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  • On parle de qui, déjà ?

    Il Repleut Illico.

    Nous Avons Illuminé des Restes Inachevés de Nuits Amoureuses. Il Repleut.

    Intelligemment, Nous Allons Intensément Rebâtir une Intéressante et Nouvelle Aventure Iconoclaste. Reste Ici, N’Avance et Installe Réellement l’Indicible : Notre Amour.

    Ils Renaissent : Ils Nous Avaient Interdit, ces Roublards, d’Itérer à Nouveau – une Autre Incongruité, de Rire Innocemment de Nos Accès d’Impossibles Réflexions. Il Nous Arrive d’Y Résister, Ingénus et Neutres.

    Autre Injonction : Rentrer et Y Noyer l’Amourette. car Il Reste Infiniment de Nouveaux Anges à Inventer, à Rêver. Inconnus, Nous Avançons dans l’Immense Réalité Incandescente de ce Nouvel Amour.

    Il Repleut Incontinent.

    N’Allons Incanter Rois, Infants, Nonces ou Ambassadeurs. Il Reste Ici Nous, Amour.

    Incarnés, Réifiés, Il Nous Appartient d’Insister sur le Retour Intemporel d’un Nubile Aimé.

    Tout Ordre Naît, Meurt. l’Amour Reste Invaincu.

    Les articles, les prépositions et les conjonctions ne comptent pas dans la contrainte, qui est que l’initiale de chaque mot épèle avec entêtement ce qui occupe mon cœur. Et I=Y, car ça se prononce pareil.
    Bon. J’ai signé, aussi.

  • Sans toi

    Je me pose sous le dôme de houx, seul.
    Je soupe de deux œufs et de thé.
    Cette touche de sel m’emmêle et m’empeste.
    Où es-tu ?
    Je me lève. Seul. Ce « seul » m’étouffe.
    Hé ! Qu’est-ce que c’est que tout ce tohu-bohu ?
    C’est cette péteuse : elle épèle le mot « Seule ». Elle l’est et le veut.
    Je m’émeus : Comme tu es belle !
    Tes cheveux, tes joues,
    tout ce que tu es m’est volé.
    Qu’est-ce que je te voue ?
    Tout geste, toute touche, m’est ôté.
    Même le velux est pété.
    Gelé, dégoûté, je me couche seul.
    J’eus le seum.
    Je te veux.

    Car ce qui manquait dans ces mots, c’était toi, Iryna.

  • L’enchantisseur 8

    Il avait été jugé trop dangereux de laisser Gaëtan travailler en ville. Primo parce que l’odeur était pestilentielle. Deuxio parce que l’aubergiste se ferait un plaisir de décrire aux gendarmes l’individu qui faisait intervenir des milices privées jusque dans sa chambre, avec une dame assassinée de surcroît. Hors de question de détruire toutes les vitres de toutes les auberges de la ville, il fallait trouver autre chose. Tercio, la municipalité appréciait assez peu qu’on découpât certain concitoyen traînant près des ateliers communaux.

    Jean l’avait donc installé dans une maison forestière, abandonnée depuis la dernière coupe franche. La forêt n’avait pas encore assez repoussé pour être exploitable, donc la maison était abandonnée. Il avait récupéré le tissu détecteur de mensonge et n’avait plus trop l’usage de son enchanteur.

    Lequel était donc coupé du monde, à errer dans une forêt asthmatique.

    Le jour de la présentation du budget arrivait au rythme effréné d’une journée toutes les vingt-quatre heures. La confrérie agricole de Guibole avait pris à sa charge les divers faux-frais inhérents à ce type d’événement, et subséquemment, fournissait les pupitres. Chaque parti avait enregistré ses orateurs. Ainsi, le père Hipulpon potassait sa rhétorique. Jean était en charge de la sécurité. Le comptable des charcutiers qui avait vérifié la moralité de Gaëtan à l’auberge était curieusement présent. C’est normal. C’est le rapporteur du budget, en vrai.

    Gaëtan, loin de cette agitation, se méfiait de tout, y compris des oiseaux. Surtout des oiseaux. Il les suspectait de rapporter ses moindres faits et gestes à Jean et Hipulpon, selon un complexe schéma de couleurs et de motifs de plumage. Bon, en vrai il n’y croyait pas trop, mais il s’entraînait à trouver les signes de danger.

    Et puis, un matin, il assista médusé à l’envol du pollen des érables dégravités. Cet arbre, somme toute banal, aux fruits astringents, aux feuilles fragiles et au bois putrescible, se distinguait par sa méthode de reproduction. Au lieu de s’en remettre au vent pour disperser ses gamètes, ou aux abeilles, ou à je ne sais quel intermédiaire décérébré, cet arbre avait décidé de prendre un peu les choses en main. Et, plongeant dans la source de magie de ce monde, produisait de longs filaments auxquels étaient attaché son pollen. Ces filaments subissaient la gravité dans le sens inverse. En quelque sorte, ils avaient un poids négatif. Le filament se détachait alors de l’arbre à maturité pour porter son gamète jusqu’à l’âme soeur, souvent plantée à des kilomètres de là. Laquelle, pour finir le cycle reproductif, avait la responsabilité de sauver de la chute infinie les gamètes viriles : l’ovule de l’érable dégravité avait donc deux étages. Le premier, moteur, était un filament dégravitant compacté en un ressort puissant. Le second était l’ovule en lui-même, pourvu de parachutes savamment pliés. L’arbre femelle (en fait dioïque, mais peu importe) orientait ses fleurs à angle droit du vent dominant, puis tirait ses ovules en espérant attraper, lors du déploiement des parachutes ovariens, quelque gamète moins écervelé que les autres. Le spectacle de l’envol de ces filaments duveteux était donc un ravissement de l’âme, et pour les cerfs, le début de la période de fornication.

    Le reste du temps, disons-le crûment, Gaëtan s’emmerdait sec. Et oisiveté étant mère de tous les vices, devant le spectacle quotidiennement renouvelé de l’envol du pollen, germa dans l’esprit du tisserand une nouvelle idée idiote : comme il n’avait rien de mieux à faire, il se mit en devoir de tisser cette matière.

    Ce fut ardu. D’abord, essayez de récolter des boules de poils qui tombent vers le haut. C’est toute votre logique à inverser. Il avait mis des paniers à l’envers qui, une fois remplis, cheyaient mollement jusqu’au plafond. Il devait les récupérer avec une gaffe. Ensuite, il lui fallait un métier qui s’utilise en sens inverse. Pas tête-bêche, mais depuis le bas vers le haut. Alors que le métier tombe. Un bazar, vous n’imaginez pas.

    A Rotule, le père Hipulpon ne s’emmerdait pas sec au point de filer de la laine. Il ne faisait pas non plus que de la théologie. Il avait appris par ses réseaux que la confrérie agricole, qui était contre la guerre et qui avait certainement des intérêts dans le trafic de stupéfiants, disposait d’un artefact dangereux, fabriqué par un sorcier fou. Le pourquoi du quoi du comment était encore nébuleux, mais Rotule était une ville civilisée, et la sorcellerie y était formellement interdite. Personne n’avait vraiment conscience de ce qu’était un sorcier, mais leur pratique était, eu égard aux bonnes moeurs, interdite de principio. C’est pas parce qu’aucun cas de sorcellerie n’avait jamais été déclaré qu’on allait passer pour des sauvages en ne l’interdisant pas. Non mais. Foin de mauvais oeil chez les vrais croyants. Adoncques, en tant que garant moral de cette communauté, le prêtre avait cherché le sorcier renégat, et ne le trouvant pas, l’avait copieusement sermonné, maudit et excommunié. Il avait déchaîné sur lui tout son répertoire de magie blanche que personne n’avait jamais vu fonctionner, mais « Il vaut mieux pomper d’arrache-pied, même s’il ne se passe rien, que risquer qu’il se passe quelque chose de pire en attendant que ça se passe. » (GaBuZo, v132-135). Heureusement qu’il était prêtre de la vraie foi, sinon il se serait fait incendier pour sorcellerie.

    Mais enfin, Hipulpon avait appris que l’horrible nécromant maudit avait fini par se bannir tout seul. Fort bien. Qu’il aille rôtir en enfer. Toutefois et plus par amour des hommes que par doute doctrinal, il avait fait mander un expert en ingénierie civile, militaire et exorcisme à qui il avait confié la tâche de trouver cet artefact et de le désactiver, voire de le détruire.

    Dans le domaine dit de Boifleury, la première fois que Gaëtan essaya le pantalon de dégravité, ce fut un drame. Déjà pour l’enfiler, c’était pas une partie de plaisir : il dut le descendre, et comme l’étoffe en était quand même lourde – pardon, anti-lourde, cela nécessita un treuil. Ensuite, il fallut, en substance, l’enfiler les jambes en l’air. Puis le libérer du treuil. Aussitôt, le pantalon le tira violemment vers le plafond, mais n’ayant ni gouverne ni dérive, chavira à mi-parcours, vidant l’enchanteur et le laissant sur le carreau froid, endolori et en caleçon.

    Tandis que son volage époux faisait tomber son froc, ou le contraire, Marine, elle, reçut la visite de la gendarmerie : « Madame, il faut qu’on vous dise que votre mari ne se porte pas très bien. Il aurait apparemment subi deux tentatives de meurtre. Il est actuellement sous protection renforcée, je ne peux malheureusement pas vous dire où il se trouve réellement, mais il est en sécurité. » L’agent n’entendit pas Marine siffler entre ses dents : « incapables ! », parce que derrière lui, ses adjoints discutaillaient sec : « Et par ces motifs, nous démontrons l’impossibilité d’avoir un système logique permettant d’éviter les propositions indécidables. Je l’ai appelé : le théorème d’incomplétude. Au terme de cette étude, il est donc possible à un suspect de donner des aveux qui feraient réagir Mouf-Mouf de manière non-déterministe. Aussi nous préconisons de recouper les éléments Mouf-Mouffiens avec d’autres sources d’information pour limiter le risque d’erreur judiciaire qui, corollairement, existe forcément.

    – Tu viens de tuer le ministère de la justice, là…

    – Non… Tu crois ?

    – Ben, si tu déduis du théorème de Gödel l’indécidabilité des cas judiciaires, forcément…

    – Mais je ne faisais que des maths ! ? » Marine se frotta les mains : « Et du coup, je suis considérée veuve ou pas ? »

    Gaëtan progressait moins vite que les enquêteurs. Empêtré dans de la filasse dégravitante, son esprit était aussi embrouillé que son atelier. Il avait alors appliqué un raisonnement par analogie : quoique la fibre de dégravité ne fasse pas bouger l’aiguille du galvatruc, il s’était quand même fabriqué un petit tube contenant divers disques de métal séparés par du tissu saturé d’eau salée : le même que celui qu’on utilise pour vérifier le fonctionnement du galvatruc. Moi j’appelle ça une pile Volta, mais Gaëtan n’ayant pas l’heur de connaître ce physicien, il appelait son empilement une étincepile, parce que :
    1. c’est une pile de trucs.
    2. ça peut faire des étincelles.
    C’est mignon, étincepile, comme nom, non ? Quand il l’appliquait sur la toile de dégravité, la propriété magique disparaissait, ce qui était quand même pratique pour la manipuler. Et était quand même une sécurité en extérieur.

    Au Chalet Bourbon, siège du gouvernement de Rotule, la présentation du budget se passa aussi sereinement que possible. C’est à dire que bien que prévenus que le pupitre changerait de couleur en cas de mensonge de l’orateur, les différents partis s’invectivaient en dépit du bon sens. Le prêtre Hipulpon, toutefois, eut à parler à la tribune. Il avait blêmi quand il avait appris le fonctionnement de ce maudit pupitre, avait invoqué des points de droit pour le supprimer, avait hurlé à l’atteinte à la liberté d’expression. Mais quelques heures plus tard, c’est apparemment calme, quoi que tremblotant qu’il était monté à l’échafaud… au nid-de-pie… à la chambre de Raiponce… Au ? Perchoir ? D’accord, si vous voulez, au perchoir. Toutefois, avant de commencer, Hipulpon prit la précaution de déposer un poisson – un des symboles de sa religion au pied du pupitre. Bon, c’était assez cruel de poser un poisson vivant au pied d’un pupitre, et pourquoi diable avoir choisi une anguille électrique ? Mais le fait est que le pupitre est resté blanc pendant toute son allocution, malgré quelques contre-vérités flagrantes. Oui, on est censés appeler ça des mensonges, mais c’est un vilain mot. Et ma foi, si un mensonge passe l’épreuve du détecteur de mensonge, ce n’en est plus un, non ? Ce n’est plus qu’une contre-vérité ?

    La guerre fut votée.

    Jean alla demander des explications à Gaëtan.

    Hipulpon alla féliciter Judith.

  • L’enchantisseur 7

    Il était sûr qu’Hipulpon serait fier de lui. Il avait trouvé la cache de l’Enchanteur, cet être impie qui manipulait les forces démoniaques. De la porte ouverte de l’atelier, il pouvait voir les tentacules pendre mollement hors des caisses puantes. Sur un pupitre, des rangées d’araignées suintaient l’or philosophal, aussitôt récupéré par une machine démoniaque faite de roues, de cardans dégouttant d’humeurs ichtieuses, de poulies grinçantes et de courroies probablement taillées dans le cuir de quelque bête honnie. On disait en ville qu’il nourrissait ses araignées de son propre sang. On lui avait décrit le Maître Arachnide comme livide, anémié, pâle comme un spectre. Et en effet, au milieu de ce fatras fétide, le sorcier était là, penché à quelque ouvrage maudit.

    Le spadassin réfléchissait. Il avait réussi à arriver jusqu’ici malgré les gardes. A force de ruse, de contorsions, de tours de force, il avait déjoué la sécurité. Toutes ses forces tendues vers son ultime but, il avait déjà passé une nuit enfermé dans les locaux du port, tapis dans l’obscurité et dans un chargement d’épais tissus molletonnés et absorbants. Lesquels avaient failli le détendre suffisamment pour qu’il s’endorme et rate sa mission eschatologique. On était passé à ça de la catastrophe évangélique à cause de matelas. Bref. Il avait vu passer l’équipe de nettoyage, avait vu les changements de tour de garde, s’était glissé, furtif, de zone d’ombre en zone d’ombre, et maintenant il était arrivé, au seuil de l’antre obscène du démon. Il n’aurait probablement droit qu’à un seul coup. Un coup de dague et le monde serait débarrassé de l’abomination enchanteresse. Hipulpon le pardonnerait alors de ses péchés, et il retrouverait l’honneur de sa famille et sa paillasse moisie. Il ferma les yeux et sentit à nouveau la caresse sensuelle de la toile Rénale, douce et tendre, dans laquelle il avait passé la nuit… Non non non. La paillasse moisie. Là est la vérité.

    L’homme bondit.

    Et il tomba dans un cri. Le démon, vif, se retourna et vit le vengeur. Un instant leurs regards se croisèrent : le voleur vit l’enchanteur dans sa longue robe à capuche dorée. L’enchanteur vit le voleur par terre, se tenant le bras. La dague, qui devait être sacrificielle, gisait au sol, le destin brisé. À côté, verticalement, un fil plus fin qu’un cheveu courait littéralement en travers de la porte, actionné par une roue reliée à un métier. Alors, en vérité, l’Honnie main du diable eut une expression d’effroi, tellement humaine. Brutalement,il se précipita vers le voleur. Le malandrin se sut condamné. Il ferma les yeux pour ne pas voir les horreurs sacrilèges que le mage allait invoquer pour l’achever dans des souffrances infernales. Et alors, les mots anciens du sortilège démoniaque sortirent de la bouche de l’Enchanteur, tels qu’ils avaient été écrits dans le grimoire des savoirs interdits : « Bon sang, je savais que ça marcherait assez bien, mais pas tant que ça ! » Et il s’accroupit, délicat et prévenant, pour examiner la plaie de l’assaillant : elle était profonde, certes, mais nette. Perdu pour perdu, celui-ci exposa ses motifs : « Je suis venu faire… Rââh… justice, infâme sorcier ! » Gaëtan, un instant surpris, regarda prestement derrière lui pour se garder de cet individu au si sinistre épithète. Son assassin le corrigea illico : « Mais non, c’est toi le malévole magicien ! » Perplexe, Gaëtan écarquilla les yeux. Mais l’heure n’était pas aux explications : la blessure était sérieuse, aussi il s’en fut quérir quelque chiffe pour bander sa victime. Non, son agresseur. Non, sa victime. Sa… Hé, ça va, c’est pas facile aussi.

    Il faut dire que, de fil en aiguille, la situation avait un peu évolué hors du contrôle de l’infortuné drapier.

    D’abord, il était tisserand, pas tanneur. Il s’était retrouvé à tondre deux cents carcasses de moufettes à la fraîcheur relative, et à devoir extraire les chromatophores de cinquante kilos de pieuvres en début de décomposition. Tant et si bien que les employés chargés de sa sécurité avaient fui l’atelier jusqu’au bistrot le plus proche, sous le principe d’airain que : « Déso, hein, mais c’est pas humain de puer à ce point-là. On a signé pour se faire taper dessus, peut-être, mais y’a des limites à ce qu’on peut supporter. » Et pour Gaëtan, tout ce boulot, cette odeur insupportable, entamait ses nerfs déjà pas très solides. Tout ça pour une tenture, franchement. C’est se donner du mal pour rien.

    Parce qu’il n’en avait pas encore assez à faire, il s’était aussi tissé une pèlerine avec les délicats fils des araignées dorées qui vivaient dans son atelier. Oui, ben comprenez, aussi : quatorze heures par jour sans âme avec qui échanger, et les seules personnes aux environs étant des dockers et des barbouzes surgavées de cervoise avariée. Les araignées sont tout à fait sympas dans ces circonstances, surtout qu’elles exercent le même métier que notre héros : une mini corporation dans les coins sombres de l’atelier. Et après on s’étonne qu’on ourdisse de sombres complots, alors qu’on ne fait simplement qu’ourdir du poil de moufette dans une sombre masure.Toujours est-il qu’à force de confrérie, Gaëtan s’était rendu compte que le fil que ces araignées excrétaient avait d’intéressantes propriétés : premièrement il était extrêmement solide, et deuxièmement, Gaëtan s’était aperçu que quand elles avaient ingurgité son sang, la soie n’était visible que de lui.

    Bon. D’accord, il planquait maintenant sur lui une sangsue médicinale, d’accord. Mais c’est pour donner quelque confiserie à ses petites protégées, n’allez pas voir le mal partout.

    Et pour ne rien gâter, une tresse de cette soie invisible tendue sur un cadre pouvait servir de scie ! Gaëtan avait ainsi découpé des chevilles utiles à l’ajustement de son métier à cadres. Il avait donc fait de longues tresses avec la soie invisible. Et un vêtement avec de la soie visible. Parce que.
    Parce que la classe, zut à la fin, quoi.

    Bon.
    En réalité, il avait très très peur de son employeur.

    Au vu des qualités de la soie arachnéenne et de sa résistance, il avait simplement, par cette manœuvre, tenté de se confectionner une maigre protection contre une tentative d’attentat à sa personne.

    Quand il rentrait à l’auberge, il était maculé de sang, hagard, épuisé. Toujours il apercevait, dans l’ombre d’un porche, une silhouette qui lui collait aux talons. Toujours suivi, jamais vraiment seul. Il avait fort maigri depuis son arrivée à Rotule, et l’air vicié de l’atelier ne lui avait pas particulièrement réussi, si bien que la capuche de son nouvel habit doré laissait toujours son visage dans l’ombre. Mais on voyait luire ses yeux rouges et cernés, inquiets d’un monde dont il était le jouet.

    Et ce soir-là, après être réchappé de sa tentative d’assassinat, alors que les ombres sur son chemin paraissaient plus nombreuses, alors qu’enfin il se laissait glisser contre l’huis de sa chambre, il avisa quelque chose d’inhabituel. Etait-ce la mèche de la lampe à huile qui vivait sa dernière heure ? Une fenêtre mal fermée ? L’eau pour sa toilette était-elle croupie ? Il lui fallut beaucoup de temps pour mettre enfin le doigt sur ce qui clochait :

    Sur sa couche était une femme.

    Gaëtan tenta d’articuler une excuse, et sortit précipitamment. Dans le couloir, son cerveau fatigué se mit en branle : il ne s’était encore jamais trompé de chambre. Il avait bien ouvert avec sa clef, qui n’est pas le passe-partout. Il avait reconnu, jeté négligemment sur une chaise, le pantalon morpionneux qu’il portait à son arrivée ici. Il prit son courage et la porte à deux mains, et entra à nouveau : « Excusez-moi, madame, mais il me semble qu’il y a eu une erreur de cham… »

    La dame était nue.

    Gaëtan détourna vivement le regard.

    « Vous êtes séparé de votre femme depuis déjà longtemps, je crois ? »

    La voix était suave, chaude et envoûtante. Elle l’attendait, lui. Elle avait brûlé de l’encens, et l’odeur atteignit Gaëtan avec force. Il se sentit pousser un désir indicible, un besoin qui s’était tu depuis trois semaines qu’il échappait à la mort. Il tourna lentement la tête.

    Wopopop.

    Elle avait étalé sa chevelure rousse comme une mer sur le drap, auréolant sa tête d’un nimbe cuivré. Son sourire étincelant était rehaussé d’une foule de taches de son disséminées sur sa peau. Ses mains n’étaient pas encore calleuses du travail manuel, et son corps exhalait la souplesse féline.

    Gaëtan béait.

    Hélas, avant même que sa conscience lui hurle de fuir, il était auprès d’elle. L’instinct qui naquit quand deux créatures se firent femelle et mâle court-circuita la lente intelligence cérébrale pour répondre à l’appel des temps immémoriaux : stupide, hagard, il était déjà au pied du lit. Elle lui prit la main et l’embrassa. Il était perdu, il était fou : il se joignit à elle. Et pour bien jouir de l’instant, pour bien sentir la vie passer de l’un à l’autre, il fit ce qu’il s’était juré ne pas faire : il retira son arachnéenne cape enchantée pour s’entrelacer corps contre corps. Ils burent à leurs propres lèvres, se donnèrent corps et âme jusqu’à mêler dans une seule effluve le musc et la tannerie.

    Mais au moment ultime, dans un vacarme de verre brisé, la vitre vola en éclats, et la belle fut figée dans son plaisir. Gaëtan la vit soudain, avec horreur, le crâne défoncé par un carreau d’arbalète. Il vit ses mains éclaboussées de sang et de cervelle. Pris d’effroi, il se redressa. Aussitôt il entendit des coups à sa porte. Les ombres qu’il voyait partout passaient à l’action. Paniqué, il renfila son habit de soie d’araignée, attrapa son bonnet et se prépara à l’affrontement.

    La porte céda bien trop facilement. Trois sicaires déboulèrent dans la chambre. Ils prirent position, un genou en terre, l’arbalète menaçante : « La gueuze est refroidie, c’est bon. Où est notre client ? »

    Gaëtan eut un soupir de tristesse d’entendre la femme qu’il venait à peine de connaître être déclarée « gueuze refroidie ». La soldatesque continuait : « Il doit être planqué sous le lit, c’te pleutre-là. Tout dans le costume, rien dans le slibard ! »

    Et effectivement, Gaëtan était caché sous le lit. Il était désespoir, choc et horreur. La lente intelligence qui l’avait perdu tout à l’heure se mit en devoir de le sauver. Il chercha de la ressource. Sa chambre était jonchée de tresses de soie arachnéenne. On ne pouvait pas faire un pas sans marcher sur un entrelacs de fils dorés que Gaëtan trouvait du plus bel effet, mais dont il espérait maintenant tirer profit : il en saisit deux bouts, priant pour qu’il appartiennent à peu près au même brin. Il tira d’un coup sec, et l’un des soldats hurla de douleur. Il s’affala au sol, tenant entre ses mains sa jambe au bout de laquelle manquait maintenant un pied, coupé par le fil que Gaëtan contrôlait. Aussitôt, les arbalètes claquèrent. Certains carreaux se fichèrent dans le bois du lit, faisant voler en éclats la faible protection de Gaëtan. « Stop ! Tas de moutons ! Qui vous a donné l’ordre de tirer ? Avez-vous vu votre cible ? Non ? Ben on ne tire pas tant qu’on n’a pas de cible, on vous apprend rien, en stage commando ? »

    Gaëtan reconnut la voix. C’était celle de Jean. De surprise, un dernier coup partit. Jean entendit la corde claquer, et sa gorge se noua. On ne survit pas à un carreau d’arbalète. Le lit opina en s’effondrant sur le cadavre de Gaëtan.

    Jean ne dit rien. Il restait stoïque, contemplant l’échec de sa stratégie. Il ne voulait pas la guerre. Il l’avait connue, il n’en voulait plus. Il avait utilisé toutes les idées, toutes les opportunités pour donner à son parti les armes pour éviter la guerre. C’est marrant, ça, donner des armes pour la paix.  Et tout ces efforts détruits parce qu’un guignol n’était pas foutu de virer son index d’une détente.

    « On a failli nous le tuer ce matin, on a failli nous le tuer ce soir… Finalement, on l’a tué nous-même. 
    – On est nerveux, chef. Déjà qu’on a merdé ce matin, on voulait se rattraper ce soir.
    – C’est raté. Portez le blessé à l’hôpital. »

    Les soldats aidèrent leur compagnon à rejoindre le reste de l’escouade. Mais de sous le lit sortit une voix d’outre-tombe : « Ca fait quand même bougrement mal ».

    Jean recommença à respirer. Il avança d’un pas, mais resta prudemment au seuil de la porte, juste devant le membre coupé qui témoignait que même nu, l’Enchanteur n’était pas inoffensif.

    Gaëtan grimaçait de douleur. Il avait senti sa pèlerine se durcir au contact du carreau, et le durcissement se propager sur une surface de plus en plus grande, répartissant ainsi la force de l’impact sur une plus grande zone. Oh, bien sûr, des fibres avaient cédé, mais lui était toujours en vie. C’est quand même formidable de découvrir qu’on tisse une matière avec des propriétés de fluide non-newtonien.

    Mais Jean annonça calmement : « C’est fini. Tu es en sécurité. Viens. On doit te changer d’adresse.
    – Nan. Je veux pas.
    – C’est nécessaire.
    – M’en fous.
    – Moi pas.
    – T’as tué mon amoureuse.
    – C’était pas ton amoureuse.
    – Si.
    – Non. Elle était là pour te tuer.
    – Nan.
    – Si. Regarde ton bonnet, il est blanc.
    – Je veux pas. Je m’en fous. Elle me donnait de l’amour.
    – Benêt, c’est pas de l’amour, c’est de la manipulation.
    – Va crever, laisse-moi rêver d’humanité dans votre monde de manigances.
    – Comme tu voudras. Vous six, sortez-le de là. Il n’y a plus de piège dans la chambre, allez-y »

    Les six gaillards entrèrent, soulevèrent le lit et attrapèrent Gaëtan chacun par un bras. Ah, le terrible Enchanteur était beau à voir en cet instant, crachant, jurant et battant frénétiquement l’air de ses petites jambes faiblardes. Jean lui prit son bonnet : « Est-ce que cette jeune femme était ici pour son seul plaisir ? » Le bonnet tourna bleu. « Tu vois, mon petit. On te sauve les miches. » Jean le lui rendit en le fourrant dans la poche de son prisonnier. Gaëtan hurla : « Elle m’aimait ! » Et personne ne le vit, mais le bonnet redevint blanc pendant qu’on enlevait le pauvre hère.

    A trois mille cent vingt sept encablures royales, sept pieds impériaux et deux pouces ducaux de là, Gaston Leplancher, adhérent depuis 43 ans, 25 mois et 71 jours à la confrérie agricole de Guibole, producteur respecté de fine de pêches de givre, bouilleur de cru selon la méthode des queues et têtes, ouvrit la porte de sa demeure à flanc de colline : « Bonjour monsieur, c’est la gendarmerie de Tarse. Dites, on a constaté un écart entre votre production déclarée et vos taxes d’accise. Il nous manquerait, d’après nos calculs, une barrique d’eau de vie de pêche de givre. Ça fait beaucoup, pour de la pêche de givre, une barrique d’écart, non ? »

    Gaston se décomposa. Derrière le gendarme, ses deux collègues, dont une femme fort marquée par la vérole, se chamaillaient : « Mais non ! Ta table de vérité est fausse ! De toute façon je t’ai démontré hier que tu pouvais toutes les reconstruire avec l’opérateur unaire et n’importe quel opérateur binaire pourvu qu’il ne soit pas l’opérateur constant !

    – Seconde classe Lepetit, la ferme ! Alors, monsieur Leplancher, pouvez-vous nous expliquer ? »

    Et M. Leplancher, terrorisé, les invita à entrer.