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  • On parle de qui, déjà ?

    Il Repleut Illico.

    Nous Avons Illuminé des Restes Inachevés de Nuits Amoureuses. Il Repleut.

    Intelligemment, Nous Allons Intensément Rebâtir une Intéressante et Nouvelle Aventure Iconoclaste. Reste Ici, N’Avance et Installe Réellement l’Indicible : Notre Amour.

    Ils Renaissent : Ils Nous Avaient Interdit, ces Roublards, d’Itérer à Nouveau – une Autre Incongruité, de Rire Innocemment de Nos Accès d’Impossibles Réflexions. Il Nous Arrive d’Y Résister, Ingénus et Neutres.

    Autre Injonction : Rentrer et Y Noyer l’Amourette. car Il Reste Infiniment de Nouveaux Anges à Inventer, à Rêver. Inconnus, Nous Avançons dans l’Immense Réalité Incandescente de ce Nouvel Amour.

    Il Repleut Incontinent.

    N’Allons Incanter Rois, Infants, Nonces ou Ambassadeurs. Il Reste Ici Nous, Amour.

    Incarnés, Réifiés, Il Nous Appartient d’Insister sur le Retour Intemporel d’un Nubile Aimé.

    Tout Ordre Naît, Meurt. l’Amour Reste Invaincu.

    Les articles, les prépositions et les conjonctions ne comptent pas dans la contrainte, qui est que l’initiale de chaque mot épèle avec entêtement ce qui occupe mon cœur. Et I=Y, car ça se prononce pareil.
    Bon. J’ai signé, aussi.

  • Sans toi

    Je me pose sous le dôme de houx, seul.
    Je soupe de deux œufs et de thé.
    Cette touche de sel m’emmêle et m’empeste.
    Où es-tu ?
    Je me lève. Seul. Ce « seul » m’étouffe.
    Hé ! Qu’est-ce que c’est que tout ce tohu-bohu ?
    C’est cette péteuse : elle épèle le mot « Seule ». Elle l’est et le veut.
    Je m’émeus : Comme tu es belle !
    Tes cheveux, tes joues,
    tout ce que tu es m’est volé.
    Qu’est-ce que je te voue ?
    Tout geste, toute touche, m’est ôté.
    Même le velux est pété.
    Gelé, dégoûté, je me couche seul.
    J’eus le seum.
    Je te veux.

    Car ce qui manquait dans ces mots, c’était toi, Iryna.

  • L’enchantisseur 8

    Il avait été jugé trop dangereux de laisser Gaëtan travailler en ville. Primo parce que l’odeur était pestilentielle. Deuxio parce que l’aubergiste se ferait un plaisir de décrire aux gendarmes l’individu qui faisait intervenir des milices privées jusque dans sa chambre, avec une dame assassinée de surcroît. Hors de question de détruire toutes les vitres de toutes les auberges de la ville, il fallait trouver autre chose. Tercio, la municipalité appréciait assez peu qu’on découpât certain concitoyen traînant près des ateliers communaux.

    Jean l’avait donc installé dans une maison forestière, abandonnée depuis la dernière coupe franche. La forêt n’avait pas encore assez repoussé pour être exploitable, donc la maison était abandonnée. Il avait récupéré le tissu détecteur de mensonge et n’avait plus trop l’usage de son enchanteur.

    Lequel était donc coupé du monde, à errer dans une forêt asthmatique.

    Le jour de la présentation du budget arrivait au rythme effréné d’une journée toutes les vingt-quatre heures. La confrérie agricole de Guibole avait pris à sa charge les divers faux-frais inhérents à ce type d’événement, et subséquemment, fournissait les pupitres. Chaque parti avait enregistré ses orateurs. Ainsi, le père Hipulpon potassait sa rhétorique. Jean était en charge de la sécurité. Le comptable des charcutiers qui avait vérifié la moralité de Gaëtan à l’auberge était curieusement présent. C’est normal. C’est le rapporteur du budget, en vrai.

    Gaëtan, loin de cette agitation, se méfiait de tout, y compris des oiseaux. Surtout des oiseaux. Il les suspectait de rapporter ses moindres faits et gestes à Jean et Hipulpon, selon un complexe schéma de couleurs et de motifs de plumage. Bon, en vrai il n’y croyait pas trop, mais il s’entraînait à trouver les signes de danger.

    Et puis, un matin, il assista médusé à l’envol du pollen des érables dégravités. Cet arbre, somme toute banal, aux fruits astringents, aux feuilles fragiles et au bois putrescible, se distinguait par sa méthode de reproduction. Au lieu de s’en remettre au vent pour disperser ses gamètes, ou aux abeilles, ou à je ne sais quel intermédiaire décérébré, cet arbre avait décidé de prendre un peu les choses en main. Et, plongeant dans la source de magie de ce monde, produisait de longs filaments auxquels étaient attaché son pollen. Ces filaments subissaient la gravité dans le sens inverse. En quelque sorte, ils avaient un poids négatif. Le filament se détachait alors de l’arbre à maturité pour porter son gamète jusqu’à l’âme soeur, souvent plantée à des kilomètres de là. Laquelle, pour finir le cycle reproductif, avait la responsabilité de sauver de la chute infinie les gamètes viriles : l’ovule de l’érable dégravité avait donc deux étages. Le premier, moteur, était un filament dégravitant compacté en un ressort puissant. Le second était l’ovule en lui-même, pourvu de parachutes savamment pliés. L’arbre femelle (en fait dioïque, mais peu importe) orientait ses fleurs à angle droit du vent dominant, puis tirait ses ovules en espérant attraper, lors du déploiement des parachutes ovariens, quelque gamète moins écervelé que les autres. Le spectacle de l’envol de ces filaments duveteux était donc un ravissement de l’âme, et pour les cerfs, le début de la période de fornication.

    Le reste du temps, disons-le crûment, Gaëtan s’emmerdait sec. Et oisiveté étant mère de tous les vices, devant le spectacle quotidiennement renouvelé de l’envol du pollen, germa dans l’esprit du tisserand une nouvelle idée idiote : comme il n’avait rien de mieux à faire, il se mit en devoir de tisser cette matière.

    Ce fut ardu. D’abord, essayez de récolter des boules de poils qui tombent vers le haut. C’est toute votre logique à inverser. Il avait mis des paniers à l’envers qui, une fois remplis, cheyaient mollement jusqu’au plafond. Il devait les récupérer avec une gaffe. Ensuite, il lui fallait un métier qui s’utilise en sens inverse. Pas tête-bêche, mais depuis le bas vers le haut. Alors que le métier tombe. Un bazar, vous n’imaginez pas.

    A Rotule, le père Hipulpon ne s’emmerdait pas sec au point de filer de la laine. Il ne faisait pas non plus que de la théologie. Il avait appris par ses réseaux que la confrérie agricole, qui était contre la guerre et qui avait certainement des intérêts dans le trafic de stupéfiants, disposait d’un artefact dangereux, fabriqué par un sorcier fou. Le pourquoi du quoi du comment était encore nébuleux, mais Rotule était une ville civilisée, et la sorcellerie y était formellement interdite. Personne n’avait vraiment conscience de ce qu’était un sorcier, mais leur pratique était, eu égard aux bonnes moeurs, interdite de principio. C’est pas parce qu’aucun cas de sorcellerie n’avait jamais été déclaré qu’on allait passer pour des sauvages en ne l’interdisant pas. Non mais. Foin de mauvais oeil chez les vrais croyants. Adoncques, en tant que garant moral de cette communauté, le prêtre avait cherché le sorcier renégat, et ne le trouvant pas, l’avait copieusement sermonné, maudit et excommunié. Il avait déchaîné sur lui tout son répertoire de magie blanche que personne n’avait jamais vu fonctionner, mais « Il vaut mieux pomper d’arrache-pied, même s’il ne se passe rien, que risquer qu’il se passe quelque chose de pire en attendant que ça se passe. » (GaBuZo, v132-135). Heureusement qu’il était prêtre de la vraie foi, sinon il se serait fait incendier pour sorcellerie.

    Mais enfin, Hipulpon avait appris que l’horrible nécromant maudit avait fini par se bannir tout seul. Fort bien. Qu’il aille rôtir en enfer. Toutefois et plus par amour des hommes que par doute doctrinal, il avait fait mander un expert en ingénierie civile, militaire et exorcisme à qui il avait confié la tâche de trouver cet artefact et de le désactiver, voire de le détruire.

    Dans le domaine dit de Boifleury, la première fois que Gaëtan essaya le pantalon de dégravité, ce fut un drame. Déjà pour l’enfiler, c’était pas une partie de plaisir : il dut le descendre, et comme l’étoffe en était quand même lourde – pardon, anti-lourde, cela nécessita un treuil. Ensuite, il fallut, en substance, l’enfiler les jambes en l’air. Puis le libérer du treuil. Aussitôt, le pantalon le tira violemment vers le plafond, mais n’ayant ni gouverne ni dérive, chavira à mi-parcours, vidant l’enchanteur et le laissant sur le carreau froid, endolori et en caleçon.

    Tandis que son volage époux faisait tomber son froc, ou le contraire, Marine, elle, reçut la visite de la gendarmerie : « Madame, il faut qu’on vous dise que votre mari ne se porte pas très bien. Il aurait apparemment subi deux tentatives de meurtre. Il est actuellement sous protection renforcée, je ne peux malheureusement pas vous dire où il se trouve réellement, mais il est en sécurité. » L’agent n’entendit pas Marine siffler entre ses dents : « incapables ! », parce que derrière lui, ses adjoints discutaillaient sec : « Et par ces motifs, nous démontrons l’impossibilité d’avoir un système logique permettant d’éviter les propositions indécidables. Je l’ai appelé : le théorème d’incomplétude. Au terme de cette étude, il est donc possible à un suspect de donner des aveux qui feraient réagir Mouf-Mouf de manière non-déterministe. Aussi nous préconisons de recouper les éléments Mouf-Mouffiens avec d’autres sources d’information pour limiter le risque d’erreur judiciaire qui, corollairement, existe forcément.

    – Tu viens de tuer le ministère de la justice, là…

    – Non… Tu crois ?

    – Ben, si tu déduis du théorème de Gödel l’indécidabilité des cas judiciaires, forcément…

    – Mais je ne faisais que des maths ! ? » Marine se frotta les mains : « Et du coup, je suis considérée veuve ou pas ? »

    Gaëtan progressait moins vite que les enquêteurs. Empêtré dans de la filasse dégravitante, son esprit était aussi embrouillé que son atelier. Il avait alors appliqué un raisonnement par analogie : quoique la fibre de dégravité ne fasse pas bouger l’aiguille du galvatruc, il s’était quand même fabriqué un petit tube contenant divers disques de métal séparés par du tissu saturé d’eau salée : le même que celui qu’on utilise pour vérifier le fonctionnement du galvatruc. Moi j’appelle ça une pile Volta, mais Gaëtan n’ayant pas l’heur de connaître ce physicien, il appelait son empilement une étincepile, parce que :
    1. c’est une pile de trucs.
    2. ça peut faire des étincelles.
    C’est mignon, étincepile, comme nom, non ? Quand il l’appliquait sur la toile de dégravité, la propriété magique disparaissait, ce qui était quand même pratique pour la manipuler. Et était quand même une sécurité en extérieur.

    Au Chalet Bourbon, siège du gouvernement de Rotule, la présentation du budget se passa aussi sereinement que possible. C’est à dire que bien que prévenus que le pupitre changerait de couleur en cas de mensonge de l’orateur, les différents partis s’invectivaient en dépit du bon sens. Le prêtre Hipulpon, toutefois, eut à parler à la tribune. Il avait blêmi quand il avait appris le fonctionnement de ce maudit pupitre, avait invoqué des points de droit pour le supprimer, avait hurlé à l’atteinte à la liberté d’expression. Mais quelques heures plus tard, c’est apparemment calme, quoi que tremblotant qu’il était monté à l’échafaud… au nid-de-pie… à la chambre de Raiponce… Au ? Perchoir ? D’accord, si vous voulez, au perchoir. Toutefois, avant de commencer, Hipulpon prit la précaution de déposer un poisson – un des symboles de sa religion au pied du pupitre. Bon, c’était assez cruel de poser un poisson vivant au pied d’un pupitre, et pourquoi diable avoir choisi une anguille électrique ? Mais le fait est que le pupitre est resté blanc pendant toute son allocution, malgré quelques contre-vérités flagrantes. Oui, on est censés appeler ça des mensonges, mais c’est un vilain mot. Et ma foi, si un mensonge passe l’épreuve du détecteur de mensonge, ce n’en est plus un, non ? Ce n’est plus qu’une contre-vérité ?

    La guerre fut votée.

    Jean alla demander des explications à Gaëtan.

    Hipulpon alla féliciter Judith.

  • L’enchantisseur 7

    Il était sûr qu’Hipulpon serait fier de lui. Il avait trouvé la cache de l’Enchanteur, cet être impie qui manipulait les forces démoniaques. De la porte ouverte de l’atelier, il pouvait voir les tentacules pendre mollement hors des caisses puantes. Sur un pupitre, des rangées d’araignées suintaient l’or philosophal, aussitôt récupéré par une machine démoniaque faite de roues, de cardans dégouttant d’humeurs ichtieuses, de poulies grinçantes et de courroies probablement taillées dans le cuir de quelque bête honnie. On disait en ville qu’il nourrissait ses araignées de son propre sang. On lui avait décrit le Maître Arachnide comme livide, anémié, pâle comme un spectre. Et en effet, au milieu de ce fatras fétide, le sorcier était là, penché à quelque ouvrage maudit.

    Le spadassin réfléchissait. Il avait réussi à arriver jusqu’ici malgré les gardes. A force de ruse, de contorsions, de tours de force, il avait déjoué la sécurité. Toutes ses forces tendues vers son ultime but, il avait déjà passé une nuit enfermé dans les locaux du port, tapis dans l’obscurité et dans un chargement d’épais tissus molletonnés et absorbants. Lesquels avaient failli le détendre suffisamment pour qu’il s’endorme et rate sa mission eschatologique. On était passé à ça de la catastrophe évangélique à cause de matelas. Bref. Il avait vu passer l’équipe de nettoyage, avait vu les changements de tour de garde, s’était glissé, furtif, de zone d’ombre en zone d’ombre, et maintenant il était arrivé, au seuil de l’antre obscène du démon. Il n’aurait probablement droit qu’à un seul coup. Un coup de dague et le monde serait débarrassé de l’abomination enchanteresse. Hipulpon le pardonnerait alors de ses péchés, et il retrouverait l’honneur de sa famille et sa paillasse moisie. Il ferma les yeux et sentit à nouveau la caresse sensuelle de la toile Rénale, douce et tendre, dans laquelle il avait passé la nuit… Non non non. La paillasse moisie. Là est la vérité.

    L’homme bondit.

    Et il tomba dans un cri. Le démon, vif, se retourna et vit le vengeur. Un instant leurs regards se croisèrent : le voleur vit l’enchanteur dans sa longue robe à capuche dorée. L’enchanteur vit le voleur par terre, se tenant le bras. La dague, qui devait être sacrificielle, gisait au sol, le destin brisé. À côté, verticalement, un fil plus fin qu’un cheveu courait littéralement en travers de la porte, actionné par une roue reliée à un métier. Alors, en vérité, l’Honnie main du diable eut une expression d’effroi, tellement humaine. Brutalement,il se précipita vers le voleur. Le malandrin se sut condamné. Il ferma les yeux pour ne pas voir les horreurs sacrilèges que le mage allait invoquer pour l’achever dans des souffrances infernales. Et alors, les mots anciens du sortilège démoniaque sortirent de la bouche de l’Enchanteur, tels qu’ils avaient été écrits dans le grimoire des savoirs interdits : « Bon sang, je savais que ça marcherait assez bien, mais pas tant que ça ! » Et il s’accroupit, délicat et prévenant, pour examiner la plaie de l’assaillant : elle était profonde, certes, mais nette. Perdu pour perdu, celui-ci exposa ses motifs : « Je suis venu faire… Rââh… justice, infâme sorcier ! » Gaëtan, un instant surpris, regarda prestement derrière lui pour se garder de cet individu au si sinistre épithète. Son assassin le corrigea illico : « Mais non, c’est toi le malévole magicien ! » Perplexe, Gaëtan écarquilla les yeux. Mais l’heure n’était pas aux explications : la blessure était sérieuse, aussi il s’en fut quérir quelque chiffe pour bander sa victime. Non, son agresseur. Non, sa victime. Sa… Hé, ça va, c’est pas facile aussi.

    Il faut dire que, de fil en aiguille, la situation avait un peu évolué hors du contrôle de l’infortuné drapier.

    D’abord, il était tisserand, pas tanneur. Il s’était retrouvé à tondre deux cents carcasses de moufettes à la fraîcheur relative, et à devoir extraire les chromatophores de cinquante kilos de pieuvres en début de décomposition. Tant et si bien que les employés chargés de sa sécurité avaient fui l’atelier jusqu’au bistrot le plus proche, sous le principe d’airain que : « Déso, hein, mais c’est pas humain de puer à ce point-là. On a signé pour se faire taper dessus, peut-être, mais y’a des limites à ce qu’on peut supporter. » Et pour Gaëtan, tout ce boulot, cette odeur insupportable, entamait ses nerfs déjà pas très solides. Tout ça pour une tenture, franchement. C’est se donner du mal pour rien.

    Parce qu’il n’en avait pas encore assez à faire, il s’était aussi tissé une pèlerine avec les délicats fils des araignées dorées qui vivaient dans son atelier. Oui, ben comprenez, aussi : quatorze heures par jour sans âme avec qui échanger, et les seules personnes aux environs étant des dockers et des barbouzes surgavées de cervoise avariée. Les araignées sont tout à fait sympas dans ces circonstances, surtout qu’elles exercent le même métier que notre héros : une mini corporation dans les coins sombres de l’atelier. Et après on s’étonne qu’on ourdisse de sombres complots, alors qu’on ne fait simplement qu’ourdir du poil de moufette dans une sombre masure.Toujours est-il qu’à force de confrérie, Gaëtan s’était rendu compte que le fil que ces araignées excrétaient avait d’intéressantes propriétés : premièrement il était extrêmement solide, et deuxièmement, Gaëtan s’était aperçu que quand elles avaient ingurgité son sang, la soie n’était visible que de lui.

    Bon. D’accord, il planquait maintenant sur lui une sangsue médicinale, d’accord. Mais c’est pour donner quelque confiserie à ses petites protégées, n’allez pas voir le mal partout.

    Et pour ne rien gâter, une tresse de cette soie invisible tendue sur un cadre pouvait servir de scie ! Gaëtan avait ainsi découpé des chevilles utiles à l’ajustement de son métier à cadres. Il avait donc fait de longues tresses avec la soie invisible. Et un vêtement avec de la soie visible. Parce que.
    Parce que la classe, zut à la fin, quoi.

    Bon.
    En réalité, il avait très très peur de son employeur.

    Au vu des qualités de la soie arachnéenne et de sa résistance, il avait simplement, par cette manœuvre, tenté de se confectionner une maigre protection contre une tentative d’attentat à sa personne.

    Quand il rentrait à l’auberge, il était maculé de sang, hagard, épuisé. Toujours il apercevait, dans l’ombre d’un porche, une silhouette qui lui collait aux talons. Toujours suivi, jamais vraiment seul. Il avait fort maigri depuis son arrivée à Rotule, et l’air vicié de l’atelier ne lui avait pas particulièrement réussi, si bien que la capuche de son nouvel habit doré laissait toujours son visage dans l’ombre. Mais on voyait luire ses yeux rouges et cernés, inquiets d’un monde dont il était le jouet.

    Et ce soir-là, après être réchappé de sa tentative d’assassinat, alors que les ombres sur son chemin paraissaient plus nombreuses, alors qu’enfin il se laissait glisser contre l’huis de sa chambre, il avisa quelque chose d’inhabituel. Etait-ce la mèche de la lampe à huile qui vivait sa dernière heure ? Une fenêtre mal fermée ? L’eau pour sa toilette était-elle croupie ? Il lui fallut beaucoup de temps pour mettre enfin le doigt sur ce qui clochait :

    Sur sa couche était une femme.

    Gaëtan tenta d’articuler une excuse, et sortit précipitamment. Dans le couloir, son cerveau fatigué se mit en branle : il ne s’était encore jamais trompé de chambre. Il avait bien ouvert avec sa clef, qui n’est pas le passe-partout. Il avait reconnu, jeté négligemment sur une chaise, le pantalon morpionneux qu’il portait à son arrivée ici. Il prit son courage et la porte à deux mains, et entra à nouveau : « Excusez-moi, madame, mais il me semble qu’il y a eu une erreur de cham… »

    La dame était nue.

    Gaëtan détourna vivement le regard.

    « Vous êtes séparé de votre femme depuis déjà longtemps, je crois ? »

    La voix était suave, chaude et envoûtante. Elle l’attendait, lui. Elle avait brûlé de l’encens, et l’odeur atteignit Gaëtan avec force. Il se sentit pousser un désir indicible, un besoin qui s’était tu depuis trois semaines qu’il échappait à la mort. Il tourna lentement la tête.

    Wopopop.

    Elle avait étalé sa chevelure rousse comme une mer sur le drap, auréolant sa tête d’un nimbe cuivré. Son sourire étincelant était rehaussé d’une foule de taches de son disséminées sur sa peau. Ses mains n’étaient pas encore calleuses du travail manuel, et son corps exhalait la souplesse féline.

    Gaëtan béait.

    Hélas, avant même que sa conscience lui hurle de fuir, il était auprès d’elle. L’instinct qui naquit quand deux créatures se firent femelle et mâle court-circuita la lente intelligence cérébrale pour répondre à l’appel des temps immémoriaux : stupide, hagard, il était déjà au pied du lit. Elle lui prit la main et l’embrassa. Il était perdu, il était fou : il se joignit à elle. Et pour bien jouir de l’instant, pour bien sentir la vie passer de l’un à l’autre, il fit ce qu’il s’était juré ne pas faire : il retira son arachnéenne cape enchantée pour s’entrelacer corps contre corps. Ils burent à leurs propres lèvres, se donnèrent corps et âme jusqu’à mêler dans une seule effluve le musc et la tannerie.

    Mais au moment ultime, dans un vacarme de verre brisé, la vitre vola en éclats, et la belle fut figée dans son plaisir. Gaëtan la vit soudain, avec horreur, le crâne défoncé par un carreau d’arbalète. Il vit ses mains éclaboussées de sang et de cervelle. Pris d’effroi, il se redressa. Aussitôt il entendit des coups à sa porte. Les ombres qu’il voyait partout passaient à l’action. Paniqué, il renfila son habit de soie d’araignée, attrapa son bonnet et se prépara à l’affrontement.

    La porte céda bien trop facilement. Trois sicaires déboulèrent dans la chambre. Ils prirent position, un genou en terre, l’arbalète menaçante : « La gueuze est refroidie, c’est bon. Où est notre client ? »

    Gaëtan eut un soupir de tristesse d’entendre la femme qu’il venait à peine de connaître être déclarée « gueuze refroidie ». La soldatesque continuait : « Il doit être planqué sous le lit, c’te pleutre-là. Tout dans le costume, rien dans le slibard ! »

    Et effectivement, Gaëtan était caché sous le lit. Il était désespoir, choc et horreur. La lente intelligence qui l’avait perdu tout à l’heure se mit en devoir de le sauver. Il chercha de la ressource. Sa chambre était jonchée de tresses de soie arachnéenne. On ne pouvait pas faire un pas sans marcher sur un entrelacs de fils dorés que Gaëtan trouvait du plus bel effet, mais dont il espérait maintenant tirer profit : il en saisit deux bouts, priant pour qu’il appartiennent à peu près au même brin. Il tira d’un coup sec, et l’un des soldats hurla de douleur. Il s’affala au sol, tenant entre ses mains sa jambe au bout de laquelle manquait maintenant un pied, coupé par le fil que Gaëtan contrôlait. Aussitôt, les arbalètes claquèrent. Certains carreaux se fichèrent dans le bois du lit, faisant voler en éclats la faible protection de Gaëtan. « Stop ! Tas de moutons ! Qui vous a donné l’ordre de tirer ? Avez-vous vu votre cible ? Non ? Ben on ne tire pas tant qu’on n’a pas de cible, on vous apprend rien, en stage commando ? »

    Gaëtan reconnut la voix. C’était celle de Jean. De surprise, un dernier coup partit. Jean entendit la corde claquer, et sa gorge se noua. On ne survit pas à un carreau d’arbalète. Le lit opina en s’effondrant sur le cadavre de Gaëtan.

    Jean ne dit rien. Il restait stoïque, contemplant l’échec de sa stratégie. Il ne voulait pas la guerre. Il l’avait connue, il n’en voulait plus. Il avait utilisé toutes les idées, toutes les opportunités pour donner à son parti les armes pour éviter la guerre. C’est marrant, ça, donner des armes pour la paix.  Et tout ces efforts détruits parce qu’un guignol n’était pas foutu de virer son index d’une détente.

    « On a failli nous le tuer ce matin, on a failli nous le tuer ce soir… Finalement, on l’a tué nous-même. 
    – On est nerveux, chef. Déjà qu’on a merdé ce matin, on voulait se rattraper ce soir.
    – C’est raté. Portez le blessé à l’hôpital. »

    Les soldats aidèrent leur compagnon à rejoindre le reste de l’escouade. Mais de sous le lit sortit une voix d’outre-tombe : « Ca fait quand même bougrement mal ».

    Jean recommença à respirer. Il avança d’un pas, mais resta prudemment au seuil de la porte, juste devant le membre coupé qui témoignait que même nu, l’Enchanteur n’était pas inoffensif.

    Gaëtan grimaçait de douleur. Il avait senti sa pèlerine se durcir au contact du carreau, et le durcissement se propager sur une surface de plus en plus grande, répartissant ainsi la force de l’impact sur une plus grande zone. Oh, bien sûr, des fibres avaient cédé, mais lui était toujours en vie. C’est quand même formidable de découvrir qu’on tisse une matière avec des propriétés de fluide non-newtonien.

    Mais Jean annonça calmement : « C’est fini. Tu es en sécurité. Viens. On doit te changer d’adresse.
    – Nan. Je veux pas.
    – C’est nécessaire.
    – M’en fous.
    – Moi pas.
    – T’as tué mon amoureuse.
    – C’était pas ton amoureuse.
    – Si.
    – Non. Elle était là pour te tuer.
    – Nan.
    – Si. Regarde ton bonnet, il est blanc.
    – Je veux pas. Je m’en fous. Elle me donnait de l’amour.
    – Benêt, c’est pas de l’amour, c’est de la manipulation.
    – Va crever, laisse-moi rêver d’humanité dans votre monde de manigances.
    – Comme tu voudras. Vous six, sortez-le de là. Il n’y a plus de piège dans la chambre, allez-y »

    Les six gaillards entrèrent, soulevèrent le lit et attrapèrent Gaëtan chacun par un bras. Ah, le terrible Enchanteur était beau à voir en cet instant, crachant, jurant et battant frénétiquement l’air de ses petites jambes faiblardes. Jean lui prit son bonnet : « Est-ce que cette jeune femme était ici pour son seul plaisir ? » Le bonnet tourna bleu. « Tu vois, mon petit. On te sauve les miches. » Jean le lui rendit en le fourrant dans la poche de son prisonnier. Gaëtan hurla : « Elle m’aimait ! » Et personne ne le vit, mais le bonnet redevint blanc pendant qu’on enlevait le pauvre hère.

    A trois mille cent vingt sept encablures royales, sept pieds impériaux et deux pouces ducaux de là, Gaston Leplancher, adhérent depuis 43 ans, 25 mois et 71 jours à la confrérie agricole de Guibole, producteur respecté de fine de pêches de givre, bouilleur de cru selon la méthode des queues et têtes, ouvrit la porte de sa demeure à flanc de colline : « Bonjour monsieur, c’est la gendarmerie de Tarse. Dites, on a constaté un écart entre votre production déclarée et vos taxes d’accise. Il nous manquerait, d’après nos calculs, une barrique d’eau de vie de pêche de givre. Ça fait beaucoup, pour de la pêche de givre, une barrique d’écart, non ? »

    Gaston se décomposa. Derrière le gendarme, ses deux collègues, dont une femme fort marquée par la vérole, se chamaillaient : « Mais non ! Ta table de vérité est fausse ! De toute façon je t’ai démontré hier que tu pouvais toutes les reconstruire avec l’opérateur unaire et n’importe quel opérateur binaire pourvu qu’il ne soit pas l’opérateur constant !

    – Seconde classe Lepetit, la ferme ! Alors, monsieur Leplancher, pouvez-vous nous expliquer ? »

    Et M. Leplancher, terrorisé, les invita à entrer.

  • L’enchantisseur 6

    « Monsieur le président, dans vos notes de frais, nous avons vu l’acquisition d’un tonneau entier d’alcool de pêche de givre triple distillation. Nous ne sommes pas en mesure de l’honorer. En effet, vous savez que nous fédérons dans notre confrérie les associations de tempérance. L’acquisition d’alcool est donc contraire aux valeurs que nous défendons. »

    La salle était petite, tendue de marron encrassé par la fumée des nombreuses pipes de bruyères qu’on y allumait à longueur d’assemblée générale. La lumière de quelques lampes vacillait face à tant d’obscur… le choix du suffixe est vaste, mais hélas trop pertinent. Prenons obscurité. La lumière de quelques lampes vacillait face à tant d’obscurantisme. D’obscursion. D’obscurité.

    Jean encaissa l’attaque calmement : « J’entends bien, madame le secrétaire. Et d’ailleurs, nous sommes tout à fait dans la ligne de manifestation de la vérité qui est la nôtre. Cette fourniture n’est pas destinée, bien évidemment, à mon usage personnel. C’est une matière première nécessaire à notre… » Jean eut un instant d’hésitation. Il renâclait à donner le nom de Gaëtan sans contrepartie. Il contourna : « À notre enchanteur pour nous fabriquer les pupitres magiques dont nous avions parlé.
    – C’était pas une tenture ? »
    L’intervention fut ignorée. Un individu bedonnant prit la parole :
    « À ce propos, êtes-vous certain de la pertinence de cette idée d’afficher ouvertement tous les mensonges proposés ?
    – Monsieur le trésorier, vous m’avez élu précisément pour mes compétences de réactivité et d’analyse de la situation. La bataille des pavots n’aurait pu être gagnée si je n’avais pas utilisé l’écluse pour inonder les positions de nos ennemis. »

    Jean se redressa. Il était fier de son astuce d’homme d’action, capable de saisir le petit détail qui transformerait une défaite cinglante en victoire éclatante.

    Mais personne n’avait bougé. Pas un cil n’avait battu. Habitué aux émotions patriotiques, Jean était parfois déstabilisé par la froideur mercantile. Ou par l’ignorance de l’histoire militaire récente. En tout cas, quelle qu’en soit la raison, il venait d’essuyer un bide. Non, pas celui de l’individu. Je vous en prie, ne compliquez pas.

    La secrétaire, une vieille dame au visage fripé par la graisse de baleine dont elle s’enduisait quotidiennement le visage, reprit :
    « Mon général, nous ne doutons pas de vos compétences. Nous ferons passer cette fourniture en frais de chantier, mais le tonneau devra être sous verrou. L’enchanteur devra subir une vérification d’haleine à chaque fois qu’il aura besoin de s’en servir. La confrérie agricole se doit d’être irréprochable. »

    Très loin de là, un marin-pêcheur, père de famille et sociétaire de la confrérie agricole, débarquait nuitamment quelques caisses odorantes sur la plage. Dans le sable, un autre homme s’étonnait de tant de discrétion pour décharger un banal bateau de pêche : « Mais pourquoi pas directement au port ?
    – Mais cht’iot père, t’sais pô qu’c’est interdit, la pêche à l’pieuv’ ? »

    Cht’iot père, dont la simple vue amenait l’adjectif « louche » à l’esprit, avoua son ignorance : « Non, je ne savais pas. Mais pourquoi pêcher la pieuvre, alors ?
    – Cht’iot père, tu sais combien ça fait, la caisse eud’ pieuv’, au marché noir ?
    – Non ?
    – Assez pour que c’que j’te fournis te fasse une petite retraite. Allez, déguerpis, et t’as intérêt à nous éviter la guerre, cht’iot père ! »

    Et cht’iot père, qui ressemblait quand même beaucoup à l’écrivain public, de monter péniblement les caisses de pieuvres sur sa carriole. Son employeur avait tenu à lui faire charger, au vu et au su de tous, les invendus de la criée du port, avant de l’expédier sur cette plage oubliée de la marée chercher la véritable raison de sa présence ici : les pieuvres mimétiques. Dans le froid de la nuit, alors que l’humidité faisait fi de sa capote, dans les effluves pestilentiels de sa cargaison, il songeait à son inconfortable existence. Derrière lui odorait une sympathique retraite à la campagne. Loin du boulot de petite frappe, il pourrait s’adonner à son innocent plaisir : l’étude de la peinture, notamment et principalement par la copie de toiles de maître. Il s’imaginait doubler son patron, et transformer sa marchandise de contrebande en bon argent frais, qui disposait en outre de l’immense avantage, comme chacun sait, de ne pas avoir d’odeur. Hélas, il n’avait pas de réseau pour écouler son stock, qui serait sans valeur dans une semaine tout au plus. C’est sur ces réflexions qu’il arriva à un octroi…

    « Un satrape trappeur sachant trapper doit savoir trapper sans attraper sa trappe », marmonnait-il en relevant ses pièges. Il avait reçu une commande. Ces citadins n’avaient vraiment pas peur du ridicule. Il était méfiant des éléments de la confrérie agricole qui restaient dans les villes. Ces confrères-là perdaient le sens des réalités. « Une commande, vraiment. N’importe quoi. On ne commande pas la nature. 200 bestioles. Deux cents. N’importe quoi. Et pourquoi pas des animaux qui n’existent pas, tant qu’on y est ? Enfin bref. De la mouffette à pied plat, ç’aurait pu être pire. Quand faut y aller, faut y aller. » Il avait pris bien soin de se couvrir le visage d’un linge mouillé, car il savait que son odorat serait mis à rude épreuve dans le relevé des pièges : deux cents moufettes à pied plat ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval. Et pour quoi faire ? Elles n’étaient pas considérées comme nuisibles, leur fourrure était assez moche, et leur glande anale était moins odorante que celle du putois coloré, bien plus commun.

    Gaëtan piergeait dans son atelier en attendant son matériel. Les procédures de sécurité lui filaient de l’urticaire : « Contrôle du souffle. » Gaëtan exhalait. « Tu sens l’alcool. – Mon cul dans un tire-fesses, t’es en train de te renifler toi-même, t’as encore la bouteille de tord-boyau en main. »

    Globalement, il avait peur de se faire assassiner par l’un ou l’autre parti, et il cherchait, très pratiquement, un moyen de se protéger. Tandis qu’il dépoussiérait le coin des ateliers municipaux que la confrérie avait apparemment réquisitionné, son balai se trouva enchevêtré dans des toiles d’araignées. Pourquoi son balai était-il retenu par quelques toiles arachnéennes ? Il se pencha. Les toiles étaient dorées et quand il voulut les toucher, il se coupa. Une petite araignée de l’espèce Mandibulus Aureus s’enfuit. Gaëtan, vif comme… comme un souffle de vent pas hyper pressé, captura l’animal dans sa main blessée. Il la porta près de son visage et l’observa. L’araignée lui rendit son regard. Deux fois en même temps. Puis elle alla vers le doigt ensanglanté. Aussitôt, elle sembla s’abreuver de la goutte de sang de la blessure, tandis qu’un fin fil doré suintait de son abdomen. Gaëtan roula des yeux fous et sourit d’un sourire en biais, de ces sourires aux yeux plissés qu’on n’aime pas voir chez quelqu’un, même si on l’aime bien…

    Le douanier renifla sa soupe de poisson de roche. Elle sentait plus fort que d’habitude, pensa-t-il. Puis il alla inspecter la carriole qui attendait l’octroi. Ah non, l’odeur vient du chargement. « Holà, mon brave, que convoyez-vous là ?
    – Du lin de notre bonne région, pour la ville, m’sieur Rousseau.
    – Tu me prendrais pas pour un benêt ?
    – Benoît Rousseau ?
    – Comment tu le sais ?
    – Douanier benêt, c’est forcément Benoît Rousseau, non ?
    – J’ai pas compr…
    – C’est pas grave. C’est du poisson, forcément, vu l’odeur, j’en ai quarante caisses.
    – C’est une infection. Il n’est plus bon, ton poisson.
    – Mais si, il est encore tout à fait très bien.
    – C’est une horreur. Ca ne passe pas. Poubelle.
    – Mais non, regarde, moi j’en mange. »
    Et l’individu tira un pilscher de sa poche et l’avala goulûment. Il en brandit un autre sous le nez de l’agent qui fut prit d’un violent haut-le-coeur.
    « – De ma vie je ne mange pas ça.
    – Vous devriez, on en fait d’excellente soupe. »
    Le douanier, en un clignement d’oeil, revit dans son petit logis l’assiette de soupe en train de refroidir entre les murs ornés de perroquets bleus qui boivent du lait de coco. Il vomit.
    « Vous autres citadins êtes tarés. C’est deux osselets l’octroi. Je préfère garder ma naïveté. Circulez. »
    Et c’est ainsi qu’on put faire passer quarante kilogrammes de pieuvre mimétique protégée par l’octroi de Port-au-Prince.

    La mouffette tournait en triangle dans le piège refermé. Le trappeur arriva. La mouffette, tremblante, regardait le géant. Le géant regardait la mouffette. Quelques gouttes d’urine mouillèrent la terre sous le piège. « Ma pauvre bestiole, je te fais peur. J’en suis désolé. »

    Au diocèse, le père Hipulpon travaillait son homélie. Il savait que le conseiller du satrape serait à la messe, et il cherchait le moyen de relier le texte sacré du jour avec les chamanes de Roucki. Ah, les chamanes de Roucki. Il ne leur en voulait pas en eux-même. Le peuple de Roucki était un peuple arriéré qui avait besoin de guides eux-mêmes illuminés. Qu’ils se défoncent mystiquement aux fleurs de cactus ne regardait certes qu’eux. Par contre, qu’ils exportent leur défonce par bateaux entiers chez ses ouailles, ça, ça lui hérissait le poil. Il croisait maintenant beaucoup de pauvres hères, le regard perdu dans le vague, sous l’emprise de la drogue chamanique. Ils perdaient toute envie, tout besoin de s’occuper. Cette fleur de cactus était un fléau pour la civilisation. Cette croisade était nécessaire. Et il mettrait toute sa théologie au service de la cause.

  • L’enchantisseur 5

    Gaëtan était terrorisé. Il ne connaissait encore Rotule que de nom. Il était venu pour vendre honnêtement sa trouvaille aux paladins, et de fil en aiguille, il était maintenant à la solde des ennemis des paladins. « Comme toujours, tout se passe exactement à l’opposé de ce que je tente. » Après sa rencontre avec Repipeur, il avait immédiatement filé à l’auberge et n’en avait plus bougé jusqu’au matin. Ce qui était du plus haut suspect, et donc en contradiction formelle avec ce qui lui était demandé. Il avait ensuite vidé consciencieusement un cruchon d’eau-de-vie de framboise pour noyer sa peur. Laquelle savait nager. Heureusement pour lui, un comptable en déplacement dans la région pour homologuer les comptes annuels des charcutiers rotuleux lui avait tenu compagnie. Et ce comptable nota que même ivre mort, Gaëtan ne pipait mot des raisons de sa présence dans la ville. Il ne montrait pas non plus alentour, pour faire son intéressant, quelque curiosité exotique issue de sa province qui eût pu faire démonstration de quelque signe particulier. Non. Il resté éminemment prostré sur son gobelet, probablement à la recherche d’une forme de vie qui puisse survivre au tord-boyau. Ce comportement très sage rasséréna le comptable.

    Plus tard, seul dans sa chambre à maudire et son intempérance et son estomac, Gaëtan laissa libre cours à sa panique.

    Il avait étalé son bonnet sur sa couche, et à genoux sur la parquet, penché sur sa création, bavant et bégayant, il geignait : « Marimarine me manmanque. Elle m’enmengueugueu… elle m’enmengueugueu… elle m’engueulait, mais c’était pas si dandan… si dandan… si dangereux qu’ici. Elle me tarabiscotait l’asticot, me coudoyait les côtes dès que je tirais au flanc, mais somme toute nous avions des zazas… des zazas… des assiettes pleines et un toit pas trop pépé… papa pépé… pas trop percé. »
    Le bonnet s’en contrefichait.
    « Je suis content de t’avoir fait, bibi… bidule », larmoya-t-il, « mais je rere… mais je regrette d’avoir eu la vava… la vanini… la vanité de le proposer au vaste monde. »
    Le bonnet se tordit et bleuit.
    « Qu’esses tu racontes ? Je suis surveillé, pourchassé ! Je suis menacé ! Je vais mourir ! »
    Le bonnet se détendit et blanchit.
    « Ouais, ben on voit bien que ça te concerne pas… »
    Le bonnet bleuit.
    « Atta, atta… donc la phrase vraie, c’est « on voit bien que ça te concerne »… Non, c’est pas ça. « On ne voit pas bien que ça ne te concerne pas ». C’est une double négation ça, c’est duuuuuur ! T’es cruel, à me faire réfléchissementer comme ça ! »
    Un observateur particulièrement attentif et adepte de la méthode Coué se serait convaincu que le bonnet eut un soupir d’exaspération.
    « Comment ça, ça te concerne ? Mais non ! Pipi… Pis arrête de prendre des couleurs comme ça, on ne va pas s’engueuler quand même ! »
    Gaëtan fronçait les sourcils dans un effort intellectuel éthylique : « Atta, atta… Tu me dis qu’en vrai, je regrette pas la situation ? Genre je suis content d’aller à la mort ? Mais genre, tu es en train de me dire que ça vaut le coup ? »
    Le bonnet ne réagit pas aux questions. Gaëtan tomba sur ses talons : « Ça vaut le coup. Tu me dis que ça vaut le coup. Pourquoi ? Ça donne de la profondeur à la vie ? Quelque chose comme ça ? C’est peut-être une leçon, oui… » Le bonnet bougea très légèrement, mais resta blanc.

    Et cette nuit-là, entre le bituré et son œuvre, de grandes vérités furent dites, de grands mensonges furent dévoilés.

    Le lendemain matin, gueule de bois et trou noir. Gaëtan ne se rappelait plus de sa nuit. Il avait été tout surpris de se réveiller dans son lit, ses vêtements pliés sur la chaise. C’était vraiment dommage, l’humanité était passée à ça de savoir si oui ou non, les angelots font pipi dans la géhenne. Inconscient du désastre universel de sa mémoire défaillante, Gaëtan alla néanmoins, après un brin de toilette, sur la place du marché, en quête d’un écrivain public pour donner des nouvelles à son épouse.

    « Est-ce que vous avez bien écrit : Bonjour mon amour, mon voyage est plein de surprises. Je vais bien, mais les développements commerciaux sont plus complexes qu’imaginés. Je ne peux te dire quand je rentre, mais les informations que j’ai pu recueillir me donnent à penser que les voiles pourraient ne pas être payées. Pense à changer l’eau de la guède. Je t’embrasse, Gaëtan. ?
    – Oui, monsieur, bien sûr !
    – Mon petit, je ne sais pas lire, mais je sais quand on se paye ma pomme. »
    L’écrivain, interloqué, eut un moment de réflexion. Puis il dit :
    « En effet, je me moque. »
    Ce fut à Gaëtan d’être pris d’un doute. « Est-ce un test ou une blague ? »
    L’écrivain poussa un soupir de soulagement : « Les deux.
    – D’accord. Quel est le carré de i ? »
    L’écrivain transpirait abondamment. Le silence se fit lourd.
    « Je ne sais pas », concéda-t-il. « Mais la bataille des pavots eut lieu en l’an 4 du règne de Jalabar.
    – Excellent, et à quelle espèce appartient le satrape ?
    – L’espèce humaine. »

    Les deux hommes regardèrent le couvre-chef. Azur. Leurs yeux exprimaient l’étonnement le plus inattendu. L’écrivain se reprit : « Je ne pouvais pas savoir.
    – Je vous rassure, moi non plus. On aura appris un truc aujourd’hui. Mais on va compter ça comme un blanc. Et donc, trois mensonges trois vérités, vous êtes envoyé par Jean ?
    – Envoyé est un bien grand mot. Disons qu’il s’assure de votre sécurité et de votre performance. Il vous faut un atelier, je suppose. Nous avons un local. La Confrérie dispose d’un accès aux ateliers municipaux. Il y a des bâtiments entiers qui ne servent à rien là-bas. Un atelier de plus ou de moins, personne ne s’en souciera. De quoi avez-vous besoin comme matières premières ?
    – Et bien, j’ai besoin de toisons de moufettes à pied plat, de pieuvres mimétiques et d’un tonneau d’alcool de pêches de givre triplement distillé. »

    L’écrivain, taquin, siffla entre ses dents :
    « Ben mon cochon. Rien que ça.Il ne vous faudrait pas les bijoux de la couronne, non plus ?
    – Non, merci. Vous enverrez la lettre à ma femme, quand même ?
    – Mais bien sûr, votre majesté. Et avec ceci ?
    – Un jus de tomate, merci. J’ai une de ces gueules de bois… »

    À Tarse, Marine n’attendait pas de courrier, mais son tour au commissariat. L’air empestait la fumée de bruyère dont les gendarmes faisaient grande consommation. Peut-être parce qu’ils étaient sur des affaires particulièrement brumeuses. D’un bureau, on entendait les enquêteurs travailler : « Suite aux dysfonctionnements de notre référentiel de véracité congruente – que nous appelons communément Mouf-Mouf, nous nous sommes penchés tout d’abord sur le principe du tiers exclu. Néanmoins il existe une autre hypothèse pour la défaillance de notre système, dont la source peut être retracée dans les problèmes de Hilbert.
    – Lepetit, peu me chaut ce Hilbert.
    – Pourtant le première classe Ryan a démontré dans sa note de service n°4-MATHS-446 qu’il est, selon la liste du susnommé Hilbert, possible d’énoncer des propositions, et quand je parle de proposition je parle de la définition de Boole, des propositions tout à fait valides mais dont on ne peut donner la valeur de vérité.
    – Qu’est-ce à dire, deuxième classe Lepetit ?
    – Prenons un exemple : le barbier de Tarse rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes. Quelle serait la réponse de Mouf-Mouf dans ce cas, brigadier Noeud-Neuf ?
    – Et bien, rien. Cette proposition est manifestement vraie.
    – Perdu.
    – Elle est donc fausse.
    – Perdu aussi. Comme étudié dans le rapport d’audition de témoin adressé à la cour d’appel la semaine dernière, il est démontré que le barbier lui-même ne peut ni se raser, ni ne pas se raser. Outre l’exploration de la possibilité d’un barbier barbu, on voit qu’on soulève ici un paradoxe inhérent au modèle d’expression de proposition utilisé. »
    Marine avait le tournis. Elle se demandait comment la lutte contre le trafic de fleurs de cactus pouvait requérir tant de théorie fondamentale. Mais enfin elle fut prise en charge par un commis nanti de sa pipe débordante. « C’est pourquoi, ma p’tite dame ?
    – Bonjour. »
    Le commis leva les yeux. Il les posa à un endroit qu’il regretta, et les leva plus. Il découvrit alors le visage contrarié de Marine, et décida que dorénavant, il traiterait les dames de grandes. Ça évitera de se retrouver face à un corsage furibond. Néanmoins Marine donna l’objet de sa visite : « C’est pour signaler une disparition inquiétante.
    – La disparition de qui ?
    – Mon époux. Mais dites-moi, » ajouta-t-elle soudain cajoleuse, « par pure curiosité, au bout de combien de temps est-on considérée veuve ? »

  • L’enchantisseur 4

    De panique, Gaëtan fit un bond jusque là, voir figure 1. Il détala aussitôt en demi-tour devant le nouveau venu. Par pure méchanceté géométrique, il s’étala dans la fontaine. L’inconnu, du type chapeau à grand bords et cache-poussière noir délavé, n’esquissa pas un sourire. Il tendit même une main secourable, quoique gantée, au tisserand. Lequel, de saisissement, ne la saisit pas.

    « Qui êtes-vous ? » L’inconnu réfléchit un instant : « Je ne le dirai pas maintenant. Mais j’aime beaucoup votre invention.
    – Vous me faites peur !
    – Tant mieux. »
    L’inconnu s’assit nonchalamment sur le bord de la fontaine, comme s’il avait tout son temps. Il sortit un papier, de la bruyère qu’il écrasa entre ses doigts, et se mit en devoir de s’en rouler une petite. Gaëtan tapa du pied : « Prenez, votre temps, surtout, hein !
    – En effet. Mais je ne vous retiens pas, si vous avez mieux à faire.
    – Oui ! J’ai autre chose à faire qu’attendre !
    – Regardez votre faluche. »
    Gaëtan, doucement, baissa les yeux. Son ouvrage était de la couleur du ciel ensoleillé… « Mais ?
    – Vraiment formidable, n’est-ce pas ? Je vous en roule une aussi ? – Bon, il ne faudrait peut-être pas abuser non plus… »
    Gaëtan croisa les bras et attendit, exaspéré, que l’autre ait tassé, léché et roulé son chef-d’œuvre botanique. Il se sentait un peu trahi par son bonnet, qui ne l’avait pas particulièrement couvert sur ce coup-là. C’était quand même intrigant, que son tissu sache qu’il n’avait rien de mieux à faire que d’attendre ce curieux personnage. Il en profita pour le dévisager : sous son long manteau noir, serré à la taille par une ceinture de corde, il était sec, grand, les épaules larges. Ses cheveux d’argent neuf battaient ses tempes au gré des bourrasques de vent qui traversaient la place. Sous son grand chapeau, sa face était ridée et au fond d’orbites profondes, un seul œil brillait, bleu comme la glace et vibrant comme le feu. L’inconnu alluma enfin sa création avec une braise soigneusement conservée dans une boîte en fer-blanc. Il tira une bouffée, produisant un nuage de fumée qui le fit tousser : « Keuf, keuf. Un oracle. Vous venez de découvrir que vous pouvez vous en servir comme d’un oracle. »

    Gaëtan réfléchit. Le doigt sur les lèvres, il était dubitatif : « Et alors ? Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Que je me mette nu dans une grotte en attendant l’aumône et en déblatérant des absurdités ? » Le fumeur éclata de rire, ses narines formant cheminée inversée : « Certes non ! Ceci étant dit, magnifique prestation chez les bigots.
    – Oh, ça va, je ne m’y attendais pas.
    – Ça s’est vu. Bon, vous cherchez un débouché, c’est ça ?
    – Oui…
    – Vous avez essayé les paladins ?
    – Oui, mais j’ai été refoulé.
    – Excellente nouvelle. Mais allons prendre un verre, je connais une échoppe idoine. Oh. Je me présente. Jean Repipeur. Président de la confrérie agricole de Guibole.
    – Il était temps. Gaëtan. Enchanté. La… attendez.. la Confrérie agricole ?
    – Oui. »

    Gaëtan jeta un œil à son bonnet. Blanc. Pourtant, ce type, il en était sûr, n’avait jamais travaillé la terre. Ses gants ressemblaient plus à ceux d’un homme d’armes qu’à ceux d’un rondouillard gaveur d’oies. Gaëtan s’enhardit : « Vous êtes militaire ». Jean ne répondit pas. « Vous ne répondez pas. » Jean se tut davantage en regardant le bonnet. « Oh. Vous essayez de me dire que c’est inutile : j’ai mon information. » Jean esquissa l’ombre d’un sourire. Le chapeau magique restait de neige.

    Quelques minutes plus tard, Gaëtan se réchauffait avec un alcool de prune assez infâme au fond d’un boui-boui crasseux, puant et bruyant, en compagnie de Jean qui n’avait même pas pris la peine d’ôter son chapeau. « Vous vous doutez bien que je ne vous ai pas recueilli par pure bonté d’âme. Je n’ai pas pour habitude de ramasser tous les traîne-misère qui viennent se perdre dans la bonté de notre Seigneur Tout-Puissant.

    – Merci de me remonter le moral.

    – Par contre, je fais tout mon possible pour que la confrérie agricole de Guibole prospère. Et je sais saisir une opportunité quand elle se présente. Voici mon affaire : vous savez que nous préparons une expédition navale.

    – Permettez que je range mon chapeau, je sens que la conversation devient tactique.

    – Sage décision. Vous êtes joueur ?
    – Pas vraiment. Vous ?
    – C’est possible. Dans toute stratégie, il y a une certaine beauté et un grand plaisir à dévoiler ses cartes peu à peu. Bref, nous partons dans une expédition coûteuse.
    – J’en connais d’autre », dit Gaëtan d’un air rêveur, en repensant à ses dernières aventures.

    La finesse du trait passa loin, loin au-dessus de Jean :

     » Je ne vous le fais pas dire. Or, les bénéfices à attendre d’une telle démarche ne sont peut-être pas pour le meilleur.
    – Que voulez-vous dire ?
    – Nous partons, clairement, envahir un autre pays pour nous en approprier les ressources. Notamment les ressources en guano.
    – Je vous demande pardon ?
    – En guano. »

    Gaëtan eut un curieux manège. Il regarda son verre, le saisit, l’approcha de ses lèvres. S’arrêta dans son geste. Tâta sa poche à la recherche de son bonnet. Leva un sourcil plein de perplexité incontinente.

    « Je suppose que vous ne parlez pas de euh… de… de…
    – Des chiures de pigeon. Si. Le Roucki, que nous visons, est un grand lieu de nidification. Et notre pays est en pleine expansion démographique. Nous avons besoin d’amender nos terres, et la fiente de piaf est, d’après les membres de la confrérie, extrêmement importante économiquement.
    – Bon. Mettons que les cul-terreux veulent pelleter de la bouse de cacatoès. Je ne vois pas où j’interviens.
    – Sachez que le clergé est partisan de la manière forte contre ceux qu’ils appellent « les mécréants », et qu’ils appellent à la guerre sainte contre ces chamans.
    – J’ai du mal à suivre. Quel est le rapport entre le chamanisme et le guano ?
    – Et bien, économiquement, nous souhaitons le guano. Mais nous ne voulons pas la guerre.
    – Ça me rappelle un truc avec du beurre et de l’argent… Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. »

    Jean était aussi imperméable au sarcasme qu’un casque lourd à la pluie :

     » Voyez-vous, le Roucki serait tout à fait prêt à négocier avec nous une exclusivité commerciale pour son guano, pour peu que nous soyons enclins à détourner quelquefois le regard.

    – Attendez, attendez. Un seul sujet à la fois, cette prune tape fort sur le crâne.

    – C’est normal, ça vient de chez Lagloire. Mais bref. Une guerre, ça coûte infiniment plus cher qu’un accord commercial. Donc, nous aimerions faire valoir ce point de vue lors de l’examen du budget devant le consul. Et la présence de votre outil serait un atout dans cet argumentaire.
    – Oh. Mais je doute avoir l’intelligence pour m’introduire dans la politique. Je vous remercie pour votre accueil, mais je vais devoir décliner. »

    Et il sortit son bonnet dans l’intention manifeste de se le visser sur le crâne pour prendre congé. Mais Jean fut le plus rapide :

    « Vous n’avez pas le choix, en fait. »

    Bonnet blanc. Gaëtan blêmit.

    « Non mais ne paniquez pas. Vous êtes sans ressource, dépouillé mais possesseur d’une arme géniale. Vous serez nécessairement dans un des camps. Ou tué. Par l’un ou l’autre bord. »

    Blanc bonnet. Les yeux de Gaëtan se firent implorants.

    « Notre atout est de mon avis. Nous sommes donc d’accord. Seriez-vous capable d’en refaire d’autre, de votre tissu ?
    – Certainement !
    – Votre toque est bleue. »

    Gaëtan considéra sa création avec surprise. Il était pourtant persuadé de pouvoir en faire d’autre. Pourquoi son bonnet disait le contraire ? Le trésorier le regardait d’un air amusé. Gaëtan cherchait une explication. Il n’avait pas l’impression d’avoir menti, et … Le trésorier souriait : « Vous faites plus confiance à votre artéfact qu’à vous-même… » Il devait y avoir un moyen. Encore une fois, les sueurs froides revinrent. Un client passa rapidement. Il salua le président : « Mon général… »

    Gaëtan déglutit. Alors qu’il allait jeter un coup d’œil à sa chiffe, Jean dit : « Tous les corbeaux sont blancs. » Candélabres. Il était rapide, l’animal. La faluche était bleue, mais avait-elle été blanche ? Quand d’un coup l’explication lui vint : « Oh. C’est parce que je n’ai pas les matières premières pour le moment. Donc stricto sensu, je ne peux pas en faire d’autre… tant que je n’ai pas trouvé de la matière première.
    – Et pourriez-vous en trouver ? J’aurai souhaité en avoir une tenture.
    – Attendez… UNE TENTURE ?
    – Oui, une tenture. En attendant, vous resterez à cette auberge, là-bas. Enregistrez-vous sous un nom d’emprunt. Évitez les fenêtres, les cul-de-sac. Voici pour vos menus frais. »

    Gaëtan restait figé comme une poule devant une lanterne. Le président avait sorti de sa bourse deux pièces d’or, et il faisait signe au tenancier d’en faire de la monnaie.

    « Prenez ça et déguerpissez ! On nous a assez vus ensemble. Trouvez-nous vos matières premières et au travail. On vous contactera. Trois mensonges puis trois vérités seront notre signe de reconnaissance. »

    Jean partait, lui aussi. Avant de disparaître, il se retourna et lança : « Évitez d’utiliser ça en bourse, le délit d’initié, c’est quelque chose… »

  • L’Apocalypse selon Ben Hoikin Ze 4

    Un vélo était appuyé sur la muraille d’une église abandonnée.
    Le vent soufflait par le vantail de la lourde porte. Les feuilles mortes voletaient au travers de la nef comme les plumes dans une bataille d’oreillers. Du transept, les statues fixaient le visiteur de leurs yeux sans pupille. Une clarté colorée filtrait au-dessus de la tête, trop haut pour éclairer convenablement l’endroit. Une immense toile sombre illustrait un récit pieux et épique. Une armure vide hébergeait quelques araignées. Et puis, dans le chœur, c’était le contraste : une lumière jaune et chaude tombait du ciel, lourde, pompeuse. Elle était complétée de nombreux lampadaires. Le laiton brillait comme dans un show steampunk. Mort habite ici. C’est une église abandonnée en 1537, après la disparition du village. Ni guerre, ni famine, ni pestilence n’avait ravagé ce village. Rien. Il avait simplement disparu du jour au lendemain, dans une procession macabre de cercueils enterrés à la hâte. Mort les fleurissait tous les mois. L’église lui avait bien plu, elle cherchait un logement pour son cheval à l’époque. Elle avait acheté le bâtiment en viager au curé. Il était arrivé un accident fâcheux, à lui et ses ouailles. Une affaire. Mais du coup, elle avait fait le boulot toute seule.

    Elle vomit. Ca et puis la chiasse, franchement, c’est pas une sinécure. Et la bouffe la dégoûtait. Elle ne nourrissait plus que de pain azyme. Ouais, des hosties. Et son humeur pouvait passer du meilleur au pire en trois secondes. Elle s’était déjà embrouillée avec Icel, ce qui n’avait dû arriver qu’une fois, à propos d’un nécromant de Judée qui ressuscitait à tour de bras.

    Bref, la grossesse, elle en était persuadée, était l’œuvre commune de ses trois compères.

    Elle enfourcha son vélo. Elle démarra, tourna au coin de l’église et s’arrêta immédiatement devant l’hôpital de l’union médicale de Pékin. « Tu es arrivée avant ton GPS », remarqua Pestilence. « Les entités surnaturelles ne sont pas soumises à la limite de la vitesse de la lumière. », répondit la petite vieille, ensevelie dans un immense châle vert, rouge et marronnasse. « On a quoi aujourd’hui ?

    – Mon premier cas de rougeole depuis la naissance d’un foyer antivax ici.

    – Je ne sais pas comment tu fais. Les mecs ont la solution, ils l’ont même rendue obligatoire, ils se sont débarrassés de la maladie, je me souviens qu’en 1993 tu l’avais mauvaise…

    – Oui, c’était pas une époque reluisante. Je m’étais fait pincer avec Perséphone, le patron… Icel… l’avait mauvaise, tu te souviens ? Je ne m’amusais plus trop au taf. J’étais sur d’autres projets, aussi. Tu te rappelles de la naissance de Pollution ? Un moment formidable. Je n’avais pas la tête à ça. Ils en ont profité. Mais regarde ! Le vieux Pestilence est au top de sa forme !

    – Je suis sidérée. Que tu arrives à les convaincre à se refiler cette saloperie quand même est impressionnant. Excuse-moi, j’ai les dents du fond qui baignent. Assez littéralement. »

    Mort déposa une galette -au beurre – au pied du mur du bâtiment. Les deux mains appuyées sur la paroi, elle reprenait son souffle, haletante. Un passant l’interpella : « Ça va, madame ? Je peux vous conduire à l’intérieur, si vous voulez ?

    – D’où tu me vois, péquenot ? »

    Oui. Il est déjà rare de voir la Mort arriver, alors la voir gerber relève de l’exception notable. Mais le quidam ne se démonta pas : « Oh, félicitations madame. Le premier trimestre, c’est difficile, hein ? »

    La Mort l’ignora. Pestilence avait un sourire narquois. Il ôta sa casquette délavée pour se passer la main dans ses rares cheveux gras et filasses : « Mais c’est qu’on ferait des cachotteries à ses petits camarades, ma mignonne ?

    – On n’annonce pas une grossesse au premier trimestre. Ça porte malheur. »

    Fatima revenait du rayon grossesse d’un magasin de l’immense centre commercial. La ventilation faisait disparaître l’odeur de renfermé de cette sordide place, et les néons tentaient de remplacer, jusqu’à l’excès, le soleil disparu derrière les murs de tôle. Être commerçant dans ce genre d’endroit, c’est essayer de rendre sexy ce qui n’est, au final, qu’un entrepôt mal isolé. Mais Fatima n’était pas dans ce genre de considération. Elle rayonnait d’elle-même depuis des semaines et des semaines. Elle était aux petits soins pour Élodie, qui se vidait présentement dans les toilettes publiques. « Tu t’en sors mon cœur ? , s’inquiétait Fatima. « T’inquiète, répondit une voix d’outre-tombe. C’est une gastro. Ou la COVID. Ou une grosse grippe. J’ai dû choper ça au turbin. Ne m’approche pas, j’ai pas envie qu’on perde la puce. »

    Fatima se tâta le ventre. C’est vrai qu’à ce stade, appeler ça une puce, ça avait du sens. « C’est la chasse d’eau que je viens d’entendre ?

    – Non, pas encore. 

    – Essaie de garder tes organes à l’intérieur, mon amour. J’en ai besoin. Tu sais que c’est pas vraiment comme ça que c’est sensé se passer, une couvade ? »

  • L’Apocalypse selon Ben Hoikin Ze 3

    Guerre était effondrée : ces culs-bénis ne respectaient rien, vraiment. Deux mères pour un Messie. Pestilence observa : « Finalement, ça s’attrape comme une chtouille. » Famine était secoué d’un rire profond. Mort le regardait avec morgue.

    « Mais dites-moi, notre pauvre archange a dû faire don de sa personne au moins toute la journée. Comment sait-on que c’est celui-là, notre Messie ? » nota Famine.

    « On ne sait pas », répondit Mort.

    « Mais.. » intervint Pestilence. « Mais quoi, mon petit ?, dit Mort, qui farfouillait dans un sac de toile à la lumière d’un néon clignotant.

    « Mais elles sont vierges… vierges ?

    – C’est important ? Dit Mort en ouvrant une boîte en fer-blanc, imprimée de Van Gogh aux couleurs saturées : « Je vous ai fait des financiers. Famine, un petit creux ? Pestilence, je crois que le brûlé est pour toi. Guerre, on en partage un ? Ça fait trop pour moi.

    – Ben, la conception virginale, c’est un concept théologiquement puissant, quand même, non ?

    – Ah ? Répondit Guerre, la bouche pleine.

    – T’as pas mené quelques guerres, brûlé quelques villes, rien que sur cette question ?, accusa Famine.

    – Possible, possible. Moi je suis officier, pas politique. Les raisons derrière tout ça, j’en sais rien.

    – Et donc on a deux parents qui risquent fort de rester vierges au sens liturgique du terme.

    – Et une conception d’origine externe, ajouta Mort. Je vous laisse réfléchir là-dessus, on y reviendra lors d’une prochaine itération d’intégration continue. On est en méthode agile, ce point n’est pas à l’ordre du speedrun de ce jour. »

    Guerre marmonna : « Je n’arriverai jamais à me faire à ces changements de registre chez elle. C’est mamie gâteaux ou tata fashionista ? »

    La bouche pleine, Mort continua : « Bon, du coup, quelque part, on a l’exact opposé qui a aussi été conçu. Je vous mets la vidéo.

    – Euh, souffla Famine. Je ne sais pas, chère collègue. Connaissant les méthodes du patron, ne vaudrait-il pas mieux ouvrir simplement un onglet de navigation privée ?

    – Vous n’aimez pas voir de jeunes gens s’aimer passionnément ?, demanda Mort.

    – Mamie, on parle des méthodes du patron, là. On parle de la conception de la progéniture d’Icelui. »

    Mort se renfrogna. « Je ne vous trouve pas très ouvert d’esprit, jeune homme. Voire carrément patriarcal. Qu’est-ce qui vous dit que c’est Icelui ? Ne pourrait-il pas s’agit d’Icelle ? Avez-vous déjà pu vous rendre compte du sexe de notre commanditaire ? »

    Les anti-mousquetaires… Oui, les trois mousquetaires sont en fait quatre. Les quatre cavaliers sont en fait trois, Mort étant clairement distincte et faisant souvent cavalier seul. Les anti-mousquetaires, donc, échangèrent des regards perdus.

    « Je n’imagine pas travailler pour un sexe faible, rugit Guerre.

    – Faible toi-même, rigola Pestilence dans un rot.

    – Mais comment tu fais pour toujours sentir le mazout vérolé ? », s’étonna Famine.

    « Cessez vos enfantillages, les millenials.

    – Les millenials ?

    – Ben oui, vous avez eu plusieurs fois mille ans, non ? Bref. À l’avenir et dans le respect de la bienveillance, je vous prierai d’utiliser le terme non genré Icel pour évoquer le Porteur de Lumière. Il y a une thermos de thé à la bergamote sur la table de gauche. Non, votre gauche à vous. L’autre gauche, Famine. La gauche, c’est là où tu as le pouce à droite. »

    Et elle appuya sur la touche →. La diapositive disparut dans un effet de feu d’artifice dérangeant de mauvais goût. Apparut alors dans un fondu enchaîné…

    « Des cliparts ! », s’exclama Guerre horrifiée.

    « Nous sommes tous d’accord que le Messie, d’un point de vue strictement biologique, est censé être de père inconnu. Nous avons donc travaillé pour avoir un Antéchrist de mère inconnue.

    -…

    -…

    – C’est juste moi ou c’est complètement con ? »

    S’ensuivit un débat dont les grandes lignes vont être sommairement reportées ici :

    « De père inconnu, pour moi l’opposé ç’aurait été de père trop connu. » « Oui, enfin on aurait tatillonné sur lequel prendre, il y a tant de personnalités regrettables déjà… » « Ou de mère trop connue… Non, on ne peut pas elles sont ménopausées… C’est dégueulasse ce que tu dis là. Attends, on est les Cavaliers de l’Apolakypse, l’Apokylaspe, l’Apost… oui ou bren ? On est dégueulasses par nature. Ah les enfants me lancez pas sur le sujet ! » « Comment peut-on avoir un gamin de mère inconnue ? »

    Mort prit une baguette et tapota sur un pupitre. Qui n’était pas là l’instant d’avant, mais qui était déjà en train de rouiller. « Ahem, ahem, ahem. Mes chéris… Famine va maintenant nous présenter son talk en standup sur ‘ciseaux moléculaires, réplication ADN et cellules-souches : comment dispatcher son ADN, sans même ses gamètes, aux 4 coins du monde avec l’aide des crypto-actifs’. C’est à toi. »

    Famine, quoi que surhumainement compétent en économie de marché et en manipulation du vivant, est d’un ennui mortel. Le pire c’est qu’il le sait et qu’il fait des efforts. Mais malgré hologrammes, show laser et K-pop, la moindre de ses explications plonge son auditoire dans un profond sommeil. Ce que Pestilence aime à utiliser pour vider leurs portefeuilles et charger leurs ganglions. Chacun son domaine.

    Mais le PDF du rapport de cette séance de brainstorming mentionnait que plusieurs femmes avaient été inséminées le même jour avec un œuf dont un seul était celui de l’Antéchrist. La procédure impliquait une méthode en double aveugle, mais le diable est dans les détails, et laissait la porte ouverte à une révélation ultérieure…

  • L’Apocalypse selon Ben Hoikin Ze 2

    Neuilly-sur-Seine, clinique des Tilleuls, la veille au matin.

    Neuilly-sur-Seine, clinique des Tilleuls, la veille au matin.

    « Voici le faiseur de parents !

    – Ouais, salut Nadine.

    – L’entremetteur d’ovules et de spermatozoïdes !

    – Ouais, ouais, ça va, moi aussi j’ai bien dormi. Et votre soirée a été bonne ?

    – Quand est-ce que ce faiseur de maman va devenir un faiseur d’épouse ?

    – Quand tu divorceras. On a qui aujourd’hui ?

    – Un couple de dames. Tu verras, Gabriel, elles sont rigolotes. Malheureusement je crois qu’elles sont déjà prises. Tu aurais dû choisir de travailler à la CAF, ici toutes les dames sont déjà en couple ! »

    Ledit Gabriel avait quarante-cinq ans. Et depuis vingt ans, quotidiennement, il faisait des bébés : il était technicien dans une clinique d’aide à la procréation. Son drame à lui, c’était la paternité. Certains rêvent de carrière, d’autres d’aventures, d’argent ou de reconnaissance. Son rêve à lui, c’était d’être papa. Et son gros problème, c’est que pour être papa, il faut commencer par être amant. De ce point de vue, sa vie était un échec plat. La chose qui ressemblait le plus à une étreinte dans son existence était l’ouverture d’un pot de confiture : le clac à l’ouverture est votre apothéose. Autant dire que son travail générait chez lui des niveaux de frustration qu’on ne trouve que sur les panneaux des ascenseurs des plus hauts gratte-ciel.

    Élodie et Fatima étaient ses premières patientes du matin. Elles s’aimaient énormément. Ces deux-là étaient perdues depuis bien longtemps pour la concurrence libre et non faussée du marché amoureux : si les sentiments étaient un état, elles en seraient un service public. Et elles voulaient porter la vie. Elles voulaient transmettre l’héritage immémorial des premières molécules auto-réplicantes qui baignaient dans la soupe primordiale des premiers temps de la Terre. Les raisons de ce choix n’appartiennent qu’à elles, mais les modalités pratiques de la mise en œuvre peuvent être portées par la postérité. Ça n’avait pas été une partie de plaisir de se mettre d’accord : « Je porterai notre enfant.

    – Non c’est moi !

    – Mais pourquoi toi et pas moi ?

    – Parce que j’ai envie aussi.

    – Il faut tirer ça à chifoumi.

    – Il faut qu’on en attende un chacune.

    – Non mais ça va pas ? Déjà qu’on a de bonnes chances d’avoir des jumeaux, si on est enceintes ensemble on ouvre directement une crèche !

    – Moi j’ai de l’ambition. Pourquoi ne pas directement viser le statut de famille nombreuse ? »

    Et elles terminèrent en chœur : « Nos pareilles à deux fois ne se font point connaître, et pour leur tube à essai, veulent des coups de maître ! »

    Elles partirent d’un rire cristallin qui bondit de vitre en vitre, éclairant leur chambre d’une joie de vivre communicative.

    Mais de soir en matin, d’argutie en débat, de réflexion en introspection, de désir en envie, d’idée en besoin, elles avaient décidé que Fatima serait la mère biologique, Élodie la mère civile et le hasard fournirait l’autre gamète.

    C’était le moment. Le médecin allait lui donner les ovules prélevés sur Fatima. Il devait préparer les gamètes mâles. Mais quand Gabriel s’approcha du congélateur, il repéra tout de suite le problème. La machine le lorgnait d’un œil rouge méprisant, et cette alarme visuelle se mariait magnifiquement avec l’acier nu de la trappe d’accès aux échantillons pour évoquer le Terminator. A chaque fois que Gabriel venait piocher dans la banque de sperme, il avait l’impression que l’humanité confiait de plus en plus son avenir aux machines.

    Et aujourd’hui, le frigo se rebellait. Pourtant il n’était branché à aucun réseau, et à cet étage, il n’y avait ici ni sky ni net. Il alla se renseigner chez les commères : « Comment ça, ils ont mis les guirlandes de Noël et ils ont fait sauter les plombs du quartier ?

    – Oui, mais enfin ça ne nous a pas affecté, ça a eu lieu pendant la nuit.

    – Mais Nadine mais non ! Mon congélo a sauté du coup ! J’ai tous mes prélèvements qui sont morts… Qui sont… »

    Ces mots, eux aussi, moururent sur les lèvres de Gabriel, qui quittera cette terre avec une dette d’au moins une phrase à finir. Nadine haussa un sourcil interrogateur :

    « Gabriel ? Ça va ?

    – Hein ? Ah, oui, oui, bien, t’inquiète. J’ai à faire, j’ai une fécondation in vitro sur le feu. »

    Et Gabriel retourna dans le laboratoire, l’air pensif.

    L’air pensif, d’accord, mais tout de même avec un court passage par une des salles de prélèvement de gamètes masculins.

    Une fois seul, Gabriel sortit la revue de sa poche avec un certain dégoût. « Tiens, tiens, tiens, mais ce genre de lecture n’est pas très professionnel, non ?

    – Métatron, archange et voix du Démiurge, la ferme.

    – Ts, ts, ts, ts, ts, mon homologue. Alors, petite question de théologie : as-tu ton libre arbitre, frère Gabriel ?

    – Métatron, le toubib va débarquer dans 5 minutes, et là je suis en train de me demander s’il ne faudrait pas que je m’injecte du viagra pour arriver à sortir quelque chose dans les temps. J’ai en tout et pour tout, comme matériel, un exemplaire daté du dernier millénaire et couvert de taches, qui va servir pour rempoter tout le stock que mon congélo a perdu pendant la nuit. N’en rajoute pas s’il te plaît.

    – De toutes les créations, est-ce que seul l’humain est maître de son destin ?

    – Mais dégage, le baveux ! C’est pas le moment ! Sors de ma tête ! »

    Bien plus tard, dans une salle tranquille de la clinique cossue, l’obstétricien-gynécologue rassurait les futures mamans : « Bon, j’espère que ça ne vous a pas fait trop mal.

    – Oh non, vous savez, j’ai plus senti les ongles d’Élodie dans mon bras que vos ustensiles de… dans mon …

    – Ça ressemble quand même beaucoup à des ustensiles de torture.

    – La science n’est ni bonne ni mauvaise, mesdames : elles n’est que ce qu’on en fait. Torture un jour, progéniture toujours. »

    Quelques jours plus tard, Élodie reçut un coup de fil : « Bonjour, c’est Gabriel de la clinique des Tilleuls. J’ai une annonce à vous faire. Vos taux d’hormones sont fermes et définitifs : l’embryon s’est attaché.

    – Je … suis enceinte ?

    – Sauf si je ne sais plus faire un test ELISA, oui. »