Catégorie : L’enchantisseur

  • L’enchantisseur 6

    « Monsieur le président, dans vos notes de frais, nous avons vu l’acquisition d’un tonneau entier d’alcool de pêche de givre triple distillation. Nous ne sommes pas en mesure de l’honorer. En effet, vous savez que nous fédérons dans notre confrérie les associations de tempérance. L’acquisition d’alcool est donc contraire aux valeurs que nous défendons. »

    Jean encaissa l’attaque calmement : « J’entends bien, madame le secrétaire. Et d’ailleurs, nous sommes tout à fait dans la ligne de manifestation de la vérité qui est la nôtre. Cette fourniture n’est pas destinée, bien évidemment, à mon usage personnel. C’est une matière première nécessaire à notre… » Jean eut un instant d’hésitation. Il renâclait à donner le nom de Gaëtan sans contrepartie. Il contourna : « À notre enchanteur pour nous fabriquer les pupitres magiques dont nous avions parlé.
    – C’était pas une tenture ? »
    L’intervention fut ignorée. Un individu bedonnant prit la parole :
    « À ce propos, êtes-vous certain de la pertinence de cette idée d’afficher ouvertement tous les mensonges proposés ?
    – Monsieur le trésorier, vous m’avez élu précisément pour mes compétences de réactivité et d’analyse de la situation. La bataille des pavots n’aurait pu être gagnée si je n’avais pas utilisé l’écluse pour inonder les positions de nos ennemis. »

    Jean se redressa. Il était fier de son astuce d’homme d’action, capable de saisir le petit détail qui transformerait une défaite cinglante en victoire éclatante.

    Mais personne n’avait bougé. Pas un cil n’avait battu. Habitué aux émotions patriotiques, Jean était parfois déstabilisé par la froideur mercantile.

    La secrétaire, une vieille dame au visage fripé par la graisse de baleine dont elle s’enduisait quotidiennement le visage, reprit :
    « Mon général, nous ne doutons pas de vos compétences. Nous ferons passer cette fourniture en frais de chantier, et le tonneau devra être sous verrou. L’enchanteur devra subir une vérification d’haleine à chaque fois qu’il aura besoin de s’en servir. La confrérie agricole se doit d’être irréprochable. »

    Très loin de là, un marin-pêcheur, père de famille, débarquait nuitamment quelques caisses odorantes sur la plage. Dans le sable, un autre homme s’étonnait de tant de discrétion pour décharger un banal bateau de pêche : « Mais pourquoi pas directement au port ?
    – Mais cht’iot père, t’sais pô qu’c’est interdit, la pêche à l’pieuv’ ? »

    Cht’iot père, dont la simple vue amenait l’adjectif « louche » à l’esprit, avoua son ignorance : « Non, je ne savais pas. Mais pourquoi le faire alors ?
    – Cht’iot père, tu sais combien ça fait, la caisse eud’ pieuv’, au marché noir ?
    – Non ?
    – Assez pour que c’que j’te fournis te fasse une petite retraite. Allez, déguerpis, et t’as intérêt à nous éviter la guerre, cht’iot père ! »

    Et cht’iot père, qui ressemblait quand même beaucoup à l’écrivain public, de charger péniblement les caisses de pieuvres sur sa carriole. Son employeur avait tenu à lui faire charger, au vu et au su de tous, les invendus de la criée du port, avant de l’expédier chercher la véritable raison de sa présence ici : les pieuvres mimétiques. Dans le froid de la nuit, alors que l’humidité faisait fi de sa capote, dans les effluves pestilentiels de sa cargaison, il songeait à son inconfortable existence. Il s’imaginait doubler son patron, et transformer sa marchandise de contrebande en bon argent frais, qui disposait en outre de l’immense avantage de comme chacun sait, ne pas avoir d’odeur. Hélas, il n’avait pas de réseau pour écouler son stock, qui serait sans valeur dans une semaine tout au plus. C’est sur ces réflexions qu’il arriva à un octroi…

    « Un satrape trappeur sachant trapper doit savoir trapper sans attraper sa trappe », marmonnait-il en relevant ses pièges. Il avait reçu une commande. Ces citadins n’avaient vraiment pas peur du ridicule. Il était méfiant des éléments de la confrérie qui restaient dans les villes. Ces confrères-là perdaient le sens des réalités. « Une commande, vraiment. N’importe quoi. On ne commande pas la nature. Et pourquoi pas des animaux qui n’existent pas, tant qu’on y est ? Enfin bref. Quand faut y aller, faut y aller. » Il avait pris bien soin de se couvrir le visage d’un linge mouillé, car il savait que son odorat serait mis à rude épreuve dans le relevé des pièges : deux cents moufettes à pied plat ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval. Et pour quoi faire ? Elles n’étaient pas considérées comme nuisibles, leur fourrure était assez moche, et leur glande anale était moins odorante que celle du putois coloré, bien plus commun.

    Gaëtan piergeait dans son atelier en attendant son matériel. Il avait peur de se faire assassiner par l’un ou l’autre parti, et il cherchait, très pratiquement, un moyen de se protéger. Tandis qu’il dépoussiérait le coin des ateliers municipaux que la confrérie avait apparemment réquisitionné, son balai se trouva enchevêtré dans des toiles d’araignées. Pourquoi son balai était-il retenu par quelques toiles arachnéennes ? Il se pencha. Les toiles étaient dorées et quand il voulut les toucher, il se coupa. Une petite araignée de l’espèce Mandibulus Aureus s’enfuit. Gaëtan, vif comme… comme un souffle de vent pas hyper pressé, captura l’animal dans sa main blessée. Il la porta près de son visage et l’observa. L’araignée lui rendit son regard. Deux fois en même temps. Puis elle alla vers le doigt ensanglanté. Aussitôt, elle sembla s’abreuver de la goutte de sang de la blessure, tandis qu’un fin fil doré suintait de son abdomen. Gaëtan roula des yeux fous et sourit d’un sourire en biais, de ces sourires aux yeux plissés qu’on n’aime pas voir chez quelqu’un, même si on l’aime bien…

    Au diocèse, le père Hipulpon travaillait son homélie. Il savait que le conseiller du satrape serait à la messe, et il cherchait le moyen de relier le texte sacré du jour avec les chamanes de Roucki. Ah, les chamanes de Roucki. Il ne leur en voulait pas en eux-même. Le peuple de Roucki était un peuple arriéré qui avait besoin de guides eux-mêmes illuminés. Qu’ils se défoncent mystiquement aux fleurs de cactus ne regardait certes qu’eux. Par contre, qu’ils exportent leur défonce par bateaux entiers chez ses ouailles, ça, ça lui hérissait le poil. Il croisait maintenant beaucoup de pauvres hères, le regard perdu dans le vague, sous l’emprise de la drogue chamanique. Ils perdaient toute envie, tout besoin de s’occuper. Cette fleur de cactus était un fléau pour la civilisation. Cette croisade était nécessaire. Et il mettrait toute sa théologie au service de la cause.

  • L’enchantisseur 5

    Gaëtan était terrorisé. Il ne connaissait encore Rotule que de nom. Il était venu pour vendre honnêtement sa trouvaille aux paladins, et de fil en aiguille, il était maintenant à la solde des ennemis des paladins. « Comme toujours, tout se passe exactement à l’opposé de ce que je tente. » Après sa rencontre avec Repipeur, il avait immédiatement filé à l’auberge et n’en avait plus bougé jusqu’au matin. Ce qui était du plus haut suspect, et donc en contradiction formelle avec ce qui lui était demandé. Il avait ensuite vidé consciencieusement un cruchon d’eau-de-vie de framboise pour noyer sa peur. Laquelle savait nager. Heureusement pour lui, un comptable en déplacement dans la région pour homologuer les comptes annuels des charcutiers rotuleux lui avait tenu compagnie. Et ce comptable nota que même ivre mort, Gaëtan ne pipait mot des raisons de sa présence dans la ville. Il ne montrait pas non plus alentour, pour faire son intéressant, quelque curiosité exotique issue de sa province qui eût pu faire démonstration de quelque signe particulier. Non. Il resté éminemment prostré sur son gobelet, probablement à la recherche d’une forme de vie qui puisse survivre au tord-boyau. Ce comportement très sage rasséréna le comptable.

    Plus tard, seul dans sa chambre à maudire et son intempérance et son estomac, Gaëtan laissa libre cours à sa panique.

    Il avait étalé son bonnet sur sa couche, et à genoux sur la parquet, penché sur sa création, bavant et bégayant, il geignait : « Marimarine me manmanque. Elle m’enmengueugueu… elle m’enmengueugueu… elle m’engueulait, mais c’était pas si dandan… si dandan… si dangereux qu’ici. Elle me tarabiscotait l’asticot, me coudoyait les côtes dès que je tirais au flanc, mais somme toute nous avions des zazas… des zazas… des assiettes pleines et un toit pas trop pépé… papa pépé… pas trop percé. »
    Le bonnet s’en contrefichait.
    « Je suis content de t’avoir fait, bibi… bidule », larmoya-t-il, « mais je rere… mais je regrette d’avoir eu la vava… la vanini… la vanité de le proposer au vaste monde. »
    Le bonnet se tordit et bleuit.
    « Qu’esses tu racontes ? Je suis surveillé, pourchassé ! Je suis menacé ! Je vais mourir ! »
    Le bonnet se détendit et blanchit.
    « Ouais, ben on voit bien que ça te concerne pas… »
    Le bonnet bleuit.
    « Atta, atta… donc la phrase vraie, c’est « on voit bien que ça te concerne »… Non, c’est pas ça. « On ne voit pas bien que ça ne te concerne pas ». C’est une double négation ça, c’est duuuuuur ! T’es cruel, à me faire réfléchissementer comme ça ! »
    Un observateur particulièrement attentif et adepte de la méthode Coué se serait convaincu que le bonnet eut un soupir d’exaspération.
    « Comment ça, ça te concerne ? Mais non ! Pipi… Pis arrête de prendre des couleurs comme ça, on ne va pas s’engueuler quand même ! »
    Gaëtan fronçait les sourcils dans un effort intellectuel éthylique : « Atta, atta… Tu me dis qu’en vrai, je regrette pas la situation ? Genre je suis content d’aller à la mort ? Mais genre, tu es en train de me dire que ça vaut le coup ? »
    Le bonnet ne réagit pas aux questions. Gaëtan tomba sur ses talons : « Ça vaut le coup. Tu me dis que ça vaut le coup. Pourquoi ? Ça donne de la profondeur à la vie ? Quelque chose comme ça ? C’est peut-être une leçon, oui… » Le bonnet bougea très légèrement, mais resta blanc.

    Et cette nuit-là, entre le bituré et son œuvre, de grandes vérités furent dites, de grands mensonges furent dévoilés.

    Le lendemain matin, gueule de bois et trou noir. Gaëtan ne se rappelait plus de sa nuit. Il avait été tout surpris de se réveiller dans son lit, ses vêtements pliés sur la chaise. C’était vraiment dommage, l’humanité était passée à ça de savoir si oui ou non, les angelots font pipi dans la géhenne. Inconscient du désastre universel de sa mémoire défaillante, Gaëtan alla néanmoins, après un brin de toilette, sur la place du marché, en quête d’un écrivain public pour donner des nouvelles à son épouse.

    « Est-ce que vous avez bien écrit : Bonjour mon amour, mon voyage est plein de surprises. Je vais bien, mais les développements commerciaux sont plus complexes qu’imaginés. Je ne peux te dire quand je rentre, mais les informations que j’ai pu recueillir me donnent à penser que les voiles pourraient ne pas être payées. Pense à changer l’eau de la guède. Je t’embrasse, Gaëtan. ?
    – Oui, monsieur, bien sûr !
    – Mon petit, je ne sais pas lire, mais je sais quand on se paye ma pomme. »
    L’écrivain, interloqué, eut un moment de réflexion. Puis il dit :
    « En effet, je me moque. »
    Ce fut à Gaëtan d’être pris d’un doute. « Est-ce un test ou une blague ? »
    L’écrivain poussa un soupir de soulagement : « Les deux.
    – D’accord. Quel est le carré de i ? »
    L’écrivain transpirait abondamment. Le silence se fit lourd.
    « Je ne sais pas », concéda-t-il. « Mais la bataille des pavots eut lieu en l’an 4 du règne de Jalabar.
    – Excellent, et à quelle espèce appartient le satrape ?
    – L’espèce humaine. »

    Les deux hommes regardèrent le couvre-chef. Azur. Leurs yeux exprimaient l’étonnement le plus inattendu. L’écrivain se reprit : « Je ne pouvais pas savoir.
    – Je vous rassure, moi non plus. On aura appris un truc aujourd’hui. Mais on va compter ça comme un blanc. Et donc, trois mensonges trois vérités, vous êtes envoyé par Jean ?
    – Envoyé est un bien grand mot. Disons qu’il s’assure de votre sécurité et de votre performance. Il vous faut un atelier, je suppose. Nous avons un local. La Confrérie dispose d’un accès aux ateliers municipaux. Il y a des bâtiments entiers qui ne servent à rien là-bas. Un atelier de plus ou de moins, personne ne s’en souciera. De quoi avez-vous besoin comme matières premières ?
    – Et bien, j’ai besoin de toisons de moufettes à pied plat, de pieuvres mimétiques et d’un tonneau d’alcool de pêches de givre triplement distillé. »

    L’écrivain, taquin, siffla entre ses dents :
    « Ben mon cochon. Rien que ça.Il ne vous faudrait pas les bijoux de la couronne, non plus ?
    – Non, merci. Vous enverrez la lettre à ma femme, quand même ?
    – Mais bien sûr, votre majesté. Et avec ceci ?
    – Un jus de tomate, merci. J’ai une de ces gueules de bois… »

    À Tarse, Marine n’attendait pas de courrier, mais son tour au commissariat. L’air empestait la fumée de bruyère dont les gendarmes faisaient grande consommation. Peut-être parce qu’ils étaient sur des affaires particulièrement brumeuses. D’un bureau, on entendait les enquêteurs travailler : « Suite aux dysfonctionnements de notre référentiel de véracité congruente – que nous appelons communément Mouf-Mouf, nous nous sommes penchés tout d’abord sur le principe du tiers exclu. Néanmoins il existe une autre hypothèse pour la défaillance de notre système, dont la source peut être retracée dans les problèmes de Hilbert.
    – Lepetit, peu me chaut ce Hilbert.
    – Pourtant le première classe Ryan a démontré dans sa note de service n°4-MATHS-446 qu’il est, selon la liste du susnommé Hilbert, possible d’énoncer des propositions, et quand je parle de proposition je parle de la définition de Boole, des propositions tout à fait valides mais dont on ne peut donner la valeur de vérité.
    – Qu’est-ce à dire, deuxième classe Lepetit ?
    – Prenons un exemple : le barbier de Tarse rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes. Quelle serait la réponse de Mouf-Mouf dans ce cas, brigadier Noeud-Neuf ?
    – Et bien, rien. Cette proposition est manifestement vraie.
    – Perdu.
    – Elle est donc fausse.
    – Perdu aussi. Comme étudié dans le rapport d’audition de témoin adressé à la cour d’appel la semaine dernière, il est démontré que le barbier lui-même ne peut ni se raser, ni ne pas se raser. Outre l’exploration de la possibilité d’un barbier barbu, on voit qu’on soulève ici un paradoxe inhérent au modèle d’expression de proposition utilisé. »
    Marine avait le tournis. Elle se demandait comment la lutte contre le trafic de fleurs de cactus pouvait requérir tant de théorie fondamentale. Mais enfin elle fut prise en charge par un commis nanti de sa pipe débordante. « C’est pourquoi, ma p’tite dame ?
    – Bonjour. »
    Le commis leva les yeux. Il les posa à un endroit qu’il regretta, et les leva plus. Il découvrit alors le visage contrarié de Marine, et décida que dorénavant, il traiterait les dames de grandes. Ça évitera de se retrouver face à un corsage furibond. Néanmoins Marine donna l’objet de sa visite : « C’est pour signaler une disparition inquiétante.
    – La disparition de qui ?
    – Mon époux. Mais dites-moi, » ajouta-t-elle soudain cajoleuse, « par pure curiosité, au bout de combien de temps est-on considérée veuve ? »

  • L’enchantisseur 4

    De panique, Gaëtan fit un bond jusque là, voir figure 1. Il détala aussitôt en demi-tour devant le nouveau venu. Par pure méchanceté géométrique, il s’étala dans la fontaine. L’inconnu, du type chapeau à grand bords et cache-poussière noir délavé, n’esquissa pas un sourire. Il tendit même une main secourable, quoique gantée, au tisserand. Lequel, de saisissement, ne la saisit pas.

    « Qui êtes-vous ? » L’inconnu réfléchit un instant : « Je ne le dirai pas maintenant. Mais j’aime beaucoup votre invention.
    – Vous me faites peur !
    – Tant mieux. »
    L’inconnu s’assit nonchalamment sur le bord de la fontaine, comme s’il avait tout son temps. Il sortit un papier, de la bruyère qu’il écrasa entre ses doigts, et se mit en devoir de s’en rouler une petite. Gaëtan tapa du pied : « Prenez, votre temps, surtout, hein !
    – En effet. Mais je ne vous retiens pas, si vous avez mieux à faire.
    – Oui ! J’ai autre chose à faire qu’attendre !
    – Regardez votre faluche. »
    Gaëtan, doucement, baissa les yeux. Son ouvrage était de la couleur du ciel ensoleillé… « Mais ?
    – Vraiment formidable, n’est-ce pas ? Je vous en roule une aussi ? – Bon, il ne faudrait peut-être pas abuser non plus… »
    Gaëtan croisa les bras et attendit, exaspéré, que l’autre ait tassé, léché et roulé son chef-d’œuvre botanique. Il se sentait un peu trahi par son bonnet, qui ne l’avait pas particulièrement couvert sur ce coup-là. C’était quand même intrigant, que son tissu sache qu’il n’avait rien de mieux à faire que d’attendre ce curieux personnage. Il en profita pour le dévisager : sous son long manteau noir, serré à la taille par une ceinture de corde, il était sec, grand, les épaules larges. Ses cheveux d’argent neuf battaient ses tempes au gré des bourrasques de vent qui traversaient la place. Sous son grand chapeau, sa face était ridée et au fond d’orbites profondes, un seul œil brillait, bleu comme la glace et vibrant comme le feu. L’inconnu alluma enfin sa création avec une braise soigneusement conservée dans une boîte en fer-blanc. Il tira une bouffée, produisant un nuage de fumée qui le fit tousser : « Keuf, keuf. Un oracle. Vous venez de découvrir que vous pouvez vous en servir comme d’un oracle. »

    Gaëtan réfléchit. Le doigt sur les lèvres, il était dubitatif : « Et alors ? Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Que je me mette nu dans une grotte en attendant l’aumône et en déblatérant des absurdités ? » Le fumeur éclata de rire, ses narines formant cheminée inversée : « Certes non ! Ceci étant dit, magnifique prestation chez les bigots.
    – Oh, ça va, je ne m’y attendais pas.
    – Ça s’est vu. Bon, vous cherchez un débouché, c’est ça ?
    – Oui…
    – Vous avez essayé les paladins ?
    – Oui, mais j’ai été refoulé.
    – Excellente nouvelle. Mais allons prendre un verre, je connais une échoppe idoine. Oh. Je me présente. Jean Repipeur. Président de la confrérie agricole de Guibole.
    – Il était temps. Gaëtan. Enchanté. La… attendez.. la Confrérie agricole ?
    – Oui. »

    Gaëtan jeta un œil à son bonnet. Blanc. Pourtant, ce type, il en était sûr, n’avait jamais travaillé la terre. Ses gants ressemblaient plus à ceux d’un homme d’armes qu’à ceux d’un rondouillard gaveur d’oies. Gaëtan s’enhardit : « Vous êtes militaire ». Jean ne répondit pas. « Vous ne répondez pas. » Jean se tut davantage en regardant le bonnet. « Oh. Vous essayez de me dire que c’est inutile : j’ai mon information. » Jean esquissa l’ombre d’un sourire. Le chapeau magique restait de neige.

    Quelques minutes plus tard, Gaëtan se réchauffait avec un alcool de prune assez infâme au fond d’un boui-boui crasseux, puant et bruyant, en compagnie de Jean qui n’avait même pas pris la peine d’ôter son chapeau. « Vous vous doutez bien que je ne vous ai pas recueilli par pure bonté d’âme. Je n’ai pas pour habitude de ramasser tous les traîne-misère qui viennent se perdre dans la bonté de notre Seigneur Tout-Puissant.

    – Merci de me remonter le moral.

    – Par contre, je fais tout mon possible pour que la confrérie agricole de Guibole prospère. Et je sais saisir une opportunité quand elle se présente. Voici mon affaire : vous savez que nous préparons une expédition navale.

    – Permettez que je range mon chapeau, je sens que la conversation devient tactique.

    – Sage décision. Vous êtes joueur ?
    – Pas vraiment. Vous ?
    – C’est possible. Dans toute stratégie, il y a une certaine beauté et un grand plaisir à dévoiler ses cartes peu à peu. Bref, nous partons dans une expédition coûteuse.
    – J’en connais d’autre », dit Gaëtan d’un air rêveur, en repensant à ses dernières aventures.

    La finesse du trait passa loin, loin au-dessus de Jean :

     » Je ne vous le fais pas dire. Or, les bénéfices à attendre d’une telle démarche ne sont peut-être pas pour le meilleur.
    – Que voulez-vous dire ?
    – Nous partons, clairement, envahir un autre pays pour nous en approprier les ressources. Notamment les ressources en guano.
    – Je vous demande pardon ?
    – En guano. »

    Gaëtan eut un curieux manège. Il regarda son verre, le saisit, l’approcha de ses lèvres. S’arrêta dans son geste. Tâta sa poche à la recherche de son bonnet. Leva un sourcil plein de perplexité incontinente.

    « Je suppose que vous ne parlez pas de euh… de… de…
    – Des chiures de pigeon. Si. Le Roucki, que nous visons, est un grand lieu de nidification. Et notre pays est en pleine expansion démographique. Nous avons besoin d’amender nos terres, et la fiente de piaf est, d’après les membres de la confrérie, extrêmement importante économiquement.
    – Bon. Mettons que les cul-terreux veulent pelleter de la bouse de cacatoès. Je ne vois pas où j’interviens.
    – Sachez que le clergé est partisan de la manière forte contre ceux qu’ils appellent « les mécréants », et qu’ils appellent à la guerre sainte contre ces chamans.
    – J’ai du mal à suivre. Quel est le rapport entre le chamanisme et le guano ?
    – Et bien, économiquement, nous souhaitons le guano. Mais nous ne voulons pas la guerre.
    – Ça me rappelle un truc avec du beurre et de l’argent… Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. »

    Jean était aussi imperméable au sarcasme qu’un casque lourd à la pluie :

     » Voyez-vous, le Roucki serait tout à fait prêt à négocier avec nous une exclusivité commerciale pour son guano, pour peu que nous soyons enclins à détourner quelquefois le regard.

    – Attendez, attendez. Un seul sujet à la fois, cette prune tape fort sur le crâne.

    – C’est normal, ça vient de chez Lagloire. Mais bref. Une guerre, ça coûte infiniment plus cher qu’un accord commercial. Donc, nous aimerions faire valoir ce point de vue lors de l’examen du budget devant le consul. Et la présence de votre outil serait un atout dans cet argumentaire.
    – Oh. Mais je doute avoir l’intelligence pour m’introduire dans la politique. Je vous remercie pour votre accueil, mais je vais devoir décliner. »

    Et il sortit son bonnet dans l’intention manifeste de se le visser sur le crâne pour prendre congé. Mais Jean fut le plus rapide :

    « Vous n’avez pas le choix, en fait. »

    Bonnet blanc. Gaëtan blêmit.

    « Non mais ne paniquez pas. Vous êtes sans ressource, dépouillé mais possesseur d’une arme géniale. Vous serez nécessairement dans un des camps. Ou tué. Par l’un ou l’autre bord. »

    Blanc bonnet. Les yeux de Gaëtan se firent implorants.

    « Notre atout est de mon avis. Nous sommes donc d’accord. Seriez-vous capable d’en refaire d’autre, de votre tissu ?
    – Certainement !
    – Votre toque est bleue. »

    Gaëtan considéra sa création avec surprise. Il était pourtant persuadé de pouvoir en faire d’autre. Pourquoi son bonnet disait le contraire ? Le trésorier le regardait d’un air amusé. Gaëtan cherchait une explication. Il n’avait pas l’impression d’avoir menti, et … Le trésorier souriait : « Vous faites plus confiance à votre artéfact qu’à vous-même… » Il devait y avoir un moyen. Encore une fois, les sueurs froides revinrent. Un client passa rapidement. Il salua le président : « Mon général… »

    Gaëtan déglutit. Alors qu’il allait jeter un coup d’œil à sa chiffe, Jean dit : « Tous les corbeaux sont blancs. » Candélabres. Il était rapide, l’animal. La faluche était bleue, mais avait-elle été blanche ? Quand d’un coup l’explication lui vint : « Oh. C’est parce que je n’ai pas les matières premières pour le moment. Donc stricto sensu, je ne peux pas en faire d’autre… tant que je n’ai pas trouvé de la matière première.
    – Et pourriez-vous en trouver ? J’aurai souhaité en avoir une tenture.
    – Attendez… UNE TENTURE ?
    – Oui, une tenture. En attendant, vous resterez à cette auberge, là-bas. Enregistrez-vous sous un nom d’emprunt. Évitez les fenêtres, les cul-de-sac. Voici pour vos menus frais. »

    Gaëtan restait figé comme une poule devant une lanterne. Le président avait sorti de sa bourse deux pièces d’or, et il faisait signe au tenancier d’en faire de la monnaie.

    « Prenez ça et déguerpissez ! On nous a assez vus ensemble. Trouvez-nous vos matières premières et au travail. On vous contactera. Trois mensonges puis trois vérités seront notre signe de reconnaissance. »

    Jean partait, lui aussi. Avant de disparaître, il se retourna et lança : « Évitez d’utiliser ça en bourse, le délit d’initié, c’est quelque chose… »

  • L’enchantisseur 3

    « En ce temps-là, Emmanuel vint à Rotule, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans le temple le jour des fèves, et il se leva pour faire la lecture… »

    Gaëtan dodelinait de la tête. La liturgie avait toujours eu un effet lénifiant sur lui, et une mauvaise nuit était un poids trop lourd à porter pour supporter la lecture des saintes écritures. Ayant été refoulé chez les paladins, il était reparti avec son hôte, qui en avait profité pour le mettre de corvée de pluche pour la soupe populaire. Pendant que le chaudron bouillonnait mollement sur la cuisinière, le guichetier-hôte officiait comme diacre pour l’office quotidien. Y assistaient quatre dondons, trois malfrats, cinq petits vieux et une équipe de douze émigrés, probablement pour se rassurer avant de manger de la poussière dans les chantiers de construction.

    Gaëtan passait le temps en essayant son invention. Elle fonctionnait magnifiquement : bleu quand c’est faux, blanc quand c’est vrai. Ça marchait tant et si bien qu’il essayait de retrouver ses tables de multiplication en lançant des nombres au hasard. Mais bon, compter, c’est une activité soporifique, alors compter pendant la messe….

    Quand il ouvrit les yeux, il vit le diacre-guichetier-gardien qui lui enfonçait son goupillon dans les côtes. Il sursauta et essaya de se composer une prestance. Il comprit qu’il s’était endormi, probablement pendant l’homélie, ou le sermon, allez savoir comment ça s’appelle dans cette confrérie-là. Le cuistot populaire toussota : « Honorable voyageur, je te présente le prêtre de cette paroisse, M. Hipulpon.
    – Gaëtan Compas, enchanté », bredouilla-t-il. Il ne savait pas que les fidèles, consternés par ses ronflements sonores, s’étaient regroupés autour de lui pour le fustiger de leurs regards désapprobateurs. L’officiant reprit : « Enchanté, M. Branlebas. C’est toujours un plaisir pour moi d’accueillir les âmes perdues dans notre beau temple. »

    Il fit une pause. Dans la pénombre du temple, le changement de couleur du couvre-chef passa inaperçu. Néanmoins, si personne n’en avait retenu la teinte avant, c’était maintenant un tel indigo qu’il appelait une remarque : « Jolie couleur, votre bonnet, je ne l’avais pas remarquée si intense au premier regard. »

    Prenant cela pour une remarque sur son absence de manière, Gaëtan se dépêcha de d’ôter son couvre-chef et de le froisser dans ses mains d’un air gêné. Il était redevenu blanc. Il essaya de rebondir : « Oh, c’est gentil, c’est parce que je fais blanchir les écheveaux les nuits de peine lune sur une prairie bien entretenue. Je mets un soin tout particulier à obtenir un beau blanc. »

    L’assistance échangea des regards inquiets quant à la santé mentale du ronfleur. Hipulpon reprit : « Je vois que vous êtes de l’honorable corporation des tisserands. Si vous cherchez du travail, vous devez savoir que nous sommes en demande de voiles pour l’expédition de cet été. »
    Gaëtan triturait nerveusement sa faluche.
    « Je sais bien, m’sieur, mais je ne suis pas venu pour ça. Je suis venu pour présenter aux paladins un artefact propre à leur faciliter leur mission.
    – Oh, mon bon ami… Un artéfact… Comme c’est intéressant. »

    Le bonnet se tordit de lui-même dans les mains de Gaëtan, qui le lâcha de surprise. Il s’étala par terre, luisant d’un bel azur, juste à côté des cierges d’offrande. Autant dire que tout le monde l’avait sous les yeux. Le tisserand sentit confusément qu’il ne fallait pas montrer au cureton, ni à ses ouailles, ses propriétés magiques. Il tenta donc de continuer dans le même ton : « Oui, il me vient de mon arrière grand-père… » Le tissu était bleu. « Qui s’en est servi pour combattre les hérétiques de la Fibula… » Cobalt… « Et le fonctionnement en avait été perdu… » Guède… « Jusqu’à ce que je le retrouve… » …inspiration profonde avant un passage délicat… « Le mois dernier. » Victoire. L’étoffe paraissait être un lapis-lazuli incrusté dans le carrelage de l’édifice. Pourtant ce n’était pas fini : il fallait maintenant que l’homme de foi continue en l’étant de mauvaise. Gaëtan avait le cœur qui s’emballait. Ça lui rappelait un peu trop Mouf-Mouf et le contrôleur fiscal. Le prêtre fit un fin sourire : « Oh mais dites-moi, c’est une sacrée aventure que vous me racontez là ! »

    Une goutte perla dans la nuque de Gaëtan et le fit frissonner tout le long de l’échine. Son chapeau restait imperturbable. « Non ! », hurla-t-il en son for intérieur. « Il ne faut pas que ce bon homme dise une seule vérité. C’est impossible ! » se lamenta-t-il. Et Hipulpon continua, incontrôlable : « J’aimerai vous obtenir un rendez-vous pour que vous puissiez présenter cette fascinante relique à nos émérites guerriers, mais ils sont tous déployés aujourd’hui, ils ne peuvent malheureusement pas vous recevoir. » Top. D’un céruléen impeccable. Les yeux de Gaëtan allaient et venaient de l’homme d’église à l’étoffe. La preuve du mensonge était sous ses yeux, et pourtant Hipulpon semblait détendu, pas comme lui, qui suait à s’en faire des auréoles. Mais l’état de grâce ne pouvait durer longtemps. Il fut brisé d’un hautain : « Je vous invite à rentrer chez vous, il serait plus sage que vous ne vous débarrassiez pas d’un objet si cher à votre cœur. » Blanc.

    Heureusement Gaëtan était prêt, maintenant. Il bondit, ramassa le bonnet et le fourra sous sa chemise avant qu’on ne note trop son changement de couleur. Il avait commencé à courageusement prendre la tangente, mais le diacre l’avait saisi par le bras : « Il est de quelle couleur, votre bonnet ?
    – Bl… » et Gaëtan hésita. Que fallait-il répondre ? Il avait l’occasion de remettre la couleur que le curé avait vu tout du long ou de le garder de la couleur de la vérité. Bleu était un mensonge, donc ce serait la bonne couleur, et blanc une vérité, donc ce serait la bonne couleur aussi. Les méninges fonctionnaient à toute berzingue.

    Il tremblait, et il était persuadé que le diacre s’en apercevait. Une goutte salée l’empêchait de bien voir. Ah ça, non, il n’avait pas le flegme du curé pour raconter des sornettes ! Il choisit de s’en remettre au destin : d’un coup sec, il se dégagea de l’emprise du gardien et partit en courant en répondant : « Blafard ! » « Rattrapez-le ! » ordonna le diacre d’une voix de fausset. Les émigrés du bâtiment eurent un instant d’hésitation. C’étaient des embêtements qui s’annonçaient, ça, et eux préféraient ne pas trop faire de vagues, l’ombre du charter planant toujours sur leurs fronts poussiéreux. Gaëtan, lui, ne se faisait pas prier. Les dondons partirent en caquetant comme des oies pas trop pressées, barrant le passage de leurs immenses hanches. Gaëtan fonçait comme un dératé. Les retraités souriaient benoîtement, leur audition ne leur permettant pas de mettre un sens sur les sons qui leur parvenaient. Gaëtan fit claquer la porte bruyamment. Les malfrats, par pur réflexe, étaient déjà partis, mais dans l’autre sens. C’est donc sans encombre que le tisserand rejoignit le soleil.

    Il courut un moment dans la ville. Il était décontenancé. Son for intérieur lui disait qu’il avait créé quelque chose de magnifique, mais les événements ne jouaient pas vraiment en sa faveur. Haletant, il s’assit au bord d’une fontaine, et les larmes lui montèrent aux yeux. Il plongea la tête dans l’eau et but goulûment. Quand il eut repris son souffle, il prit son bonnet dans ses mains. Il était légèrement bleuté. Pour le fabriquer, il avait eu besoin de toute sa vie. Il avait eu besoin de sa médiocrité quotidienne, de sa mi-honnêteté journalière, de son mariage terne, mais aussi de son intelligence, de son imagination et de tous ses rêves. En quelques jours, il avait fait naître ce bout d’étoffe improbable qui embarquait toute la magie de ce monde. Pourtant, loin de lui donner force et pouvoir, il se retrouvait le ventre vide, poursuivi, congédié, au bord d’une fontaine publique, à un jour de marche de chez lui. Mais cela n’avait pas tant d’importance. Il serra sa création contre sa poitrine. « Je t’aime », dit-il. Et une caresse naquit sur son sein. Surpris, il regarda son couvre-chef : il était d’un blanc immaculé. « Je l’aime aussi », dit une autre voix. Une ombre se projeta sur eux.

  • L’enchantisseur 2

    Au commissariat de Tarse, l’interrogatoire du suspect se passait mal. Déjà, en arrivant au turbin, la brigade avait eu la mauvaise surprise de découvrir sa mascotte – Mouf-Mouf de son nom – chauve comme le crâne du brigadier-chef Nœud-Neuf, ainsi appelé à cause de sa calvitie et de dysorthographie. Ensuite ça coinçait. Le suspect, un étudiant de la section littéraire de l’université de Tarse, empestait la mort au-delà du raisonnable, même dans un référentiel estudiantin. Mouf-Mouf tirait la langue, l’œil vitreux, la queue basse. Ses glandes à sérum étaient quasiment vidées. Elle était surmenée, en burn out, en instance d’ITT. Le première classe Edmond avait équipé son appendice nasal d’une pince à linge pour supporter l’odeur, ce qui lui donnait une voix délicieusement nasillarde quand il beuglait : « Pour la dernière fois, petit margoulin, combien font deux plus deux ?
    – Ben, euh, quatre ? » Et l’étudiant se prit une rasade de sérum de vérité, directement servie dans la truffe par les glandes anales de Mouf-Mouf. « Ça ne fait pas quatre ! » éructa Nœud-Neuf, niant quarante siècles d’algèbre. Il y eut un silence. L’étudiant prit un air désespéré. Droit dans ses bottes et sûr de son fait, prenant Mouf-Mouf dans ses bras pour consoler l’animal épuisé, il répéta : « Ça ne fait pas quatre ! »

    Ah, un bon ouvrier a confiance dans ses outils, et pour avoir confiance dans Mouf-Mouf, ça, Nœud-Neuf avait confiance dans Mouf-Mouf. Mais malgré cette confiance inébranlable, le brigadier se prit lui aussi une rasade de sérum de vérité servie depuis ses bras cajoleurs. Qui aime bien châtie bien, apparemment. L’étudiant reprit espoir. Edmond, par réflexe, essaya de menotter Noeud-Neuf. Dans la confusion qui s’installa, une bonne âme prit sur elle de mettre Mouf-Mouf au repos dans la cellule de dégrisement, car la situation méritait une analyse au calme : « Bon, il faudrait savoir. Deux et deux, ça ne peut pas ne pas faire quatre et pas quatre.
    – Hein, chef ?
    – Mouf-Mouf nous a dit que ça ne faisait pas quatre. Mais, vous le sentez bien, elle nous a aussi dit que « ça ne fait pas quatre » est faux.
    – Je ne sais pas, chef, j’ai une pince à linge sur le nez.
    – Il faut pourtant bien que l’un ou l’autre soit vrai. », raisonna Nœud-Neuf.

    Les condés étaient plongés dans une grande perplexité, de celles dont sortent les pires théories foireuses. Heureusement, la deuxième classe Lepetit, dite « la rousse illustrée » à cause de ses traces de vérole, prit la parole : « Moi chef, j’ai une idée. Ça s’appelle le principe du tiers exclu.
    – Hein ?
    – Oui, alors c’est très simple. Nous, n’est-ce pas, on raisonne généralement selon ce principe, c’est notre façon naturelle de penser.
    – Euh… Si vous le dites… Moi mon principe, c’est plutôt de taper jusqu’à ce que je sache quoi faire.
    – On n’est pas aidés non plus, ici. Le principe du tiers exclu, c’est qu’il n’y a pas de troisième valeur de vérité possible.
    – Hein ?, répéta Noeud-Neuf
    – Le contraire d’une chose vraie est fausse. Il n’y a que vrai ou faux de possible, il n’y a pas de « vufu » par exemple.
    – Évidemment.
    – Ce n’est pas si évident que cela. Le tertium non datur, bien que non réfutable, n’est pas démontré.
    – Vous êtes en service, deuxième classe. Surveillez votre langage, doucement sur les insultes.
    – Oui chef. Mais constructivement parlant, il est possible que les deux propositions soient fausses.
    – Mais alors, quelle est la vraie ?
    – Je vais me renseigner, chef.
    – Hé bien allez vous renseigner sur la voie publique ! Vous allez au carrefour de l’Aorte jusqu’à la fin de votre service, ça vous apprendra à ne pas répondre. Un policier doit avoir la science infuse. »

    Lepetit ne releva pas l’incohérence et disparut prestement : elle avait appris aux dépens de son cuir fessier que la hiérarchie n’aimait pas les délais dans l’exécution des ordres.

    Dans l’atelier de Gaëtan, l’heure était à la victoire. Un verre de mirabelle à la main, il contemplait son petit carré de toile blanche avec bonheur. Oui, il y avait autour de lui des rouleaux de Damas, des draps de satin et des monceaux de sergé, mais ce sont parfois les petites choses qui font les grandes fiertés. Il dit : « six fois sept font cinquante six » et quelques fils de la toile passèrent du blanc au bleu.
    Formidable.
    Il ne restait qu’à y trouver une utilité.
    Marine, qui ne connaissait rien à la teinture, passa derrière lui en faisant une moue réprobatrice : « Est-ce que ce malheureux azur va nous expédier les huissiers aux cieux ?
    – Ma chérie, je constate que tu ne prends pas la pleine mesure des opportunités commerciales qu’un tel coloris offre à un intrépide entrepreneur. Figure-toi que la fibre de moufette peut générer un petit champ électrique d’un potentiel suffisant pour faire migrer différemment les pigments des chromatophores. Ainsi, il suffit de dire une absurdité pour que ça change de couleu…
    – J’ai rien compris et je m’en fous. Ma seule question est : est-ce que ça paye les factures ?
    – Sans vouloir te manquer de respect, mais en ce qui concerne et la technique et le commerce, je trouve que tu es un bleu, Marine. – Sans vouloir te commander, mais en ce qui concerne la vie quotidienne, t’as intérêt à arrêter les badineries et à t’y remettre. »

    Aucun humour. Et penaud, le victorieux mari alla s’asseoir à son banc.

    Le bruit lancinant des cadres, le passage régulier de la navette, tout cela porte l’esprit à la rêverie. Il n’en fallait pas tant à Gaëtan pour se remettre à gamberger. Bien moins impliqué dans ses toiles qu’un peintre en bâtiment, il tissait dans son imagination les scénarios de ses succès commerciaux. En comptant sa séquence de pédalage, il en vint, après mûre réflexion, à la conclusion qu’il devait aller voir les paladins.

    Les paladins étaient établis à Carpe, une bourgade un peu au Nord de Tarse. C’était l’affaire d’une petite journée de marche, une promenade agréable de fin de printemps, quand les fleurs et les fruits se mêlent dans une exubérance de vie le long des chemins vicinaux. Gaëtan cousit, cousa, cousut son bout de toile sur un bonnet, ficha ce foutu fichu sur sa tête et partit par là, baluchon sur l’épaule, en quête de reconnaissance, d’argent facile et de vie de luxure. Évidemment. On ne sue pas sang et eau à tondre les moufettes dans un simple but ludique. On espère un retour sur investissement.

    On était, c’est trop bête, en fin d’automne.

    La route fut à la hauteur de sa réputation en cette saison : longue, ennuyeuse et cabossée. Le désavantage d’être piéton est de ne pas avancer très vite, l’avantage est de ne pas être incommodé par les nids de poule, effondrements et autres divertissements offerts au voyageur en quête de sensations fortes. Pour améliorer cet ordinaire morne, le ciel lui fit don de grosses gouttes de flotte froide qui chutaient inintéressamment mais qui mouillaient drôlement. Comme ce n’était pas suffisant, un peu avant la pause déjeuner, il fut arrêté par deux bandits de grands chemins – en devenir, pour l’instant c’étaient des bandits de départementale (le bonjour d’Alfred). Ils lui extorquèrent ses biens, et devant la maigreur de leur butin, lui rendirent son casse-croûte, tant notre ouvrier était pauvrement équipé. Casse-croûte qui se trouvait ainsi copieusement trempé. « Un mal pour un bien, le pain était trop sec », philosopha le tisseur en l’avalant.

    Il arriva à Carpe, dégoulinant comme un boudoir de tiramisu, devant le guichet de l’ordre des paladins émérites. Il était frigorifié, fatigué, couvert de boue, il avait mal partout. Il toqua. Rien. Il toqua encore. Toujours rien. Sur la porte était un écriteau :

    Paladins émérites
    Ouvert du lundi au jeudi de 9:15 à 11:35 et de 14:50 à 16:15
    Le mercredi nocturne jusqu’à 17:00
    Le vendredi ouvert le matin uniquement aux horaires habituels Fermé le samedi matin
    Ouvert le dimanche après la cérémonie
    Pour toute information, contacter le presbytère : adresse au dos.

    Mais il n’était pas d’usage, pour un tisserand, de savoir lire. Aussi, constatant l’obstination de l’huis à rester clos, Gaëtan se mit en quête d’un lit pas trop punaiseux. Lit qu’il trouva au presbytère, où parmi d’autres services, on accueillait les infortunés visiteurs détroussés avant d’arriver. Il faut remarquer que les détrousseurs, vivant une vie assez dangereuse, étaient souvent fort croyants, et venaient régulièrement mettre une obole conséquente pour attirer les bons augures de quelque puissance occulte apte à se préoccuper de la félicité d’autrui. Comme cette obole était, par pure logique, issue de leurs rapines, on pouvait considérer que Gaëtan s’était effectivement payé le gîte.

    Le lendemain, Gaëtan s’enquit de la façon de contacter l’ordre des paladins. Le gérant de l’hôtel des pèlerins lui dit : « Kêk’vous leur voulez, aux paladins ?
    – Hé bien, j’ai une aide à leur proposer. » Le gérant le toisa du regard. Effectivement, Gaëtan ne payait pas de mine. Il n’avait que ses frusques sur lui et n’était même pas armé. Que pouvait-il bien apporter à un ordre guerrier ? L’hôte grommela : « Mm. Dans un quart d’heure, ça sera ouvert là-bas. À moins que vous ne traîniez ici.
    – Non non, je m’en vais.
    – Merci. » Et il ferma la porte derrière Gaëtan, qui prit la route de la bâtisse des paladins. En compagnie de l’hôtelier, curieusement. Il ne put s’empêcher de lui demander : « Vous y allez aussi ?
    – Meumbeul. » Son compagnon de route étant aussi agréable qu’une porte de prison, il n’insista pas et le trajet continua dan un silence religieux. Arrivé devant la porte, Gaëtan toqua. L’hôte eut un mouvement d’humeur : « Ouais ben deux minutes, hein, on n’est pas aux pièces ! » Et devant le regard interloqué du tisserand, il fit jouer une clef dans la serrure, ouvrit la porte, entra, et la referma prestement. Quelques instants plus tard, le guichet s’ouvrit : « C’est pour quoi ? ». Gaëtan tomba des nues : « Je… Mais… Enfin… Je… Vous le savez bien, non ? On a fait le chemin ensemble ?!? Je voudrais contacter l’ordre des paladins, j’ai ici quelque chose qui pourrait fort les intéresser.
    – Pas possible. Pour tout rendez-vous, adressez votre demande par voie postale, l’ordre vous fixera rendez-vous par retour de courrier.
    – Mais c’est aberrant ! Vous ne pouviez pas me le dire au presbytère ?
    – Le presbytère, c’est le presbytère et l’ordre, c’est l’ordre. Rien à voir. On ne mélange pas. Maintenant, si vous voulez bien m’excusez, je dois retourner préparer la soupe populaire de ce midi. »

    Et le guichet ferma.

  • L’enchantisseur 1

    Les artistes parlent à leur œuvre. Toujours. Ils l’insultent, la caressent de mots doux, voire lui demandent son propre avis. Michel-Ange lui-même remplissait des carnets entiers de ses morigénations sur les souffrances terribles qu’il subissait pour réaliser… Pour réaliser ce qu’il s’était lui-même imposé. Oui, son commanditaire voulait essentiellement un coup de blanc sur son plafond pour faire propre : on a vu le résultat. Ainsi donc et pendant cette digression, Gaëtan parlait à un bout de fil : « S’il te plaît, sois cool, reste en place. Arrête de te tordre. Tu vas voir, tu vas être bien. »

    Pour ajouter au ridicule de la situation, il était occupé, suant et jurant, manches relevées, à un ouvrage banal au-delà des mots. Il ne s’agissait pas d’une quelconque infrastructure du ban seigneurial, puisqu’il était dans un bourg franc. Non, c’était une tâche commune, usuelle, nécessaire, à laquelle s’attelait l’humanité depuis qu’un australopithèque avait croisé deux pailles entre quatre bâtons. Sur un métier d’une simplicité extraordinaire, il s’évertuait à faire passer un fil de chaîne dans une toile blanchâtre des moins remarquables.

    C’est alors que sa femme entra, un énorme pot d’eau sur la tête. C’était une femme fière, aux lèvres charnues qui appelaient les baisers avec autant de force qu’elles exhalaient les imprécations. Elle était drapée dans une toge safran aux décors travaillés, preuve que le tisseur n’est pas tailleur. Pour reprendre le calembour, mettons que la filature permet tout au plus d’en découdre, ce qui se constatait dans sa tenue, tant elle tenait plus de l’architecture drapière que de la couture pratique. Lorsque son ombre altière se posa sur le métier de son époux, il y eut un silence. Gaëtan releva doucement le menton, les yeux écarquillés. Dans ses pupilles dilatées se lisait la peur. L’épouse eut un instant de fierté d’être la maîtresse d’une autre destinée que la sienne. Mais lui, lui chuchota avec effroi : « Attention ! Super méga attention ! Ça n’aime pas l’eau, ces trucs-là ! ». Et de désigner son œuvre d’un index mal assuré. Sa femme, aussi noire de peau que lui l’était de poil, jeta un regard condescendant sur son minuscule ouvrage : « C’est pas avec un machin comme ça que tu feras avancer une galère ».

    Ce qui est méconnaître le gréement d’une galère, mais on ne va pas demander à quelqu’un qui a la tête sous l’eau de disserter sur comment rester au-dessus. Pourtant elle avait raison sur un point : Gaëtan avait reçu une commande de voiles, et devait tisser de gigantesques lés le plus rapidement possible. Et ce n’était pas avec son petit métier de table qu’il allait fournir les résultats escomptés.

    Pour bien mettre en exergue l’incongruité de la scène, il y avait pourtant, dans l’atelier, un métier à lisses idoine à une production abondante et calibrée de toile légère et robuste. Le fait que le tisserand ne soit pas à ce poste, mais attablé sur ce qui tenait plus d’une maquette que d’un métier professionnel était incompréhensible.

    Sauf pour Gaëtan, heureusement. Car il lui était venue une idée tellement farfelue qu’elle en était géniale. Enfin, il était persuadé qu’elle était géniale. Elle lui était apparue la semaine précédente, au soir, pendant un de ces moments d’intimité conjugale où au moins l’un des deux s’ennuie profondément. Il était celui qui s’ennuyait, et son esprit s’était mis à battre la campagne avec la fougue qu’on met à battre un tapis. Il avait donc remarqué, entre deux considérations sur l’état du plafond, que le poil de la moufette à pied plat se gonflait avant l’expulsion du sérum de vérité. Et non après.

    Une petite explication s’impose. La moufette à pied plat est l’animal préféré de la police judiciaire du parlement de Tarse. En effet, elle dispose de la faculté innée de percevoir la véracité d’une proposition quelconque. Et si cette proposition est fausse, la moufette à pied plat a le poil qui se hérisse, et relâche sur la source de cette proposition un liquide huileux et fort malodorant, qu’on a donc appelé « sérum de vérité », puisque sa présence est un signe de la non-véracité de la proposition.

    Ainsi nantis d’une connaissance zoologique utile, les enquêteurs de Tarse avaient adopté comme mascotte cet animal, bien sympathique pourvu qu’on ne dise pas trop de conneries. Ils en avaient fait un allié précieux transformant d’ennuyeux interrogatoires en délicieuses discussions olfactives avec une moufette. Ceci, historiquement, explique en partie l’odeur particulière des cellules de garde à vue. Gaëtan avait eu affaire à la joyeuse mascotte un jour où il lui avait fallu expliquer, au nom de son atelier, certains écarts relevés par la brigade anti-blanchiment entre le chiffre d’affaires reporté à la banque et celui déclaré au fisc. Ses réponses quant à cette « erreur de saisie » avaient été tellement innocentes que sa femme n’avait pas pu l’approcher pendant une semaine, même pourvue d’une pince à linge nasale. Il avait ainsi pu comprendre de lui-même cet adage des avocats : « Cette affaire pue ».

    Ce soir de communion conjugale, donc, dans un moment d’inattention, entre deux halètements et trois araignées au plafond, son cerveau lui faisait voir que la probable cause de ce comportement résidait non dans l’excrétion, mais dans le poil de la bête. Toujours au sens littéral. Ce qui l’avait empêché de se donner pleinement dans l’exécution de la brouette javanaise, page 27.

    Toujours l’esprit occupé par cette intuition, le lendemain, il s’était équipé d’une force et était allé tondre la mascotte. Puis, dans la rudesse de son atelier, il avait passé la journée à proférer scientifiquement des inepties devant la boule de poils : le satrape de Tarse est intelligent, l’homme descend du singe, la planète est un donut, ce genre de choses, avec des résultats plus ou moins étonnants selon, notamment, son bord politique. Toujours est-il qu’après maints trémoussements de la toison, son affaire était entendue : le poil de moufette à pied plat était apomimisophobe. Pour les non hellénisants, ça veut dire qu’il a peur du mensonge.

    Le surlendemain, toujours dans un état troisième – car ça faisait trois jours, il s’était équipé d’un poil et d’un… nous on appelle ça un voltmètre, mais pour des gens qui ne sont pas encore dans l’ère nucléaire, ça s’appelle un galvanomètre à impédance quasi-infinie. On va faire court et on va prendre voltmètre. Et là encore, il avait récité une litanie de vérités bonnes à écrire dans une profession de foi électorale. Le galvatruc – c’est bien aussi, galvatruc, comme synonyme de voltmètre, non ? – s’était mis à danser la gigue avec fougue au gré des contractions pileuses. Pour les rétifs aux charmes d’Ampère : non seulement le poil de moufette se tord sous l’effet d’un mensonge, mais en plus il s’électrifie. Ce qui produit une charge électrique de même signe dans chaque poil. Les charges électriques de même signe se repoussant, les poils s’éloignent les uns des autres, ce qui donne cet effet angora à la moufette judiciaire quand Jojo – dit « le maquereau », justifie son surnom par une passion pour la pêche hauturière.

    Le jour suivant, il mit la toison dans un bain d’extraits de chromatophores – on peut être tisserand et avoir du vocabulaire. Il fit cela pour une raison connue de lui seul. Probablement que l’odeur de vieux mollusque fournissant cette curieuse teinture seyait bien à la moufette. Allez savoir.

    La veille du week-end (parce qu’on en est arrivés là et que le cours du synonyme a brutalement augmenté sur une fenêtre glissante de sept jours), l’œil fiévreux, le front barré et la main tremblante d’émotion, il passa au rouet et fila cette foutue perruque puante qui embarque dans ses fibres le dictionnaire des mots rares et précieux.

    Et aujourd’hui, il essayait donc de la tisser. Las, le fil était retors, pour ne pas dire double retors, et refusait avec une obstination tout animale de se laisser enchaîner par une trame, fût-elle de satin. Gaëtan avait usé de la menace, mais la fibre magique, sachant la vérité, s’était contractée de toute sa force, à en péter un câble. Bon, à en péter quelques fils tout au plus, mais l’idée est là. Il avait ensuite essayé de la cajoler. Malheureusement elle était pire qu’un conjoint trompé et se défilait derechef devant ses fourbes paroles. De désespoir, Gaëtan s’était servi un verre d’un alcool de poire qu’il tenait, à l’instant où sa bien-aimée entrait portant cruche, en main.

    L’eau, le projet récalcitrant, l’épouse goguenarde, le vocabulaire imbitable, l’alcool : les ingrédients étaient réunis pour que la sorcellerie de la sérendipité opère. En haussant les épaules, Marine fit vaciller son amphore céphalique. Gaëtan réagit en paniquant de voir la cruche se vider sur son ouvrage, si bien que son bras alcoolisé se porta en défense de sa toile. Geste malheureux autant que fortuit : il renversa l’essentiel de son verre sur son ouvrage, et la fibre s’imbiba d’alcool. En pestant, Gaëtan manœuvra son fil imbibé de vieille poire de contrebande. Quelle ne fut pas sa surprise de constater qu’ainsi traité, son fil récalcitrant n’opposait plus guère qu’une résistance molle et patapouffe. Fort de cette constatation et à destination d’un apprenti qu’il n’avait pas, il nota alors dans un coin de sa tête, comme le premier des adages du reste de sa vie : « Le poil de moufette à pied plat se tisse bourré. Pas le tisserand. Le poil. »