa stupidité. Il avait changé de pantalon. Le téléphone était resté dans l’ancien.
Il a été beau joueur. Vu qu’avant les téléphones cellulaires, les gens arrivaient à se rejoindre dans une gare, il a piqué une feuille à un étudiant et un stylo à un guichet, et il a écrit son nom, son nom à elle, son nom qu’il avait prononcé tant de fois ! Mais qui s’écrit en cyrillique. Déjà qu’il a du mal à déchiffrer cet alphabet-là, alors pour l’écrire, tintin !
Il s’est posté comme un chauffeur de taxi devant la voie. Le train n’arrivait pas. Le stress était fort. Le train est arrivé. Les voyageurs sont descendus. Il ne la voyait pas. Le stress montait. Il n’y avait plus de voyageur. Elle n’était pas là. Le stress était au plus haut. Il s’imaginait tout et n’importe quoi. Impossible de la joindre, forcément. Il l’imaginait paniquée quelque part dans un pays hostile, abandonnée. Putain d’étourderie. Il se mit à courir dans la gare. Il voulait appeler quelqu’un : un chef de gare, un guichetier, n’importe ! Foutue automatisation, où est l’humain, bordel ! Y’a personne dans c’te gare ?
Et il reprit contrôle de lui -même. Et avant de repartir chercher son téléphone, il retourna sur le quai. Et tout au bout du train, là-bas, au loin, il vit une petite silhouette descendre. Son cœur ne fit qu’un bond et il se remit à courir, mais cette fois en riant, en riant ! C’était elle ? Oui, ça ne pouvait être qu’elle. Ce pas-là. Ce manteau-là. Il bondissait. Il dansait. Le quai semblait s’étirer sous ses pieds, comme un rêve où on n’avance pas. Et il l’arracha du sol dans un tourbillon de joie et d’émotion. C’était réel. C’était irréel. C’était elle.
Moi je dis : probablement un scammer.